Et Marlon Riggs brisa le silence

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, TRANS & QUEER LIBERATIONS

Tongues Untied. 1989.

Brother to Brother. Brother to Brother.
Brother to Brother. Brother to Brother.

image en noir et blanc

Devoir parler de Tongues untied me donne à l’avance le goût de frustration que génère  la tentative d’attraper  le charme d’une bulle de savon.

Je sais que la magie de l’époustouflant film de Marlon Riggs échappera à mes mots. Non pas que ce soit féerique ou irréel, surtout pas.

Mais comment dire une œuvre politique sans concession à la beauté rugueuse et sensuelle.

Une œuvre de poésie, de danse, de musique.

Un film qui brouillant les codes documentaires, met en scène de multiples récits, des voix qui se croisent, s’interpellent, se répondent, font chorus.

Une œuvre qui montra inédit à l’écran l’amour d’hommes noirs se caressant avec tendresse et sensualité. Qui écrit dans sa conclusion en rouge, noir et vert, couleurs de la révolution afrocentrique que « des hommes noirs qui aiment des hommes noirs  est l’acte révolutionnaire ».

Tongues untied. Langues libérées.

Un film qui en 1989 appelait la fin des silences empoisonnés qui entouraient la communauté gay noire.

Cette chronique est dédiée à tous les abrutis partisans des lois du silence.

Brother to Brother. Brother to Brother.
Brother to Brother. Brother to Brother.

Le silence est un moyen d’encaisser sans se plaindre, un moyen de ne pas reconnaître à quel point ma vie est dévalorisée chaque jour. 100 % des hommes Noirs aujourd’hui ! Tous les jours ! 100 % des Noirs ! Tous les jours ! 100 % des Noirs ! Tous les jours ! Tous les jours ! Je me bats pour avoir l’air fort et silencieux. /HOWARD BEACH/  J’apprends à ingérer la haine en proportion géométrique /VIRGINIA BEACH/    et à compter /YUSEF MURDER/ silencieusement jusqu’à 10, 10 000, /CRACK/     10 000 000 /SIDA/.  Mais comme j’apprends à taire mes larmes de souffrance /LES HOMMES NOIRS/ESPECE en DANGER ?  j’apprends aussi à écraser mes exclamations de joie. Ce qu’il reste ; c’est le rap.

TONGUES UNTIED

Le silence est mon bouclier Il écrase Le silence est mon masque Il étouffe Le silence est mon épée Il est à double tranchant

         Le silence est l’arme la plus mortelle (choral).

                                                                                Quel héritage y a-t-il dans le silence ?

                                     Combien de vies perdues…

Quel avenir y a-t-il dans notre silence ? Combien d’histoire perdue…

                              Si séduisant qu’il agrippe. Ce silence… Brisez-le ! Notre silence ! Déliez les langues ! Témoignez ! Brisons le silence, chéri ! Ensemble ? Maintenant ?

Il y a un beat qui rythme cette cérémonie de rupture du silence qu’est Tongues untied.

Ce beat, c’est celui du cœur, la force de la vie, et c’est aussi celui de la « bombe à retardement » du sida , le sablier mortel d’une séropositivité que Riggs vient d’apprendre suite à une hospitalisation.

Cette œuvre vient d’une énergie et d’une nécessité désespérée de ma part, notamment parce que j’avais été très malade cette année et que j’avais une conscience aiguë de ma « mortalité  et, une incertitude  absolue quant à mon avenir et je réalisais que j’avais certains talents et certains moyens  que la plupart des gens n’ont pas.  1

Conscience aiguisée donc comme le dit Riggs dans le film : « maintenant que je suis assis avec la mort, que j‘ai tenu sa main que je l’ai bercée, que j’ai pleuré le décès d’autres hommes, d’histoires d’amour qui n’auront jamais lieu ».

Marlon Riggs en gros plan

 

Riggs dira ailleurs serein : « J’écoute  ma tranquille implosion personnelle ».

A un moment à l’écran les photos de proches décédés, anonymes ou non, défileront. Ailleurs, la peur de la contamination sera inscrite dans le corps :

 

Maintenant nous pensons alors que nous baisons ; cette couille pourrait nous tuer.

Mais cette omniprésence aiguise aussi la lutte d’un « nous » uni pour briser le silence.

Un groupe d’hommes noirs homosexuels qui interpelle tous les hommes noirs homosexuels d’Amérique et énonce contre la mort toute une contre culture vivante et inscrit avec force, colère et humour sa propre histoire, son héritage en mouvement :

les poètes Joseph Beam, Essex Hemphill, Reginald Jackson, Craig Harris, Steve Langley, Alan Miller, Donald Woods, l’expressivité du snap2, le voguing  avec Willi Ninja, danse issue des bals drags noir et latino-américains, qui fut volée et blanchie par Madonna. La Harlem Renaissance réintégrée dans le patrimoine de l’homosexualité noire à travers le coming out postmortem de Langston Hugues dans le film d’Isaac Julien.

Mais ils énoncent aussi leur propre version d’autres formes typiquement noire américaine comme le doowop ou le rap.

 

Armées de cela, les voix de Tongues Untied se dressent contre l’Amérique négrophobe de Reagan et sa politique régressive et répressive.

Contre la culture de lynchage réactivée dans les attaques racistes à Virginia beach, Howard beach et à Bensonhurst avec le meurtre de Yusef Hawkins.

Contre le racisme de la communauté gaie blanche.

Contre le développement endémique et génocidaire du crack favorisé par l’état.

Contre le traitement homophobe du sida dévastateur par l’administration Reagan et ses silences meurtriers.

Et ces hommes noirs qui dévoilent toutes ces menaces se dressent contre l’homophobie des leurs, qui est non seulement une attaque de plus, mais qui de surcroît les empêche de lutter aux côtés des leurs, et d’y mourir.

 « Il n’y a pas de tombes ou de places dans l’église de Dieu pour la perversité »

« Abomination c’est une abomination

Les hommes ne doivent pas coucher avec les hommes

Parce que c’est une abomination à Ses yeux »

Dans l’extrait qui précède se déroule une litanie homophobe. La camera est cadrée en plan serré sur les lèvres d’hommes noirs. On y entend notamment un pasteur :

Dieu a donné aux hommes un objectif sacré. Oui et c’est d’engendrer les générations futures mais l’homosexuel profane sa semence

Puis d’autres voix :

     Nous avons besoin d’hommes noirs forts pour fortifier la famille noire alors comment un homosexuel peut nous aider dans ce programme en fait il fait juste partie de du problème…

                                                                     …Ouais mec comme ce truc le sida…

                            …Toutes ces victimes innocentes des mamans et des bébés qui meurent tout ça à cause des toxs et des pédés…

         …Un pédé c’est un pédé un pédé un pédé. Je veux pas les voir près de moi ou de mes enfants…

             …Ils disent on est tous dans le même bateau politique. Nous devrions être frères…

                                                …Mais avant que j’accepte sa parenté, politique ou autre…

…Ce que je veux savoir c’est ça. Où est sa loyauté ?

                          …Les priorités. C’est ça que je veux savoir… Quand viendra le premier combat  qu’est ce qu’il est en premier :

Noir ou gay ?

Le personnage à l’écran joué par le poète Essex Hemphill est figé en monologue intérieur, la caméra en gros plan :

 Tu connais la réponse, l’absurdité de cette question

Comment peut tu rester assis en silence ?

Comment tu choisis cet oeil plutôt que l’autre, cette moitié du cerveau contre celle là.

Ou dans un langage qui parlera plus à ce frère laquelle à le plus de valeur pour lui sa couille gauche ou sa couille droite. DIS LUI !

Le personnage qui s’ordonne à lui-même de réagir est écrasé. Se matérialise la difficulté de rompre le silence quand la violence majoritaire est permanente ou juste désespérément récurrente.

La difficulté de réagir même si cette violence vous détruit. A travers un sketch  homophobe d’Eddie Murphy qui fait rire des salles gigantesques  et un extrait d’un film de Spike lee, Riggs met en accusation les pseudo élites culturelles noires.

Leurs blagues leurs rires  forment un choeur de mépris. Chaque blague nous rabaisse un peu plus et nous restons assis silencieusement, parfois nous joignant même aux rires et ça nous plonge encore plus dans la certitude que parmi ceux qui ne valent pas grand chose nous valons moins que rien.

Ce que Riggs pose plus loin c’est qu’il faut se sauver soi-même. Il n’y pas d’autre choix. « Personne ne sauvera ton nom ton amour à part toi ».

Symboliquement, le monologue intérieur va être brisé. L’acteur ouvre la bouche pour dire un extrait de Sister Outsider d’Audre Lorde :

Je connais la colère qui m’habite comme je connais le battement de mon cœur et le goût de ma salive. C’est plus facile d’être en colère que de blesser.

La colère c’est ce que je fais le mieux.

C’est plus facile d’être furieux  que d’espérer.

Plus facile de me démolir en toi  que de défier l’univers menaçant de la blancheur en admettant que nous méritons d’avoir du désir l’un pour l’autre.

Ce texte témoigne d’une dette de Riggs à l’égard du féminisme noir en général et à Audre Lorde en particulier pour les armes qu’elle a développées contre le silence et la colère autodestructrice.

Anger undented becomes pain, pain unspoken becomes rage, released becomes violence…cha, cha, cha  X 6

La colère qu’on n’évacue pas devient douleur, qui muette devient de la rage, et qui explose en violence…cha, cha, cha

 Franchement, avec Tongues Untied si les blancs heteros ne comprennent pas les causes de la colère des noirs et considère juste que c’est un film de propagande, peu importe. Je ne prendrai pas le temps de faire de la pédagogie avec des gens pour qui cette expérience est totalement étrangère. Tongues Untied est la revendication de l’expérience et du ressenti d’homme noirs et gays, fait par un homme noir et gay, ou plutôt plusieurs parce que l’œuvre est traversée de plusieurs voix. Si d’autres comprennent, c’est bien, mais dans ce film faire en sorte que tout le monde comprenne n’était pas mon objectif. 3

L’histoire que Riggs contera en son nom propre est celle de la quête d’une communauté, qui est aussi une quête d’amour et en retour d’amour de soi. Pour échapper aux insultes homophobes et racistes qui l’ont construit. Pour échapper à la solitude. Riggs affrontera son goût pour les mecs blancs et la fuite de lui même que cela constitue.

En Californie j’ai appris le goût et le contact de la neige.

Draguant des mecs blancs, je vivais à fond  mes rêves retardés d’adolescent

Des motifs noir sur blanc sur noir sur blanc m’hypnotisaient.

J’étais très rigoureux, très concentré.

Peut-être que de temps en temps un frère jetait un oeil vers moi ? Je n’ai jamais remarqué. J’étais plongé dans la vanille. Je savourai ce « parfum » unique qui n’était justement pas le mien. J’évitais la question du «  pourquoi » faisant semblant de ne pas remarquer  l’absence d’images de noirs dans cette nouvelle vie /gay , que ce soit dans les librairies, sur les posters, dans les festivals de cinémas, même dans mes propres fantasmes.

J’essayais de ne pas remarquer le peu d’images de noirs qui étaient le plus populaires

Dans Oz dans moi quelque chose était bancal mais j’essayais de  l’ignorer.

J’étais absorbé dans une quête d’amour, d’affirmation, une quete de mon reflet dans des yeux bleus gris verts .

En cherchant j’ai découvert quelque chose que je n’attendais pas, quelque chose à quoi même des décennies d’assimilation obstinée n’auraient pu malgré tout me rendre aveugle

Dans cette grand mecque gay j’étais un homme invisible.

Je n’avais malgré tout ni ombre ni consistance. Pas d’histoire, pas de lieu. Pas de reflet.

J’étais un extraterrestre qu’on ne voyait pas et quand on me voyait j’étais indésirable.

Ici, comme à Hepzibah j’étais un negro, encore et toujours.

J’ai laissé tombé Castro qui n’était plus mon chez moi, ma mecque

et je suis parti à la recherche de quelque chose de mieux.

 

Certain-e-s reconnaîtront dans cet extrait l’effroi qu’on peut éprouver quand on réalise en milieu homogène blanc que notre propre présence, notre unique présence ne représente rien, rien d’autre qu’un racisme persistant et une histoire qu’on s’est mal raconté à soi-même. Car ce n’est jamais un hasard si l’on est le/la seul.e. Et la relation intime n’est jamais qu’un mode de négociation  trompeur du rapport de domination. Le chemin de Riggs lui montrera la beauté de ses frères et lui permettra de voir la sienne.

Le texte qui suit, Riggs dit l’avoir utilisé pour suggérer ce désir d’amour, le regard amoureux qui permet l’amour de soi. Il est nommé Homocide  et a été écrit en mémoire de Ronald Gibson, surnommé « Star », victime d’un assassinat transphobe en 1982. Ce poème qui juxtapose l’hétérosexisme du rêve de prince charmant à l’horreur de l’assassinat transphobe est d’Essex Hemphill.

« La douleur n’est pas une tenue
Pas comme une robe ou une perruque
ou les haut talons de ma sœur.
La douleur est plus sombre que l’homme que j’aime
qui vient me chercher dans mes rêves les plus fous
dans un chariot d’argent à 6 cylindres
J’arpente le bord de l’eau et du trottoir
A mes pieds les  talons hauts de ma soeur
Rêvant de lui

Son nom jusqu’à présent inconnu de ma langue
Pendant que j‘attends la venue de mon prince
Mes baisers sont payants pour tous les autres hommes
J’achète du rouge pour mes lèvres
Des bas pour mes jambes
Pour mes propres chaussures a talon
et des robes qui deviennent moi.
Quand il viendra
je saurai comment aimer son corps
Debout dans le caniveau au bord de  l’eau

J’ai appris à satisfaire un homme.
Il m’apportera des fleurs
de la soie et des bijoux, je sais.
Mais pendant que j’attends,
Le seul homme qui m’aime c’est moi-même.
ils m’appellent « Star »
parce que j’écoute leurs souhaits et leurs rêves.
Mais la douleur est plus sombre.
C’est une perruque
qui ne tient pas docilement
sur ma tête ».

La fin de Tongues Untied nous amène dehors dans des manifestations, dans la visibilisation  de l’activisme noir  gay. C’est une actualisation et une extériorisation de la lutte collective.

 

Plus de scènes jouées mais des vraies manifestations. Sur la lutte, le montage fait planer des figures tutélaires comme Frederick Douglass, Sojourner truth et Harriet Tubman. Par cela Riggs souligne son désir de secouer la communauté noire dans son ensemble ; qu’elle reconnaisse ses  fils, ses frères.

Et la présence d’Harriet Tubman est terriblement parlante. Elle qui n’eut de cesse de faire des allers retours en terre esclavagiste  pour libérer son peuple. Tongues Untied c’est un peu ça. La lutte qui revient visibiliser des chaînes et les combats inachevés

Parce que la libération est lointaine. Parce qu’il n’y a  pas de libération homophobe et viriliste qui tienne, qu’il n’y a pas de pseudo libération qui vaille sous l’injonction au silence, à l’invisibilité ou à la discrétion.

Parce qu’une vraie révolution impose la fin des silences, quelles qu’en soient les conséquences. Elle exige qu’on s’attaque à ce qui oppresse sans hiérarchies et fausses pudeurs. Et c’est aussi en ça que Tongues untied est purement, indéniablement révolutionnaire. Il ne laisse pas en paix.

Riggs fut professeur à Berkeley, Californie, après des études d’histoire et de journalisme. Son premier documentaire  Ethnics notions en 1987 analysait implacablement 50 ans de stéréotypes sur les noirs dans la culture populaire américaine. Tongues untied fut son second film. Il eut un grand succès bien au delà de la communauté noire homosexuelle américaine et fut plusieurs fois récompensé. Il fut aussi l’objet d’une énorme polémique quand il fut diffusé à la télévision et fut notamment qualifié de pornographique.

Riggs refusa tout aménagement et toute censure du texte en ces termes ;

 Si on met des bip et des bip ça va biper du début à la fin et manquer totalement le but premier. Ça nous mettra encore dans cet espace fermé silencieux et honteux que trop de gais et de lesbiennes, noir-e-s ou pas, occupent dans cette société.

Riggs est mort en 1994 à 37 ans.   Son dernier film Black is, black  ain’t  fut achevé post mortem. Il interroge le sexisme, l’homophobie et l’identité noire.

M.L. – Cases Rebelles

(À écouter dans l’émission #9 – Février 2011)

  1. Interview par Robert Anbian dans Release Print
  2. Claquement de doigts
  3. Listening to the Heartbeat: Interview with Marlon Riggs by Chuck Kleinhans and Julia Lesage

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