Visions de « Dire à Lamine », E03: Poésie, mélancolie et résistance

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE

Dire à Lamine (Image © Cases Rebelles)

Presque un an après la première projection de notre documentaire Dire à Lamine lors de la 11ème commémoration pour Lamine Dieng, nous avons inauguré une série de textes écrits par des personnes qui ont vu le film, généralement parce qu’iels en ont organisé une diffusion. Voici le troisième texte, écrit par Louis Gonzalez qui organise une projection du film.

Ce documentaire est un puissant hommage à Lamine Dieng. C’est aussi un constat amer et sans équivoque : l’impunité policière en France est bien réelle.
Dès l’introduction, on comprend que la vie de la famille Dieng a violemment basculé ce 17 juin 2007 quand Lamine est assassiné par des agents de police lors d’une interpellation. On peut lire sur le visage de Ramata Dieng les stigmates de la résistance acharnée qu’elle a entreprise depuis la mort de son frère. Une lutte pour la vérité et la justice, qui dure depuis plus de 10 ans maintenant. Ce film dénonce le racisme de l’État français, l’impunité des forces de l’ordre et l’impuissance des proches des victimes.
Et pourtant, une poésie et une mélancolie se dégagent de certaines images. Elles contrastent avec le discours des différents témoins, comme si ce quartier vivait paisiblement avant que l’action de la police ne vienne violemment heurter le quotidien des habitants. La Banane, Ménilmontant et tout le 20ème ont été touchés par la mort de Lamine. La solidarité et les actions menées par les habitants et militants au fil des années montrent que personne n’a oublié son histoire.
À plusieurs reprises dans le documentaire, des militants nous rappellent que Lamine fait partie d’une longue liste de personnes tuées par les forces de l’ordre, des hommes plus ou moins jeunes, noirs ou maghrébins, vivant dans des quartiers populaires. Les interviews expliquent que le schéma est systématiquement le même et que la violence vient d’abord des pratiques policières. Tous les participants à cette lutte que relate le documentaire mettent en avant le fait que la justice participe froidement, avec toutes ses procédures, à innocenter les coupables. Le procès devient donc celui des victimes qui sont finalement rendues responsables de leur propre mort.
Le décès de Lamine Dieng est la conséquence de ce racisme et de cette violence policière que la Justice ne sanctionne jamais.
Plus le documentaire avance, plus un sentiment de haine et d’impuissance m’envahit. Ce sujet me touche directement parce qu’il me renvoie aux rapports que j’ai eu avec la police depuis mon adolescence. De mes premiers contrôles à mes premières gardes à vue, j’ai découvert les abus de pouvoirs, les intimidations, les transgressions de la loi par ceux-là même qui doivent la faire respecter mais surtout la violence des forces de l’ordre. J’ai vécu ces scènes d’humiliation dans l’enceinte des commissariats, mis à nu, lynché et étranglé au sol par deux policiers. J’ai vu ces scènes racistes où un codétenu maghrébin se fait traiter de sale bougnoule lorsqu’il demande pourquoi on ne lui donne pas son repas alors qu’on me sert le mien. J’ai vu mon ami, qui après des provocations par les fonctionnaires de police s’est fait frapper parce que son casier judiciaire ne jouait pas en sa faveur. J’ai été balancé avec 8 autres prévenus dans une cellule prévue pour 2 personnes…
C’est cette réalité que ce documentaire met aussi en lumière. Cette réalité qui, pour la plupart des gens n’est qu’exagération et mensonges. Et pourtant la violence et le racisme dans la police sont des faits avérés.
Quand Ramata Dieng appelle à l’auto-organisation pour se défendre des violences policières, c’est un constat désolant du fossé que l’état français continue de creuser entre lui et la classe populaire de ce pays.
Comme l’exprime si bien la voix off à la fin du documentaire : « Les procès refusés sont des aveux de culpabilité. » Et si la France continue à nier cette culpabilité, refuse de prendre enfin ses responsabilités ; alors la fracture sera totale.
Il faut espérer qu’il ne soit pas déjà trop tard, parce que l’histoire de Lamine, « c’est l’histoire d’un pays qui écrase les rêves et il y a bien longtemps que nous ne rêvons plus. »

Louis Gonzalez
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