« Young Soul Rebels » d’Isaac Julien

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, TRANS & QUEER LIBERATIONS

Affiche du film young Soul RebelsJuin 1977. L’été approche et Londres est à la veille des journées officielles de célébrations des 25 ans de règne d’Elizabeth II. Une nuit, TJ, jeune noir gay, est assassiné dans un parc. Chris et Caz, deux jeunes soulboys noirs qui le connaissaient, sont DJ et animent une émission pirate. À travers leurs tribulations et l’enquête sur la mort de TJ, Young Soul Rebels dresse le portrait d’une Angleterre explosive entre mouvements soul, punk, skin, montée du fascisme et célébration nationaliste.

Le contexte historique

Au-delà des déclarations lénifiantes d’unité nationale, la grande kermesse patriotique du Jubilée d’argent était surtout en phase avec l’actualité raciste et impérialiste britannique. Drapée dans la posture des décolonisateurs compréhensifs, la Reine avait réalisé pendant quelques mois une inédite tournée du Commonwealth qui ressemblait diablement à un baroud d’honneur de l’Empire. Ces fastes monarchiques portaient également une saveur trouble de défi et de déni alors que le pays était en grave crise économique.

Plus localement, l’Angleterre avait connu en 1976 des émeutes à Notting Hill, à la fin du carnaval caribéen, dans un contexte d’extrême tension entre la police et une jeunesse noire exaspérée du harcèlement policier. Cette révolte était la première d’une longue série d’explosions populaires contre la violence et le racisme de la police britannique, clairement dénoncé dans le film d’Isaac Julien. Ce dernier avait déjà consacré son premier film (un documentaire) au meurtre policier raciste de Colin Roach1.

À Notting Hill la colère avait également jailli face à la progression d’autres forces fascistes. Le National Front, dont les graffitis couvrent les murs dans Young Soul Rebels, était alors en plein essor tout comme le British Movement. Réveillé par l’explosion du punk, le mouvement skinhead connaissait sa deuxième vague et une part de ses adeptes adoptait les idées fascistes et la violence conséquente.

Un « chez soi » menaçant

De cette époque Isaac Julien donne un point de vue masculin « situé », à l’intersection de plusieurs questions : négritude, homosexualité, migration, racisme, post-colonialisme, etc. De sa propre expérience, il tire l’évocation de ce chez soi inconfortable qu’est l’Angleterre. D’un côté il y a un monde de possibles : la migration noire – en guise de retour post-colonial, une part de la jeunesse anglaise en révolte contre les normes, ses musiques libératrices, l’homosexualité. De l’autre il y a la vieille Europe réactionnaire en pleine forme : Police, National Front, Skinheads racistes, la Reine et les institutions culturelles.

À l’image du pays, Julien fait porter aux espaces du film cette ambivalence : la subversion d’un monde qui change et la menace permanente de violente remise en ordre sociale, raciale et sexuelle. Le meurtre de TJ fait planer le spectre de l’agression raciale sur tout le décor :

Le parc, lieu de rencontres romantiques homosexuelles, est le lieu emblématique de cette ambivalence. La nuit, l’extérieur, la réappropriation clandestine après la fermeture en font un espace riche de possibles et de dérangement des valeurs. Mais tout cela est d’emblée fragilisé et mis en péril par le meurtre inaugural de TJ.  Isaac Julien juxtapose la précarité des lieux extérieurs de drague homo, où la potentialité du plaisir va de pair avec le risque homophobe, à la situation de jeunes noirs en Angleterre. Familiarité et danger extrême. De jour, Chris s’y laissera aller à une douce sieste parmi les couples d’amoureux hétéros, les familles et les enfants : il sera réveillé par les faces de délectation sadique de policiers racistes.

La radio pirate, d’où Chris et Caz diffusent leur émission « Soul Patrol », est polysémique. Tout en s’inscrivant explicitement dans l’héritage des radios pirates anglaises des années 602 elle convoque également l’imaginaire colonial et oppositionnel de la piraterie. Les deux soulboys s’approprient ces histoires, ces outils et écrivent leur propre partition, leur mythologie. La musique récurrente de Parliament et Funkadelic, les références au Mothership convoquent l’afro-futurisme et ses fantasmes d’ailleurs extra-terrestre. L’ailleurs d’où l’on vient. L’ailleurs où l’on va. La nuit, la radio pirate est un non-lieu, un tout-monde hors contrôle détaché du garage graisseux où il se cache. Au départ le studio apparaît peut-être comme un vaisseau protégé, mais la police et le meurtrier viennent très vite menacer l’endroit.

Le garage, revers diurne de la radio pirate, est le fief du grand frère de Caz et ses amis. C’est le premier lieu où la police fait intrusion, défiant le propriétaire, défiant la capacité d’un homme noir à posséder son propre espace en Angleterre. Le meurtrier y rode aussi. Mais Isaac Julien en fait également le lieu d’affirmation et de défense des normes étriquées de la masculinité noire : on s’y méfie des métis et abhorre les homosexuels. Le garage est donc à la fois un lieu de révolte et de conservatisme.

Le quartier où Chris et Caz déambulent familiers est pollué par la présence permanente des skins fascistes, ex-camarades des bancs de l’école. Les inscriptions National Front fleurissent sur les murs avec le drapeau anglais. Le jour des fêtes officielles du Jubilé, les drapeaux envahiront en masse les rues, les stands, les mains, métamorphosant voisins, voisines en une armée malsaine de patriotisme.

Le club où Chris et Caz jouent leur musique est le seul lieu qui échappe à ces dualités. C’est une utopie hyper-fugace. Races, styles, mouvements, sexualités y cohabitent dans l’exultation des corps et hors de tout jugement. Dans certains articles ou commentaires du film, l’exactitude historique de ce cocktail magique sans accroc est parfois remise en cause. Peu importe. Le club vaut avant tout comme virtualité : il sert moins à représenter l’unité, le rassemblement qu’à en dire la fugacité hors du lieu. On peut boire, danser, coucher ensemble et réintégrer ensuite les compartimentages sociaux : où va-t-on après la nuit ? Que fait-on ensemble en dehors du club ?

Musique, corps et mouvements

Young Soul Rebels flotte sur le pouvoir d’évocation et de convocation de la musique. Tout en questionnant les mouvements, l’imbrication identité-musique et le lien avec le politique, Julien excelle surtout quand sa démonstration se fait à travers les corps :

– Chris et Caz sont les Soulboys ; fanatiques de soul, funk et de disco. La danse et l’obsession matérialiste du look, raffiné, sensuel, coloré, brillant les imprègnent de désir(s) : être beau pour soi et les autres, aimer, danser, bouger, changer l’ordre des choses ; désir de Caz pour Chris et proximité ambiguë entre eux aussi. Leurs corps dans l’espace britannique sont déjà la marque d’une inéluctable nouvelle ère. Dans le Club, souls boys et soul girls en pleine exaltation sont ramené-e-s à la terre, par la basse, la danse, le groove. Ils/elles bougent de manière particulièrement stylée, travaillée ; ils/elles sont performant-e-s. Un choix sonore curieux fait qu’on entend les bruits des piétinements : la danse échappe ainsi au silence habituel de l’effort des corps au cinéma, masqué par la musique. Là on l’entend, ressent cette association d’appui et de défi au sol.

– Dans ce mélange du club, le mouvement punk tient une place importante. Et c’est X Ray Spex qui jaillit des enceintes de la Crypte. Ce groupe emmené par une fille, Poly Styrene, afro-descendante de surcroît, qui intégrait du saxo dans sa musique, témoigne de la porosité des espaces oppositionnels de l’époque. Sur cette musique, les punks sautent : instinctif-ve-s et explosi-ve-s, à l’image du mouvement.
Mais au niveau look, Julien démonte l’esthétique du chaos en la renvoyant, par la St Martin School Of Art – où il fit lui-même ses études – et par Vivienne Westwood, à ses origines arty et bourgeoises.

– Le frère de Caz et ses potes sont restés dans le reggae, dans un lien plus étroit aux Caraïbes, avec des accents plus volontairement marqués. Ils lorgnent vers la terre d’origine en guise d’échappatoire tandis que les petits frères sont rivés à la musique américaine. La musique prend dans leur corps des échos plus méditatifs : ils l’écoutent en travaillant ou assis. Et on ne les voit qu’en bleus de travail.

– Quant au groupe des skinheads en voie de fascisation, il est montré sans musique, le mépris à la bouche. Cette absence symbolise la dérive d’un mouvement où certain-e-s ont délaissé le plaisir du reggae, du ska, de la soul des origines pour s’enfermer dans la haine raciale. Leurs corps sont constamment affalés entre ennui, haine, insolence et indolence. Fréquemment bousculés, écartés par Chris et Caz, ils semblent inoffensifs mais occupent constamment le quartier et portent la menace d’un futur inquiétant. Le métis parmi eux atteste du pouvoir séducteur du fascisme comme résistance au trouble racial : comme s’il pouvait remettre de l’ordre à l’intérieur de soi-même.

No Future in UK ?

Quand Isaac Julien tourne Young Soul Rebels en 1991 il sait déjà que l’Angleterre de 1977 a accouché du conservatisme impitoyable de Thatcher. Mais son film représente surtout un futur en questionnement, sans garantie, au moment du passage à l’âge adulte. Il capte les inquiétudes, les peurs, les désirs matérialisés dans les mouvements culturels.

Julien, qui reconnaît être passé à l’action artistique grâce au punk, n’en règle pas moins le compte de la contre-culture la plus évidente de cette période. Les Sex Pistols, stars de 77, et une partie du mouvement sont renvoyés à leurs contradictions : deals avec l’establishment et les grosses maisons de disque ; esthétique arty, fashion et bourgeoise de Westwood et Mac Laren. Le punk est une révolte qui vend et qui paradoxalement fait la promotion artistique de l’Angleterre malgré un discours contestataire.
Même le personnage de Billy, punk politisé, est toujours en décalage. Enfermé dans le moralisme de la radicalité, il oscille entre mépris du peuple et naïveté. Si ce n’était l’activisme d’autres punks non-blanc-he-s, Isaac Julien enfermerait presque entièrement le mouvement dans une rébellion adolescente superficielle.
Mais est-il étonnant que Julien tienne ce discours au cœur de son œuvre la plus mainstream? N’est-ce pas aussi une façon de couper court au jugement sur ses propres velléités d’intégration au système ?

En miroir, Chris qui essaie de s’incruster dans une grande radio semble être l’avocat du positionnement artistique d’Isaac Julien alors qu’il tourne Young Soul Rebels : il faudrait imposer son langage dans un cadre mainstream sans brader ou négocier, et ne pas se faire trop d’illusions. Tracy, personnage féminin le plus présent à l’écran, incarne le désir de réussite sociale de jeunes noir-e-s ayant conscience qu’ils sont au sein d’un système élitiste qui les méprise. Isaac Julien insiste aussi sur le fait que, par leur vécu, Chris et Caz sont vissés aux réalités sociales des classes populaires. Les rêves de radio nationale de Chris, les préoccupations esthétiques des Soul Boys and Girls ne les rendent ni blanc-he-s, ni riches. Leur look prend même un tour contestataire quand il s’oppose au no-futur esthétisant punk ou à l’austérité militaire skinhead.
D’ailleurs, chez Chris, l’apparence et l’attention qu’il y apporte rompent avec les codes de la masculinité traditionnelle et dominante : d’où cette scène humiliante où un policier lui demande d’enlever sa chaussette rose.
L’opposition aux codes de la masculinité, la rupture esthétique avec une époque de crise évoque vaguement le mouvement des Zoot Suit, pendant la seconde guerre mondiale aux États-Unis.

À travers le disco aussi Julien pose également la question des normes de subversion produites par le regard dominant. Le clash entre Chris et Billy sur le badge « disco sucks » que porte ce dernier renvoie au mouvement d’hystérie anti-disco qui culmina aux États-Unis en 1979 dans une « Disco Demolition Night » où des disques furent massivement détruits. Nile Rodgers, chanteur de Chic et ex-Black Panther, dira que cet événement lui avait rappelait les autodafés des nazis3 .
Le mouvement anti-disco vilipendait l’hédonisme supposément creux de la musique mais était aussi sous-tendu par le racisme et l’homophobie. Le disco avait secoué la musique américaine et les gros vendeurs traditionnels de rock, qui étaient aussi blanc-he-s, se retrouvaient supplantés par des noir-e-s à la sexualité trouble. Et bien sûr aussi par des blanc-he-s opportunistes ça va de soi…
Dans le film la chanson « You Make Me Feel (Mighty Real) » de Sylvester résonne à plusieurs niveaux : Sylvester était noir, gay et parlait ouvertement de sexualité. Il est mort en 1988. En 1989, Jimmy Sommerville, icône émancipatrice de la culture gay anglaise, en faisait un hit avec une reprise. Sylvester c’est à la fois la subversion raciale et sexuelle mais – via Somerville – c’est également un modèle libérateur de la culture gay blanche made in UK.

Pour Julien, l’homosexualité, le désir des corps, est également une zone frontière, de passage et de circulation subversive, à l’instar du parc. Mais il en montre les limites à travers le meurtre initial qui place le film dans un questionnement intersectionnel : TJ est-il mort parce qu’il était noir ou homosexuel ? Sans vendre la mèche de l’énigme un peu « pataude » du film, on peut affirmer qu’il est mort pour les deux raisons. À l’intersection de la haine et du désir.
Les tentatives de Caz et Billy, couple mixte, de fréquenter le milieu gay blanc confronteront Caz au mépris raciste et aux inévitables désirs exotisants des homos blancs. Le désir trouble mais ne solutionne rien. Et celles et ceux qui se retrouvent à l’intersection des dominations sont menacé-e-s de part et d’autre. Dans Young Soul Rebel l’homosexualité noire n’est pas traitée du point de vue du questionnement interne ou de l’acceptation de la famille. L’homophobie d’une partie de la communauté est clairement abordée. Mais le fait d’être homo et noir est avant tout un problème à l’extérieur. Il pose la question de la Rencontre : comment aller à la rencontre de l’Autre quand l’espace est piégé, miné ? D’ailleurs la méfiance ponctuelle des frères de Caz à l’égard de Chris parce qu’il est métis renvoie à une autre face de l’anxiété de la Rencontre.

En Angleterre, à cette époque, cette circulation essentielle, ce mouvement vers l’Autre à travers le parc où TJ croisera son meurtrier, où Caz croisera l’amour de Billy est présenté ni plus, ni moins, comme un jeu de roulette russe. Et c’est cette tension que réserve l’Angleterre de l’époque à ses résident-e-s noir-e-s.

En guise de conclusion

En 1985, avec My beautiful Laundrette, Stephen Frears et Hanif Kureishi, proposaient une «allégorie à travers laquelle des communautés en conflit sont unies sous la forme d’une union romantique. »4
Isaac Julien n’offre pas ce répit, même si certain-e-s semblent voir cet horizon dans l’histoire de Caz et d’un Billy, pourtant maladroit au possible. Le vrai personnage blanc de la Rencontre dans Young Soul Rebels est le personnage exceptionnel de la mère de Chris : indépendante, franche, radicale. Et ce qu’on ressent à travers elle, c’est l’inquiétude pour ses enfants noirs face au fascisme montant et une colère qui pousse à briser les drapeaux anglais et déchirer les journaux du National Front.

Au fond le seul répit que propose Isaac Julien c’est l’union éphémère à travers la musique, le temps de la danse, le mouvement. Hors de cela le chaos demeure. Bien moins rêveur  que le film de Frears, parfait exemple de romance queer nationale, Young Soul Rebels porte en lui trop d’anxiété, trop d’histoires à saisir.

Le feu à la fin du film, aussi maladroit soit-il comme recours narratif, évoque sans doute pour la communauté noire de Londres l’incendie de New Cross qui causa en 1981 la mort de 12 jeunes lors d’une fête d’anniversaire. Il avait été déclenché dans une période de menaces récurrentes d’incendie du National Front. Évidemment l’événement fut considéré comme criminel et raciste par la communauté. La police déploya des trésors de mauvaises volontés et d’indifférence dans son traitement de l’affaire. Pour preuve, les dernières investigations de l’enquête eurent lieu en 2004 et ne tirèrent aucune conclusion.

Isaac Julien avec son film assurait que le mouvement n’était pas fini. Qu’il y aurait du mouvement des corps. De la danse. De l’amour. De la violence. Des meurtres racistes. Des révoltes contre le pouvoir comme en 2011 à Tottenham. Et des victoires temporairement unificatrices comme la bataille de Lewisham en 1977. Et puis pas mal d’incertitudes.

Young Soul Rebels reçut le prix de la critique au Festival de Cannes en 1991 ; sans doute parce que c’est toujours plus facile de s’intéresser à la post-colonialité des autres.

Cases Rebelles (mars 2014)

  1. Who killed Colin Roach ?, 1983
  2. voir le film « Good Morning england« , de Richard Curtis, 2009.
  3. http://www.chictribute.com/video/sidor/chicago.html
  4. http://www.genders.org/g45/g45_barron.html

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