« Poly Styrene: I am a cliché », de Celeste Bell et Paul Sng

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Poly Styrene: I am a cliché, un film de Celeste Bell et Paul Sng, 2021Dans l’introduction du documentaire Poly Styrene: I am a Cliché (2021), Céleste Bell raconte ces funérailles où tant de gens étaient venus dire au revoir « à Poly Styrene, cette personne célèbre, si éloignée de la mère que je connaissais. » J’en ai eu la nausée, ajoute-t-elle.
Deux ans après la sortie du livre Day Glo: The Poly Styrene Story co-écrit avec Zoé Howe, Bell s’attelle de nouveau — mais dans un film cette fois-ci — au récit biographique. Dans cette œuvre qu’elle écrit et co-réalise, Céleste continue ainsi de restituer à celle qui fût élevée au rang d’icône punk, une complexité largement occultée par la starification, la consommation culturelle et les clichés justement. Elle poursuit aussi son propre travail de réconciliation avec celle qui fut loin d’être une mère idéale.
Bell raconte qu’il lui a fallu 5 ans après le décès de sa mère pour trouver la force de plonger dans les archives que celle-ci avait laissées : « des photos, des paroles de chanson, des albums, des choses qui avaient de la valeur et une importance culturelle ». C’est également après ce laps ce temps qu’elle s’approprie une autre mission, littéralement remisée dans un placard jusque-là : la dispersion des cendres de sa mère en Inde, conformément à ses dernières volontés. Ce film fait donc partie d’un travail de deuil et d’apaisement. La voix-off, prise en charge par Bell, partage l’espace de parole avec un nombre impressionnant de témoignages et d’extraits d’archives. Elle dessine par touches sensibles des allers-retours entre ce qui affleurait de la vie de Poly Styrene pour le grand public et une approche nuancée des difficiles réalités de son existence.
X-Ray Spex, le groupe créé par Mariane Elliott-Said après avoir vu les Sex Pistols le jour de son 19e anniversaire, fut l’un des chocs incontournables de la première vague de punk anglais, tant sur le point musical que politique et culturel. Poly Styrene, ineffable meneuse, chanteuse aux textes frondeurs et émancipateurs, transgressive dans le style et l’attitude allait marquer les esprits de manière indélébile. Elle impressionnait le public par son refus délibéré de mettre en scène une féminité séduisante, de sacrifier aux injonctions beautécratiques. Elle incarnait une puissance dérangeante, féministe non-blanche, afrodescendante. Au cours de sa courte carrière, le groupe se démarqua musicalement du reste de la scène punk anglaise par l’inclusion du saxophone dans ses compositions et l’utilisation de rythmiques inattendues, sur fond de mélodies accrocheuses. Et il y avait cette voix, à la fois belle, juvénile et rageuse de Poly.

 Poly Styrene: I am a cliché, un film de Celeste Bell et Paul Sng, 2021

Marianne Elliot-Said était née en 1957 d’une mère anglaise et d’un père somalien, avec lequel elle n’avait pas grandi. Cette béance du père et de l’Afrique s’impose rapidement dans le documentaire, tout comme l’opprobre imprimée sur une mère blanche sans amies puisque les gens la considéraient comme « la pute d’un homme noir ».

Je veux retourner en Afrique trouver mon héritage
Je veux apprendre qui étaient les guerriers et comment vivaient mes ancêtres

parce que tout ce que j’ai vu c’est le livre de la jungle et je sais que c’est pas ainsi
Je veux traverser l’Éthiopie et voir cette terre ancestrale
puis je marcherai sur le sable pieds nus, à travers la Somalie

Enfant d’un milieu populaire blanc et d’un quartier difficile, Marianne est largement exposée au racisme, constamment éjectée symboliquement de la citoyenneté anglaise, renvoyée à son supposé lieu d’origine. Des textes de poèmes ou de chansons comme « Half-caste », « Identity » de X-Ray Spex font écho aux questionnements identitaires qui marquent ses jeunes années. C’est la fin des années 70 et à l’époque les fascistes du National Front, capitalisant sur un populisme anti-immigration, vivent des heures glorieuses matérialisées dans des manifestations publiques de grande ampleur.

Quand tu te regardes dans le miroir
Est-ce que c’est toi que tu vois ?
Est-ce que c’est toi que tu vois
Sur l’écran de télé?
Est-ce que tu te vois dans les magazines?
Quand tu vois ton reflet
Est-ce que ça te fait hurler ?

Dans ce contexte culturel, le surgissement médiatique de Poly Styrene est un accident, une anomalie qui frappe de nombreux esprits. Neneh Cherry explique tout bonnement que c’est quand elle l’a découverte qu’elle a voulu chanter. Pauline Black, membre du légendaire groupe de ska 2 tone The Selecter met l’accent sur les questions de représentation et d’identification, soulevées par la chanson « Identity ». Ces jeunes femmes noires ne se voyaient nulle part et l’industrie musicale était loin d’être accueillante à leur égard.
La distance est grande entre l’adulation superficielle du public, des médias et le trouble porté par Poly/Marianne. Les discours médiatiques qui ne cessent d’insister sur son physique peu conventionnel, notamment les bagues sur son appareil dentaire, s’insinuent peu à peu dans la perception qu’elle a d’elle-même. Poly est aussi très lucide sur l’aspect délétère, éphémère, violent de la célébrité :

Ce n’est pas normal d’être entouré par des gens qui te disent que tu es génial, ce n’est pas une situation normale (…) Ce n’est pas normal d’être sur une scène, avec des gens qui te sautent dessus et déchirent tes vêtements. Ce n’est pas normal pour qui que ce soit.

Poly Styrene: I am a cliché, un film de Celeste Bell et Paul Sng, 2021

La vacuité du show-business et le cynisme du milieu punk blessent sa candeur et son authenticité. Sa rencontre avec ses idoles, les Sex Pistols, chez John Lyndon, qui l’ignorent et l’humilient, ne fait que creuser le fossé qui la sépare de cette culture « lad » de mecs blancs, sexistes.
Un long séjour new-yorkais achève de la mener vers un point de rupture psychologique. Elle est choquée par l’agressivité commerciale de la ville et exposée aux drogues dures qui coulent à flots dans la scène punk. À son retour, elle a des hallucinations lors d’un concert :

Le moment qui m’a changée à jamais c’est lorsque, après un concert à Doncaster, j’ai vu un ovni fluo. C’était une boule brillante d’un rose luminescent… comme une boule de feu. Tout le monde a pensé que j’avais perdu la tête.

Le lendemain, dans la voiture avec d’autres membres du groupe, elle ôte ses vêtements en disant qu’elle veut revenir en arrière, redevenir Marianne.
Elle est hospitalisée dans un hôpital psychiatrique où est posé le diagnostic erroné de schizophrénie ; plus tard, il sera établi qu’elle est bipolaire.

C’était comme si c’était un mauvais présage, comme si je faisais quelque chose de mal, que je trompais les gens. Je devais faire face à beaucoup de problèmes et on me colle cette étiquette-là pour finalement découvrir que ce n’est pas de ça dont je souffrais et qu’ils s’étaient trompés, ça a été vraiment difficile. Ils m’ont dit : ‘‘Tu es une jeune fille qui a perdu pied et plus jamais tu ne seras en capacité de retravailler.’’ C’est vraiment dur de s’entendre dire ça quand tu as 21 ans.

Poly Styrene: I am a cliché, un film de Celeste Bell et Paul Sng, 2021

Marianne est convaincue qu’elle voit des choses que les autres ne peuvent percevoir, qu’elle traverse une phase d’éveil spirituel. Elle saborde X-Ray Spex alors que le groupe est au sommet de la gloire. Elle sort un album solo nommé « Translucence » au croisement d’une multitude d’influences ; reggae, pop, funk, jazz. Le disque est bon mais les critiques sont cinglantes. C’est la dégringolade financière. Elle qui est désormais mariée est contrainte d’aller vivre tour à tour chez sa mère et chez les parents de son mari.
Poly Styrene s’enfuit à Hertfordshire pour s’installer dans un manoir converti en temple Hare-Krishna. Sa très jeune fille Céleste finit par la rejoindre. Poly se réinvente parmi cette nouvelle communauté, on lui donne un nouveau nom : elle devient Maharani. Sa focalisation persistante sur l’Inde semble reléguer l’Afrique des origines dans le champ de l’inatteignable, de la rencontre impossible. Après son départ du mouvement Hare-Krishna, son état continue de se détériorer, elle s’isole de plus en plus et met sa fille en danger. Céleste raconte : « J’ai dû m’enfuir pour préserver ma propre santé mentale… J’ai abandonné ma mère et le monde qu’elle avait créé pour moi… J’avais 8 ans quand je suis partie vivre avec ma grand-mère qui a fini par obtenir ma garde… Il était évident que ma mère m’avait négligée. Je pesais 22 kilos quand on m’a enlevée à sa garde. »

Il faudra du temps pour que mère et fille se retrouvent, et que Poly Styrene revienne sur la scène. Alors qu’elle achève d’enregistrer son nouvel album, « Generation Indigo », elle décède des suites d’un cancer du sein le 25 avril 2011.

Poly Styrene: I am a cliché, un film de Celeste Bell et Paul Sng, 2021

Dans Poly Styrene: I am a Cliché, le travail de valorisation des archives est impressionnant, même si on peut s’étonner de l’effacement de certains épisodes de la vie de l’artiste, comme son expérience reggae en solo avec le morceau « Silly Billy » avant X-Ray Spex. On regrette aussi certains choix formels froids et grandiloquents. La manière maladroite dont Céleste est mise en scène et filmée dessert la narration visuelle. Cette esthétique un brin prétentieuse rentre en conflit avec le grain de tous ces vieux films sur lesquels Poly Styrene apparaît. En conflit même avec la subversion qui émanait d’elle. Par contre le choix de limiter les témoignages à l’audio, de ne jamais montrer les témoins, fonctionne particulièrement bien et concourt à laisser place à cette histoire de famille qu’est aussi le documentaire. Poly Styrene: I am a Cliché est en effet le chemin d’une fille pour et vers sa mère. Tout en raccommodant les bouts de vie, en pensant sa trajectoire, Céleste reformule et élucide cette mère imparfaite. C’est une œuvre d’amour et d’acceptation, bien entendu facilitée par le rapprochement qui s’était opéré sur le tard entre la mère et la fille. Le documentaire est le prolongement de ce cheminement. Après le livre Day Glo: The Poly Styrene Story, Céleste Bell continue d’avancer vers cette mère à la fois célèbre et si peu connue dans son entièreté.

Cases Rebelles (avril 2021)