Nekeisha Alayna Alexis, chrétienne et anarchiste

Publié en Catégorie: NOS FOIS SONT REVOLUTIONNAIRES

Nekeisha Alayna Alexis vit à Elkhart dans l’Indiana, avec des racines à Trinidad et à New-York. Diplômée en arts, elle exerce au quotidien le métier de graphiste. C’est une militante intersectionnelle qui travaille entre autres sujets sur la libération animale. Chrétienne et anarchiste, elle est la co-fondatrice et la co-organisatrice de Jesus Radicals, un réseau chrétien et anarchiste qui organise des rassemblements, des conférences et produit une web-émission nommée The Iconocast . Elle fonde sa quête et sa résistance sur un amour révolutionnaire pour toutes les créatures.

Je suis Nekeisha Alayna Alexis et je suis originaire de Trinité-et-Tobago dans les Caraïbes. À la question de savoir comment  ma foi est devenue révolutionnaire je dirai  que depuis toute petite, j’ai eu tendance à me soucier des oppriméEs. Je pense que ça vient en partie de mon système familial et d’autres choses. J’ai grandi en étant catholique. Je suis arrivée à dix ans aux États-Unis, et je faisais partie de l’église catholique pendant un certain temps et ensuite d’une église afro-américaine non-confessionnelle. Je pense que ma découverte des mennonites a été déterminante…  Mon ex-mari était mennonite et je ne savais pas ce qu’était un mennonite. Donc quand je me suis rendue compte que ce n’était pas une secte, qu’il ne faisait pas partie d’un groupe de Amishs super bizarre… Oui il fallait avant ça que je sois sûre de ne pas m’engager dans une voie mortellement dangereuse (rires). Les Mennonites que j’ai découverts à New York étaient très orientés paix et justice. Or, à cette époque je faisais partie d’un groupe pacifiste à l’Université de New-York. Dans cet espace, je vivais ma foi et mon activisme comme deux choses dissociées. Je faisais partie d’un groupe de militants anti-guerre majoritairement blanc ; j’y étais l’une des rares chrétiennes et pas déclarée en plus. Et c’était le même décalage à l’église. Dans ces espaces je me sentais parfois vraiment mal par rapport au fait de continuer à être chrétienne. Ce fut le cas lorsque la guerre en Irak a éclaté : militer pour la paix avec ce groupe me faisait me dire  «Je ne sais pas si je veux être associée aux chrétiens, car ce sont des chrétiens qui sont en train de bombarder ces gens ». Et donc du fait que mon ex-mari faisait partie de l’Église mennonite je me suis dit : «Ah, super, voilà des chrétiens qui se soucient de la paix et de la justice en lien avec Jésus». Ce n’est pas un avenant ou une vague extension, mais c’est en lien avec leur compréhension de  Jésus et ce à quoi Jésus appelle. Et ça rend impératif de s’engager  contre la guerre et contre la violence. C’est la rencontre avec cette communauté de croyantEs en particulier qui a commencé à m’ouvrir et à réconcilier ces deux mondes pour moi.

 Comment est né Jesus Radicals ?

NEKEISHA ALEXIS :Jesus Radicals est en quelque sorte un heureux accident… Au début, quand j’ai rencontré la personne qui est devenue mon partenaire, il faisait partie d’un groupe pacifiste, et ils étaient allés à l’École des Amériques faire leur manifestation annuelle. Et ce fut un gros truc, une des actions initiales du Peace Club. Il voulait un site Web pour commémorer cela et il se trouvait que j’étais web designeuse. Le tout début de Jesus Radicals fut donc un site web dédié à cette action: des photos de ces étudiants participant à la manifestation et des réflexions autour de cela. Et comme le site perdurait tout en ayant perdu de son dynamisme, on s’est dit « Alors,  on a ce site nommé Jesus Radicals. Qu’est-ce-qu’on en fait ?  » C’est de là, que nous avons ajouté un forum pour que les gens discutent et on a élargi pour dépasser le cadre strict de cette action et explorer le christianisme et l’anarchisme. Et curieusement, ces gens de partout ont commencé à affluer pour débattre. Et ça a été vraiment petit à petit… Une sorte de communauté a commencé à se construire à partir de cela, et ça n’était pas intentionnel du tout. On a continué parce qu’il y avait ces gens qui voulaient avoir d’autres conversations sur le christianisme et la politique. Aux États-Unis si vous êtes un « chrétien politique », soit vous vous agitez pour essayer de convaincre le gouvernement d’empêcher les homosexuelLEs de se marier ou alors vous êtes de l’autre côté, éventuellement démocrate, mais tout de même vous êtes engagéEs dans ce système très problématique. Créer cet espace répondait au besoin de penser une relation différente à l’État que celles que les chrétiens ont actuellement, et poser des questions du type :  Qu’est-ce que cela signifie de se battre pour la justice ? Qu’est-ce que cela signifie de vivre d’une manière contre-culturelle? Quelle est notre relation à l’État? Voilà quelles étaient la plupart des préoccupations sur le site web au début. Le site attirait tous ces partenaires de débat de partout et on s’est dit que ça pourrait être nécessaire d’avoir une sorte de conférence en face-à-face. On avait besoin par exemple d’entendre des anarchistes de New-York, les Catholic Worker,1 un mouvement chrétien et anarchiste qui est actif là-bas. Et donc on s’est dit : « Ok ! Essayons d’avoir une conversation ensemble ». On s’était dit : « ce sera une petite discussion » et cinquante personnes se sont présentées. Et certainEs étaient genre de l’Ohio. Les gens sont venus de partout. Je me souviens que l’une des personnes était dans l’armée à l’époque et était venue, consciente de prendre un grand risque, mais tenait vraiment à participer à ce débat sur l’armée dans une perspective chrétienne et anarchiste. On était tellement épuiséEs après la première conférence… Nous avions fait toute la nourriture nous-mêmes, etc. On s’est vraiment  dit : « Plus jamais on refait ça ». Et puis l’année suivante est arrivée et on s’est dit :  » Oh, on peut probablement le faire encore une fois. C’était pas si difficile » et des gens intéressants ont commencé à venir. Nous avions un ancien Black Panther qui  est devenu anarchiste, qui se nomme lui-même Anarchist Panther,  Ashanti Olston, je pense qu’il était là dès le début. Tous ces partenaires de débats très intéressants nous ont montré qu’il fallait qu’on poursuive.

Justement qu’en est-il de la fréquentation et des intervenantEs en terme de race, de genre, de classe, de sexualités dans Jesus Radicals?

Ce qui est intéressant, et inédit pour moi, c’est d’être une femme noire et de diriger, coordonner ce réseau. Mais même-moi en tant que personne noire j’ai du apprendre à être plus intersectionnelle dans ce mouvement. Les toutes premières années, on avait cette conférence avec tous ces hommes blancs qui parlaient alors que c’était moi qui faisait l’introduction. Et ce sont essentiellement des blancHEs qui sont venuEs la première année. Pendant la rencontre je me disais : « Waouh, on a vraiment loupé un truc important là et il y a pas moyen qu’on refasse ça deux fois« . Je pense que l’année suivante on a eu des femmes, et ça évolue d’année en année. Les analyses ont évolué et on arrive mieux à réfléchir aux intervenantEs qu’on choisit. Mais je pense qu’on peut parfois imaginer que comme je suis une personne non-blanche ou que si je suis d’un espace qui est marginalisé je vais en quelque sorte automatiquement avoir une certaine connaissance du monde, qui me permet de voir d’une manière différente, et ce n’est pas nécessairement le cas.

Ça s’est diversifié au fil du temps, mais il y a eu un mouvement à prédominance blanche ici aussi. Je pense que cela attire beaucoup de chrétienNEs post-évangéliques qui sont sur le point de quitter l’Église parce qu’ils se radicalisent et ne voient pas comment Jésus peut les accompagner dans ce sens. Et donc ils tombent sur un groupe de gens qui leur disent : « Vous pouvez être radicauxLES et Jésus peut être l’inspiration pour cette radicalité, il peut en être le cœur ».

Mais nous avons dû apprendre à reformuler l’anarchisme pour qu’il soit clair que quand nous parlons anarchisme nous parlons antiracisme, qu’il soit clair que nous parlons de lutte contre le sexisme ; des combats sur lesquels les anarchistes n’ont pas franchement toujours été irréprochables. Vous pouvez avoir des anarchistes qui agissent de manière raciste ou d’autres qui sont, comme je le dis souvent, des Manarchistes, qui courent partout de droite à gauche sans forcément se soucier de la façon dont ils circulent dans les espaces ou de comment leur voix réduisent au silence d’autres personnes. Mais bon tu sais, ils sont « contre l’État, pour le droit des travailleurs, vegans », etc…

Avec le temps, ma conscience des choses et donc le site ont évolué : on s’est dit que nous devions être clairEs sur ce que nous entendions par anarchistes. Nous avons besoin d’apprendre de personnes qui ne portent pas nécessairement une étiquette anarchiste ou chrétienne. Nous devons faire de la place pour ces voix.  Mais de toute façon, après la première, chaque année nous apprenions de plus en plus. On se disait « bon nous allons travailler ce sujet » ou « nous ne travaillions pas sur ça, nous devons faire des choix différents » et c’est ce que nous continuons à faire.

En terme de la constitution du public, beaucoup de jeunes participaient, mais il y avait aussi un bon mélange du fait par exemple qu’il y ait des Catholic Workers impliqués ; je travaillais avec eux en amont. Au niveau de l’âge aussi, on ne voulait pas juste avoir des gens de notre âge qui parlaient parce qu’on sait que certainEs travaillent et réfléchissent depuis très longtemps. Donc, je pense qu’en terme d’intervenantEs il y avait souvent différentes tranches d’âge, et certainement aussi au fur et à mesure de notre évolution en terme de sexe, de catégorie raciale et même de sexualité aussi. Je veux dire – je ne veux pas exagérer – mais je peux dire qu’en tant qu’organisateurICEs, nous sommes devenuEs de plus en plus fermes sur qui venait  : c’était juste impossible qu’on ait à nouveau un panel composé uniquement d’hommes blancs. Et c’était la même chose pour le public.

Est-ce-que les rassemblements donnaient lieu à des actions?

À chaque rassemblement,  il y avait des questions pour savoir si on devait faire quelque chose où nous nous recueillons? Est-ce que nous en tant que chrétienNEs et anarchistes, chrétienNEs qui sommes anarchistes, devions préparer une action? Mon avis était que je ne voulais pas qu’on soit un groupe qui apparait, qui vient foutre la merde et puis s’en va. Je suis donc personnellement très opposée à ce qu’on débarque de nulle part comme ça ; genre, on est des  anarchistes, on retourne tout et on disparait. Donc on n’a rien fait de ce type.

C’est, je pense,  l’année où on s’est réunis à Memphis que des gens qui étaient là nous ont parlé d’une manifestation à proximité, disant que si certainEs voulaient y aller c’était possible. Et donc quelques personnes ont rejoint un mouvement déjà en cours. Lorsque nous sommes allés à Columbus, avec un des organisateurs sur le terrain là-bas, nous sommes allés à l’un de leurs sites militaires et on a  pris la communion là, genre publiquement. Donc parfois on a trouvé le moyen de se connecter avec ce qui se passait sur place, mais je ne nous voyais pas débarquer et lancer quelque chose.

Donc au fil des ans, on faisait des choses qui nous aidaient à sortir dans la communauté. Les  premières conférences c’était nous  assis dans une église ou quelque part, à l’intérieur, à parler de choses, vraiment de grandes idées. Et lentement, lentement nous avons commencé à en quelque sorte à nous extérioriser et à dire « Ok, qu’est ce qui se passe? Pouvons-nous en apprendre davantage sur ce qui se passe dans les communautés où nous sommes? » Et on est passé d’un modèle où nous organisions avec les communautés, par rapport au modèle initial où c’est nous qui essayions d’organiser une conférence seulEs. Donc je suis satisfaite de ce modèle où tu apprends de l’espace où tu es.

Comment fais-tu les liens entre christianisme et anarchisme ?

Ma compréhension de ce à quoi Jésus nous appelle et comment ça se connecte à l’anarchisme, c’est l’idée de libération totale. C’est pourquoi je me soucie des autres animaux ainsi que des personnes et de l’environnement. Il y a une vision dans laquelle toute la création peut être restaurée et rénovée ; toute la création : pas seulement le peuple mais la terre également. En suivant Jésus j’embrasse un chemin de liberté et de résistance aux choses qui font obstacles à la liberté. Et c’est en partie ce qui est la base pour moi. Si on prend vraiment au sérieux le fait que Dieu est Amour, alors ça signifie que nous devons vivre dans la plénitude de cela, et que je n’ai pas à attendre ce paradis fictif pour commencer à le faire. Jésus a commencé à agir ici, sur le terrain. Donc, si je dis que je suis Jésus, cela signifie que je participe à ce travail : ce travail de rétablissement, de déconstruction. De tout ce qui fait obstacle à la guérison, à l’amour, à la sécurité. Contre toutes les choses qui produisent de la violence. Donc ça ne va pas du tout pour moi de se dire :  » C’est bon je crois en Jésus, c’est suffisant, je suis tranquille et en sécurité. » Parce que ça a des implications éthiques. Si les gens prêtaient vraiment attention aux paroles de Jésus ou à ses actes, s’ils comprenaient le contexte derrière tout ça… Pourquoi tout cela était fantastique et incroyable à son époque… peut-être qu’ils seraient vraiment chrétienNEs. Je ne pense pas que les gens comprennent vraiment ce pour quoi Jésus se battait ou qui ils se sont engagés à suivre. Et c’est nuisible. Ce que je veux dire en quelque sorte c’est que les chrétienNEs doivent prêter attention à ce que Jésus a réellement dit et fait. Et je constate que l’anarchisme a les mêmes objectifs : il s’agit de briser ce qui crée l’injustice et les hiérarchies et la servitude, et d’essayer de trouver un moyen de construire de nouvelles réalités où la véritable liberté, la vérité, l’intégrité et la santé peuvent faire partie de nos vies quotidiennes.

Si les gens devaient juger mon anarchisme sur la quantité de trucs écrits par des hommes blancs anarchistes que j’ai lus, je serai une mauvaise anarchiste, une très mauvaise anarchiste en fait! Et en ce qui me concerne, je m’enrichis plus par la conversation… et la discussion et l’échange d’idées et de relations. Donc je pense que j’ai lu beaucoup même si je n’ai pas lu beaucoup ; j’ai lu par le biais de discussions que je ai eues avec les gens, des gens desquels j’ai été entourée, et de la façon dont nous nous encourageons mutuellement. Je pense aussi à comment des gens souvent peuvent parler de Jacques Ellul2 sans savoir qu’il est chrétien. Tolstoï3 était chrétien aussi.  On sait donc en partie que dans le passé, les deux mouvements se sont croisés. Le mouvement anabaptiste du 15ème siècle, d’où découlent les mennonites, a en partie été façonnée par les guerres de l’époque… Je ne suis pas le genre de personne qui va dire que le christianisme c’est l’anarchisme ou quelque chose comme ça. Mais il y a des façons dont les deux s’entrecroisent et je pense que cela vient peut-être de l’appréhension de la Bible comme un dialogue. Il y a beaucoup d’histoires concurrentes dans la Bible et à certains égards, je pense que c’est un peu le génie du texte, toutes ces histoires concurrentes dans la Bible. Ce serait différent s’il y avait une unanimité rigide dans toute l’œuvre et, à certains égards avec cette diversité de point de vue, il est difficile de décrypter parfois. Mais d’une certaine manière ça donne un forme d’anti-autoritarisme d’avoir ce livre qui est comme un patchwork de différents personnages qui se parlent l’un à l’autre.

J’aime dire aux gens que je ne suis pas née anarchiste, mais tu sais, je ne suis pas née chrétienne non plus, mais ces deux choses ont évolué au fil du temps. En prêtant attention, en lisant, en discutant et en prêtant attention. Et je pense aussi que ce qui fait sens, tout au moins dans le contexte étasunien, c’est que le Mouvement des Droits Civiques n’aurait pas pu exister… L’Église faisait partie intégrante de ce mouvement. Les gens s’organisaient dans les églises. Il y avait des gens d’Église qui avaient cette compréhension radicale noire de qui Jésus était ; cela a contribué à permettre aux gens de faire le travail, de se lever contre les mêmes choses auxquelles l’anarchisme veut résister. Oui, il y a des manières dont la foi peut être très passive avec des trucs du genre Théologie de la Prosperité. Vous avez juste besoin de prier face aux aléas, vous recevrez l’Appel prévu, etc. Les trucs focalisés sur le paradis du genre « votre vie peut être pourrie ici mais ne vous inquiétez pas vous irez dans un endroit qui est mieux ». Bien sûr le christianisme peut être critiqué sur ce genre d’approches et il doit l’être. Mais il y a d’autres aspects de la foi dans le texte lui-même, au sein de l’histoire de l’Église elle-même, sur lesquels nous pouvons nous appuyer. Les premierEs chrétienNEs étaient graves radicaux ! Comment tu te lèves contre un empire? Et tu as ce tout petit groupe de personnes priant ici et là, et les gens les persécutent comme c’est pas possible et ils font des choses incroyablement radicales. Quand tu regardes le texte comme des actes où les gens partagent des choses en commun, on n’a pas l’impression que c’est un truc énorme, mais ça a été énorme d’avoir des gens considérés comme esclaves, qui sont considérés comme des biens, des gens de toutes ces catégories qui se réunissent et se disent «On va prendre soin les uns des autres»… ça n’avait pas de sens à l’époque. Bien entendu il y a des manières dont la chrétienté, comme beaucoup d’autres croyances et façons de penser, peut être pacifiée. Je ne pense pas que ce soit inhérent au christianisme. Je pense que cela fait partie de la façon dont le christianisme s’est développé dans l’histoire, mais il faut vraiment magouiller avec le texte pour dire que c’est ça le cœur de la foi. De la même manière, je ne pense pas qu’on peut regarder la vie de Jésus de près et la percevoir comme pacificatrice.

Le problème c’est de tout regarder de manière monolithique : vous pouvez rencontrer des gens dont la foi n’est pas contestataire, mais vous pouvez aller ailleurs trouver des gens dont la foi est la seule raison pour laquelle ils sont en mesure de se lever et faire face à des canons, faire les choses qu’ils sont capables de faire pour leur propre bien, ici et maintenant.

Il y a souvent des approches très moralisatrices et prétentieuses dans la façon dont les idées anarchistes sont diffusées, qui nient aussi la question des privilèges…

J’ai entendu une citation qui disait « Je serai bien chrétien, s’il n’ y avait pas les chrétiens». C’est comme avec les anarchistes :  je serai bien anarchiste s’il n’y avait pas les anarchistes. Quand les gens entendent les objectifs, de quoi il s’agit, qu’ils dépassent l’appellation, il arrive que des gens qui ne se considèrent pas nécessairement anarchistes sont déjà intéresséEs. Mais oui, il y a certaines choses que les anarchistes  pointent chez les autres, alors que le mouvement doit vraiment prêter attention à lui-même et, comme tu  le dis, prêter attention aux  privilèges, au pouvoir. Être anarchiste ne signifie pas qu’il ne vous faut pas bosser dur et que le mouvement ne crée pas ses propres blocages.

Je pense aussi à peu près la même chose au niveau de la cause  animale. Il y a des attitudes qui peuvent être vraiment rebutantes. C’est pas tous les jours qu’une femme migrante non-blanche parle des enjeux de la famille. Et à mon avis, si vous ne pouvez trouver un moyen de discuter de ce genre de choses avec « les gens de tous les jours », comme par exemple si je n’arrive pas à formuler ces enjeux dans mon église, si je ne sais pas comment parler de ça  avec les gens de ma communauté, alors ce n’est pas pertinent. C’est peut-être utile, les objectifs peuvent être bons, mais vous devez trouver comment l’amener sur le terrain. Et cela renvoie à l’attention à porter à la façon dont nous faisons des choses pas seulement la façon dont nous les pensons. Pour moi, cette réflexion est essentielle sinon c’est  inutile.

Même si je suis la principale organisatrice et que je suis une femme noire  je rencontre toujours… Tu sais c’est en partie la raison pour laquelle je me revendique encore comme anarchiste : parce que quand les gens entendent « anarchiste » ils imaginent un mec blanc avec un  masque, qui court partout, et donc ils réagissent comme ça « Oh tu es anarchiste ?!  » genre « Je ne savais pas que toi tu pouvais être anarchiste « , comme si c’était un truc insensé. Je ne suis pas prête à abandonner l’étiquette pour l’instant, en partie à cause de cela : parce que je pense que ça surprend les gens.

Il y a cet article que j’ai écrit avec une amie à moi : un dialogue sous forme questions-réponses. C’est une femme  noire queer,  Amaryah Armstrong qui était venue à la conférence plusieurs fois. Tu sais, elle m’avait écrit très honnêtement sur pourquoi l’anarchisme, même si elle se sentait en accord, n’était tout simplement pas convaincant pour elle. Donc, nous avions eu cet échange.

Mon point de vue, c’est que je dois être en mesure de comprendre comment diffuser mes idées parce que sinon ce n’est pas pertinent. Vous ne pouvez pas avoir la libération totale si 90% des personnes ne sont pas invitées. Si vous ne pouvez pas analyser votre façon de communiquer vos idées à un tel point que ça en est aliénant pour les personnes avec qui vous souhaiteriez participer à des mouvements, c’est un énorme problème.

Quand on avait constaté au fil de temps que les mêmes débats se reproduisaient, comme anarchisme, christianisme et État et que nous recevions beaucoup de contributions d’hommes blancs chrétiens, et beaucoup d’engagement sur le site de ce groupe, on a travaillé en coulisses pour essayer d’avoir d’autres voix. Pourquoi notre site Web perpétuait ces modèles excluants ? Dans la dernière refonte du site, nous avons été très explicites en disant que nous voulons être une ressource pour les anarchistes et les chrétienNEs et les anarchistes qui sont chrétienNEs, et qu’au cours de nos formations nous avons été façonnéEs par des gens qui n’avaient pas ces étiquettes. Un des livres dont la lecture fut la plus transformatrice pour moi c’est Une histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn. Et l’une des personnes qui a le plus transformé ma vie c’était un professeur d’Histoire noir qui n’était pas anarchiste et je ne pense même pas qu’il était chrétien. Je suis donc arrivée à l’anarchisme et au christianisme à travers des personnes qui ne portaient pas ces étiquettes. Leur travail sur le sexe, la race ou autre ont contribué à façonner l’identité que j’allais finir par revendiquer.

Nous avons fait sur le site ce que l’on a nommé La Bibliothèque du Peuple, où les contenus ne sont pas nécessairement chrétiens ou anarchistes ; nous y mettons n’importe quels textes ou vidéos ou autre qui peuvent informer nos identités. Je pense que cela fait partie du processus de décolonisation. Peut-être que certaines personnes pensent que cela n’est pas assez anarcho-chrétien mais c’est honnête sur notre formation de départ.

Je voulais pour terminer évoquer avec toi le contexte français et l’importance de l’islamophobie qui s’est  notamment manifestée ces dernières années contre les femmes, à travers des lois agressives concernant le voile, et aussi de nombreuses agressions dans l’espace public… (L’interview a été réalisée en Octobre 2015)

D’abord, je ne suis pas familière avec le contexte français… On a vu aux États-Unis particulièrement à l’égard des personnes arabes de telles manifestations d’islamophobie surtout après le 11 Septembre.  Je ne sais pas si c’est similaire mais ça me rappelle à quel point l’intersectionnalité est importante. Ça me rappelle comment les féministes blanches veulent témoigner de l’expérience des femmes noires à leur place ou comment au nom du féminisme, de la lutte contre le patriarcat elles vont dire et faire les trucs les plus racistes. Et toi tu te dis : « Vraiment?! Comment tu t’intéresses à cette question ici sans t’attarder sur cette autre question qui est interconnectée?! ». Et je pense que c’est pour ça qu’on aboutit à ces alliances vraiment étranges entre des gauchistes d’un côté, et d’autres à l’extrême-droite qui tombent d’accord sur le fait de décider si certaines personnes peuvent porter un hijab ou pas. Je pense que les gens agissent de manière très colonial quand ils ne questionnent pas leurs privilèges, leurs pouvoirs et comment leurs propres analyses sont formatées à l’égard d’une autre personne ou d’un autre groupe. Ça fait partie des choses que je veux apprendre, auxquelles je veux être attentive : Comment je fais pour rester attentive à ces multiples systèmes d’oppression? Simplement dire que je suis une chrétienne radicale ou une anarchiste, ce n’est pas suffisant. La pièce manquante, c’est que les gens ne prêtent pas attention aux multiples systèmes d’oppression et n’effectuent pas le travail critique nécessaire avant de suivre la parade, et au final ça coûte cher aux personnes vraiment concernées.

Interview réalisée par Cases Rebelles en Mars 2016

Le site de Jesus Radicals : http://www.jesusradicals.com/

  1. Le Catholic Worker Movement a commencé quand Peter Maurin et Dorothy Day se sont associés pour lancer un journal diffusant l’enseignement catholique sur la justice sociale pendant la Grande Crise des années 30. Au départ, ils firent une distribution de  soupe, puis plus tard il y eut une maison d’accueil dans les bidonvilles de New York, puis se développèrent une série de fermes où les gens pouvaient vivre communautairement.
  2. Jacques Ellul était un professeur d’histoire du droit, sociologue, théologien protestant et libertaire français. » Son originalité est d’établir un lien dialectique fort entre parole christique et rejet des institutions sans jamais se réclamer d’un quelconque anarchisme chrétien, car refusant catégoriquement tout amalgame entre foi et politique« . Ellul est aussi sioniste et islamophobe…
  3. L’écrivain russe Tolstoï « s’est toujours réclamé de son héritage chrétien et a tardivement formalisé son anarchisme politique à travers l’expression d’une mystique de la liberté tout entière enracinée dans l’exemple christique« .

Vous aimerez peut-être :