« Welcome Home Brother Charles » de Jamaa Fanaka

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE

La toile anglophone regorge de commentaires hilares sur cet «inénarrable et incompréhensible navet qui serait à voir uniquement pour une scène incroyable de strangulation impliquant un pénis géant ». Welcome Home Brother Charles, 1er long métrage de Jamaa Fanaka  réalisé en 1975, serait à classer, si l’on écoute certainEs, dans le pire de la blaxploitation.
Ces « réflexions » sur lesquelles nous reviendront renvoient avant tout à la question fondamentale du regard :
Qui regarde quoi ?
J’ai un souvenir assez vivace d’une projection il y a quelques années d’un film de la Shaw Brothers1 dans une salle art et essai remplie. Le public était mort de rire du début la fin, même lors de scènes extrêmement poignantes.
Qui regarde ?
Dans ce cas-là un public occidental quasi-intégralement blanc.
Que regarde-t-il ?
Le spectacle de l’Autre. Des Autres, irrémédiablement distantEs, folkloriséEs, schématiséEs, non pas tant par le film lui-même que par le regard porté sur lui.

Les spectateurICEs cherchent ici la confirmation d’une altérité absolue, facilement réductible, caricaturable. Le message est clair : « Moi qui regarde je fixe les limites de mon empathie à mon groupe. Je viens au cinéma comme au Zoo, comme à l’Exposition Universelle, définir les contours de ma propre humanité, valable, sérieuse, respectable. »
Se pourrait-il que le film ait vocation à interpeller, troubler l’universel blanc ? Peu importe… Le regard occidental a parfois (souvent?) cela de spécifique qu’il cherche sans chercher, il cherche pour reconnaître ce qu’il sait déjà ; et peu importe qu’on n’ait pas trouvé l’Inde, les habitants seront des indiens si l’Occident le décide…

Revenons donc au « pire de la blaxploitation ». Il se trouve d’abord que ce n’est en rien un film « blaxploitation ». Et que la « blaxploitation » n’est pas un « truc super cool » de la culture noire mais la tentative intentionnelle de nuire au développement d’un authentique cinéma noir :

C’était comme une malédiction que tout film réalisé par un homme noir soit défini comme un film « blaxploitation ». La raison pour laquelle des films comme « The Mack » et « Coffy » ont été appelés ainsi c’est parce que c’étaient des films d’exploitation dirigés par des réalisateurs blancs, mais joué par des acteurs noirs. Je ne dis pas cela comme un jugement négatif mais comme une réalité. Le terme a été utilisé comme un terme péjoratif, comme une insulte, maintenant il a évolué pour devenir un genre en soi. Il a pas mal perdu des implications négatives qu’il avait autrefois. Mais les cinéastes noirs plus âgés se souviennent encore de la négativité qui entourait ce terme. Nous avons eu l’impression qu’ils l’utilisaient pour détruire le cinéma noir et ils y sont presque arrivés2 .

Bien sûr le malentendu « blaxploitation » est tenace et le restera d’autant plus qu’un des réalisateurs qui a le plus participé à remettre Fanaka sur le devant de la scène est Quentin Tarantino. Et Tarantino, en plus de son goût pour le plagiat des cultures subalternes, est un véritable champion de leur neutralisation folklorique et de leur exploitation commerciale.

Ni Emma Mae, ni Welcome Home ne sont des films d’exploitation. Fanaka les a tout d’abord réalisés pendant ses études avec les moyens mis à disposition des étudiantEs. Ce sont des films de diplôme ; ce qui était exceptionnel à l’époque. Ça signifie aussi qu’Hollywood n’a aucun rapport avec ces films. Il s’agit d’œuvres imparfaites mais uniques et indépendantes, faites avec des équipes à moitié professionnelles et motivées par le développement d’un cinéma noir original.


À la caméra dans Welcome Home Brother Charles c’est Charles Burnett et Ben Caldwell filmant les rues de Watts. C’est inspiré de ce type d’expériences que Burnett réalisera le chef d’œuvre Killer of Sheep, redécouvert en fanfare il y a quelques années par une hype largement retardataire3.
Les uns et les autres furent avec Fanaka étudiants à l’UCLA et firent partie de ce qu’on nomma la LA Rebellion. Par quel miracle Welcome Home pourrait-il être une farce potache d’étudiants noirs en mal de Xème degré et d’effets spéciaux au rabais ?
Tout est question de regard ou d’œillères.

Welcome Home Brother Charles n’a pas besoin d’être sauvé ou intellectualisé pour être rattrapé.
Des défauts réels, il y en a et ils sont irrattrapables. Le film peut être rhabillé pour l’hiver : narration confuse, elliptique, surchargée, acteurs pas toujours bons, scénario bancal, ambigu parfois, bref un tas de défauts déjà mentionnés au sujet d’Emma Mae 4 .
Ça n’en est pas moins un film au propos audacieux et consistant ; le considérer comme une grosse farce dénote un défaut inquiétant d’empathie et un refus problématique de faire face aux mythes racistes qui ont structuré la perception de l’homme noir, par les autres et par lui-même.
L’une des idées qui est au cœur de Welcome Home Brother Charles est la légende du sexe surdimensionné des hommes noirs :

Ce que je voulais faire, c’était prendre un mensonge bien connu qui avait saturé notre culture au point où, il est dit que si vous dites un mensonge suffisamment longtemps, il devient réalité. […]
Je voulais démystifier le mythe de la supériorité sexuelle Noire basée sur la taille de l’appareillage sexuel.
J’ai eu l’impression que pour obtenir cette attention je devais faire quelque chose d’obscène, d’aussi scandaleux ; ça prendrait le mythe et ça l’exposerait pour le mensonge qu’il est. C’était si nouveau et si choquant que les gens ne savaient pas comment le prendre.5

En incarnant ce mythe raciste issu de l’esclavage, Fanaka tente de le ridiculiser pour l’enterrer une bonne fois pour toute. Le pénis géant n’apparait qu’une seule fois, illustration terrible de la stupidité crasse et de la violence des mythes que le monde blanc s’est construit. C’est un recours grotesque dans le sens rabelaisien du terme et Fanaka, avec ce cinéma de bouts de ficelle, met en lumière de nombreux mécanismes sociaux et psychologiques : l’obsession phallique et le pouvoir, le lien entre les  désirs d’émasculation des noirs6 et les délires des pénis géants.
L’effet de subjugation produit par le pénis de Charles matérialise à la fois une angoisse, un désir et le mythe devenu réalité.

Mais la question reste posée : peut-on tuer un mythe ? Le racisme qui consiste à réduire les hommes noirs à leur sexe, à un organe, est loin d ‘avoir complètement disparu.

Le film parvient à montrer l’interdépendance entre racisme et désir dans toute sa dimension. Fanaka frappe notamment au cœur des tensions homo-érotiques qui sous-tendent ces histoires de pénis géants, et le racisme en général. La scène où le pénis apparait est indubitablement érotique. Charles, qui va tuer, voit son pénis s’allonger dans un état évident d’excitation sexuelle ; il en va de même pour sa future victime, quasiment figée dans l’observation du phénomène. Ce qui n’est pas sans rappeler Berlin-Harlem de Lothar Lambert, une fiction sortie en 1974 sur un jeune GI noir américain complétement objectivé dans la communauté homosexuelle blanche berlinoise. Dans une scène, John étranglera un amant blanc bourgeois qui, ivre d’excitation, le couvre d’injures racistes. Ici comme dans Welcome Home le désir sexuel et le mépris racial se co-construisent dans le sens où la situation de domination raciale provoque le désir pour celui que l’on méprise. Et ce désir, qu’on y cède ou pas, exacerbe le racisme.

Malgré l’apparente centralité des luttes entre hommes, des combats pour le pouvoir phallique, Fanaka n’élude pas la question des femmes.

Sur les femmes blanches il exprime deux idées importantes. Il met en scène la subjuguation de la femme blanche par l’homme noir, qui l’aiderait ensuite à accomplir sa vengeance ; un cauchemar fondamental du patriarcat blanc qui depuis l’époque esclavagiste craignait l’alliance de deux classes qu’il dominait. La nécessité d’empêcher ces deux classes de s’unir se manifeste par exemple dans l’histoire du droit de vote aux États-Unis.
Mais en même temps, la subjugation des femmes blanches par Charles c’est du viol. Charles, par ces viols et leur instrumentalisation, trahit sa cause et se met au même niveau de violence que les hommes blancs. Fanaka dit ici, il me semble, toute l’abjection des théories sexistes de revanches raciales par la violence faites aux femmes blanches, dont le détestable Eldridge Cleaver fut sans doute le promoteur le plus connu :

J’ai traversé les voies et cherché des proies Blanches. Je l’ai fait consciemment, délibérément, sciemment, méthodiquement […] Le viol est un acte insurrectionnel. Cela me ravissait de défier et piétiner la loi de l’homme blanc […] et de souiller ses femmes.

On reprochera quand même à Fanaka d’être ambigu sur le pouvoir d’attraction d’hommes noirs sur des femmes blanches. Dans le film, comme en interview, il accrédite cette idée de fascination :

Ils (les maitres des esclaves) ont prétendu que les esclaves avaient des pénis qui chatouillaient leurs rotules, mais ça s’est retourné contre eux, intrigant encore plus plus les femmes.7

Outre le fait que c’est une généralisation ridicule, ceci nous ramène à une compétition machiste pourrie entre hommes blancs et noirs, bien identifiable dans le film. Cela soutient l’idée très en vogue à l’époque que le racisme et l’esclavage ont émasculé l’homme noir et qu’il doit donc se battre pour récupérer… sa virilité. Et ça n’interroge pas du tout la fascination de certains hommes noirs pour les femmes blanches. Michele Wallace dans Black Macho and the Myth of the super woman évoquait cette tendance à la fin des années 60 et le rejet explicite des femmes noires qui pouvait lui être associé :

Les hommes noirs étaient souvent incapables de séparer leur intérêt pour les femmes blanches de leur hostilité envers les femmes noires : «Je ne peux pas supporter ces chiennes noires». Certains hommes noirs disaient que les femmes blanches leur donnaient de l’argent, ne les rabaissait pas, les aidaient à se sentir des hommes.8

Ce n’est absolument pas ce rejet qu’on retrouve dans ce film de Fanaka ou sa cinématographie. Les femmes noires ici sont globalement privées de pouvoir mais elles résistent dans leurs champs et modes d’action limités et elles sont incontestablement des alliées, voire des leadeuses comme Emma Mae. Pendant qu’il est en prison l’ex de Charles le quitte pour N.D, proxénète, dealeur. C’est un des anciens amis de Charles et elle travaille pour lui comme strip-teaseuse. Elle n’est jugée ni déloyale, ni amorale, ni victime intégrale ; elle fait ce qu’elle peut pour survivre.
Carmen, elle, est à la base une prostituée pleine de caractère, qui déteste la police, en subit la violence, tout comme celle des proxénètes ou celle beaucoup plus larvée de Charles. Elle se débrouille et essaie d’éviter les coups. Il en va de même pour la mère de Charles, inquiète et impuissante face aux actes de ses fils.
Les femmes tout comme le petit frère de Charles sont des victimes de l’autodestruction intra-communautaire – gangs, drogue et proxénétisme –  conséquence de la domination blanche. N.D, est lui aussi un produit de cette domination mais il représente ce que Charles refuse : faire de nouveau du mal à sa communauté au nom de la survie individuelle.

Et il existe un amour réel, fort entre Charles et Carmen. Mais il est plombé par la situation sociale et les injustices ; comme sur la plantation les amoureux-ses noir-es ne s’appartiennent pas vraiment.   C’est Carmen elle-même qui le poussera à sauter du haut de l’immeuble où il s’est réfugié, traqué par la police, pour qu’il ne connaisse pas encore l’humiliation de la prison ; Fanaka traduisant ainsi, avec un pessimisme qu’on serait mal venu de lui reprocher, l’impuissance du peuple noir en Amérique face à la situation sociale, face au racisme d’état, la violence policière9. Il y a peu d’issues  et la vengeance de Charles, un peu comme celle d’Emma Mae, a un goût amer.

Les gens ne se rendent pas compte que la mort n’est pas la pire chose qui puisse vous arriver. Beaucoup de choses peuvent vous arriver – et les vivre – c’est parfois la pire chose qui puisse vous arriver.10

M.L. – Cases Rebelles

  1. production de cinéma de Hong Kong []
  2. Interview sur nerdtorious.com []
  3. Killer of Sheep date de 1977 []
  4. http://www.cases-rebelles.org/emma-mae-aka-black-sisters-revenge-de-jamaa-fanaka/ []
  5. http://twitchfilm.com/2007/08/2007-dead-channels-welcome-home-brother-charlesinterview-with-jamaa-fanaka.html []
  6. symboliques et concrets puisque c’était une pratique courante lors des lynchages []
  7. http://nerdtorious.com/2010/11/30/welcome-home-brother-jamaa-fanaka-interview/ []
  8. Black Macho and the Myth of the Superwoman, Michele Wallace, 1978. L’un des défauts majeurs de ce livre essentiel est que souvent on est obligé-e-s de croire Wallace sur parole quant à ses analyses et ses généralisations « sociologiques » ; souvent elle ne donne même pas un seul exemple pour étayer ses positions, ce qui forcément en atténue la force. []
  9. que l’on retrouve aussi dans Emma Mae []
  10. http://twitchfilm.com/2007/08/2007-dead-channels-welcome-home-brother-charlesinterview-with-jamaa-fanaka.html []