Samy atsika – Entretien avec Tanamasoandro

Publié en Catégorie: TRANS & QUEER LIBERATIONS
SÉRIE | "SAMY ATSIKA"

ENTRETIEN AVEC TANAMASOANDRO


Voici la version intégrale de l'entretien (à écouter également en partie dans l'épisode 5 de notre podcast) avec TANAMASOANDRO, artiste et activiste transféminine malgache, qui fut co-créatrice du spectacle « Sarimbavy tena izy »1 dans les années 2006-2007. Cette représentation pionnière proposait de rompre avec la vision erronée des sarimbavy2 , véhiculée essentiellement par la télé et les parodies de toute sorte qui circulaient à l'époque. Dans cet entretien d'une grande richesse Tanamasoandro nous raconte ses combats pour les droits des personnes LGBTQI, la lutte contre le VIH/Sida ainsi que son engagement sur d’autres terrains féministes. Nous discutons également des termes employés dans la communauté LGBTQI malgache pour se désigner, se reconnaître ou simplement avoir des codes différant du reste de la société, même si certains font désormais partie du vocabulaire courant.
L’interview que nous vous proposons ici a été réalisé en deux parties, la première en avril 2021, en ligne et la deuxième en direct, huit mois plus tard. Cela nous a permis de discuter aussi de l’évolution de la situation deux ans après l’apparition du Covid-19.

Par Cases Rebelles

Mars 2022

Tanamasoandro Randriamialisoa, c’est comme ça qu’on m’appelle. J’ai 30 ans. Je suis coiffeuse, esthéticienne et je fais pas mal de choses. Je travaille aussi sur de nombreux projets, avec des bailleurs de fonds et des partenaires ici à Madagascar. En plus de ça, je suis leadeuse dans l’association ASSOFRAMA, association pour les groupes vulnérables face au VIH/SIDA, créée en 2007.

Dans une interview pour Takariva mafana, tu parlais du spectacle que vous aviez créé qui s’appelle « Sarimbavy tena izy » dont le souvenir est resté très vif dans l’esprit des gens. Comment le projet était-il né, et comment s'était-il concrétisé ?

C’est avec « Sarimbavy tena izy » qu’on a pu oser pour la première fois monter sur scène. La raison pour laquelle on a réussi à oser à ce moment-là — peut-être que vous vous en souvenez bien — c’est que les sarimbavy étaient devenues des sujets de moqueries, un constant sujet de comédie. Ils ne se rendaient pas compte que vivre en tant que sarimbavy c’est vivre comme tout le monde. C’est là qu’on a décidé de monter sur scène, de montrer aussi que beaucoup d’entre nous avons des talents.

On a commencé en 2006-2007. À l’époque, on avait une vingtaine d’années. Dans le spectacle, il y en a qui ont chanté, qui ont sorti des collections, et d’autres ont dansé. Chacune a présenté ce qu’elle savait faire. La réception du public a été vraiment réjouissante, parce qu’on s’est produites deux fois dans l’année au ROXY à guichet fermé. On a parcouru plusieurs provinces à cette époque, et j’ai trouvé super ce qu’on a fait. Parce que ça été l’une des étapes les plus importantes qui nous a permis de rompre la discrimination au niveau de la société, et elle nous a très bien accueillies. On a fait aussi des activités sportives, on a joué au foot contre des journalistes femmes. C’était super. À Antsirabe, à Ambatondrazaka, à Tamatave, à Majunga, à Fianarantsoa ; on a fait à la fois le spectacle et le match. On est même allées jusqu’à Tsiroanomandidy. On est allées dans beaucoup d’endroits. C’était vraiment très bien, mais malheureusement beaucoup de nos amies de l’époque sont décédées désormais.

Personnellement, je suis partie en solo. Je ne sais pas si tu as déjà vu, mais il y a un clip qui circule quelque part où je suis seule. On est plus que quelques-unes de la même génération à être en vie.

Les jeunes aussi, sur les performances drag queen, sont très présentes maintenant, en faisant les Lady Marmelade, les sexy shows, etc. Mais j’ai toujours aimé les choses plus classiques, je n’aime pas trop les trucs sexy, ni trop extravagants.

Plusieurs personnes ne se définissent pas comme « sarimbavy » et préfèrent utiliser d’autres termes par exemple. Qu’en est-il pour toi ? Emploies-tu d’autres mots malgaches issus de la communauté dite LGBT ?

Nous sommes malgaches ; premièrement, c’est le mot que les malgaches connaissent pour parler des personnes trans ou gay. Être sarimbavy n’est pas un choix. Quand tu es sarimbavy, alors tu es sarimbavy. Je préfère entendre « sarimbavy » que « pelaka »3 , « PD » ou quelque chose qui écorche les oreilles.
Il y a « dossier » qui veut dire... ça peut englober beaucoup de choses. Il y a « dognat », « sarimbavy », « antony », « SBN », les amzaniny, les gays. Il y a beaucoup de termes, avec lesquels on échange depuis toujours et ce, jusqu’à maintenant, dans la communauté LGBT. D’ailleurs aujourd'hui, c’est devenu très courant. Même hors de la communauté LGBT, quand on dit « donne le bob s’il te plait ! » ; « bob » est l’un des vocabulaires de la communauté LGBT depuis toujours, qui veut dire « argent ». Et là c’est rentré dans la vie quotidienne et familiale. « Ny fahangonana », « ny fanitsanana », etc. Si on faisait un dictionnaire de tous les termes de la communauté LGBT, sans doute qu'on aurait déjà rempli pas mal de pages. (Rire)

Pour revenir au terme DOGNAT, il est connu de tous les LGBTQ et ça a fini par aller de soi dans la communauté. C’est le terme qu’on emploie et avec lequel on échange le plus. Au début c’était super de l’utiliser parce que c’était une désignation un peu discrète pour nous, entre nous. Et maintenant tout le monde connaît.

Tu es mère. Comment vis-tu la parentalité, par rapport à tes enfants d'une part, et au niveau du fiaraha-monina4 d'autre part, en tant que sarimbavy ?

Je suis comme toutes les mères. Parce que l’ouverture d’esprit est l’une des meilleures façons d’élever un enfant. Ça, et puis respecter les autres ; quelle que soit la personne, il faut la respecter avant tout. C’est comme ça que j’élève mes enfants. Et d’ailleurs aujourd’hui, ils sont marié·es et ont aussi des enfants, sauf un. Mais les autres sont grands, donc j’ai déjà des petits-enfants. J’ai vécu comme toutes les mères en les élevant depuis leur enfance jusqu’à maintenant. Revendiquer ses droits nécessite une grande responsabilité. Parmi ces choses-là, avoir un enfant ce n’est pas juste ton sang que tu peux considérer comme ton enfant, mais quand tu t’es occupée de l’enfant, que tu l’as élevé, que tu lui as donné de l’amour, aidé dans toute chose, tu as su comment l’éduquer sur le mal et le bien, et à équilibrer sa vie, il te respectera et te considérera toujours comme parent.
Je me sens très chanceuse parce que mes enfants ont grandi avec moi. Ils en sont même venus à ignorer leurs parents. Mais je leur ai fait savoir qu’ils restent leurs parents, moi je les ai juste élevés. Pour autant, c’est gratifiant d’élever et d’éduquer un enfant, qu'il grandisse avec toi.

La société malgache n’est pas très difficile. Mais des fois la communauté LGBT exagère, fait de la provocation, avec la manière de parler, de s’habiller ou de vivre. Ils veulent se différencier des autres. Tu vois, même si je suis sarimbavy je reste comme toutes les femmes ; je ne vais pas m’agiter, faire l’intéressante ou ce genre de chose. Il faut ce respect de soi-même. Entrer dans la société, faire son devoir au niveau de la famille, de la communauté. J’habite dans les bas quartiers, ici à Anosibe5, et il y a des devoirs, des responsabilités communes ; tu participes et les gens voient que tu es un être humain comme eux.

C’est d'ici, Madagascar, dont on parle, et non de l’extérieur. Il faut suivre le contexte du pays, pas juste suivre simplement en regardant les films sur la Gay Pride ou des événements, des Prides à l’étranger et penser qu’il faut faire comme eux pour être vu·e·s. Mais Madagascar est un pays laïc qui est beaucoup plus dans la religion chrétienne et les coutumes traditionnelles. La sagesse malgache veut que tu saches vivre avec les autres et te respecter toi-même. Le fait de se sentir « caché·e », si tu ne te montres pas ou ne t’agites pas, c’est une idée très fausse. C’est ça le souci avec la communauté LGBT souvent : ils veulent suivre l’Occident sauf que les coutumes malgaches ne tolèrent pas encore ce genre de choses. Ce sont ces coutumes malgaches que tu dois creuser, et suivre pleinement.

Que dirais-tu de la question du coming-out ?

Faire son coming-out ne devrait pas être difficile. Tu connais déjà l’état de tes relations familiales ; tu devrais savoir comment amener les choses. Mais notre souci, parfois, c’est quand la famille est trop chrétienne. Les familles chrétiennes sont souvent trop bornées par rapport à ça. C’est pour ça que je dis que ce n’est pas un choix. Personne n’a choisi d’être hétéro, jamais personne n'a choisi d’être lesbienne ; c’est juste toi. Je n’ai pas eu à faire de coming-out parce que depuis toute petite, je me considère pareille à toutes les femmes. Et ma famille a plus ou moins su que je serai sarimbavy plus tard, et ça ne les a pas surpris·es plus que ça. Mais seulement, ils m’ont inculqué ce respect de moi-même, je me suis appliquée dans les études, et les choses sont allées de soi. Ça n’a pas posé de grande difficulté, ni dans leur vie ni dans la mienne.

Quel est ton rapport à la religion ?

Mes parents sont de fervents chrétiens. On m’a éduquée dans la religion catholique. Mais d’un autre côté, je ne suis pas croyante du tout, si on parle de christianisme. Je préfère suivre les coutumes malgaches. La raison en est que dans la religion chrétienne, il n’y a rien que Dieu approuve. Toutes les choses sur Terre, la Bible dit que c’est mal. J’entre à l’église pour les événements. Et je fais comme toutes les femmes ; je mets des robes, du maquillage. Je viens, comme tout le monde, assister à la messe. Mais je n’y vais pas tous les dimanches, parce que comme je disais, je n’y crois pas trop. Je préfère vraiment les coutumes malgaches parce que je suis malgache avant tout, avant l’existence du christianisme. Je préfère explorer, parce que j’ai vu énormément de choses dans les régions côtières, j’ai vu différentes cultures et j’adore les valeurs malgaches. C’est vraiment la philosophie malgache que j’aime. C’est pour ça que je suis l’esprit malgache dans tous les domaines. Ce que j’aimerais c’est même essayer de parler parfaitement le malgache officiel, mais tu sais bien qu’il y aura toujours un peu de mélange !... C’est ce qui fait aussi de nous des Malgaches ― même notre plat national c’est le vary amin’ny anana !6 (Rire)

Peux-tu nous parler des activités d'Assoframa ?

Nous avons choisi la lutte contre le VIH parce que c’est l’un des risques les plus importants pour la communauté LGBT et les travailleur·euse·s du sexe. Depuis 2007 on observe une augmentation du taux de prévalence des personnes séropositives.

On travaille avec l’État. Il y a eu des moments où on a fait des plaidoyers, concernant les droits, notamment sur l’égalité, avec les différents ministères et partenaires de Madagascar. On travaille aussi avec les bailleurs de fonds, que ce soit ici à Madagascar ou à l’extérieur. Par exemple : l’activité qu’on a faite sur le « nouveau financement mondial », financé par la Banque Mondiale, qui a commencé en 2016.

Depuis le covid-19, on a beaucoup de mal. Il n’y a plus d’activités depuis l’année dernière. La situation est vraiment navrante à cause du couvre-feu et du confinement partiel au niveau national. C’est surtout très dur pour les professionnel·le·s du sexe. C’est vraiment triste parce qu’ils/elles ne peuvent rien faire. Ce qu’ils/elles mangent demain, ils/elles le cherchent la veille au soir. C’est le cas depuis toujours, mais en ce moment c’est extrêmement difficile pour eux/elles.
Nous non plus, on ne sait pas quoi faire puisque même les partenaires n’ont pas les moyens pour les aider. On cherche plusieurs solutions afin de les aider sur les PPN (produits de première nécessité), etc. Mais jusqu’à maintenant, on n’a pas eu de réponse ; ni de la part du gouvernement, ni des partenaires privés. C’est là que réside principalement notre problème. On a envie de faire beaucoup de choses pour soutenir ces professionnel·le·s du sexe, faire de l’AGR (activité génératrice de revenus), mais on ne sait pas où trouver les fonds. Par exemple, pour faire les gels hydroalcooliques, dont on voit bien à quel point c’est indispensable en ce moment.

Les risques de propagation du VIH augmenteront considérablement d’ici peu parce que même la distribution des préservatifs n’existe plus. Avant c’étaient les pairs éducateurs qui le faisaient et les associations pour les professionnel·le·s du sexe. L’année dernière, par exemple, on a eu très très peu de temps pour le faire. Donc on a peur de l’explosion d’ici quelque temps. Et maintenant on ne peut plus faire d’activités à cause du Covid-19. Les obstacles sont nombreux, et ne nous permettent pas de poursuivre notre lutte contre le VIH.

Comment t'investis-tu dans cette lutte en tant que femme ?

Les femmes sont vraiment sur tous les fronts, que ce soit au niveau de la cellule familiale ou de la politique... partout. Les femmes sont indispensables. C’est la raison pour laquelle je viens beaucoup en aide aux travailleuses du sexe, parce qu’elles sont discriminées et marginalisées dans la société et dans différentes sphères. Les travailleur·euse·s du sexe sont mal vu·e·s par les Malgaches. Pour eux/elle, c’est de l’ordre du démoniaque ― c’est la mentalité ― alors que ce sont des femmes qui ont une grande force mentale et font preuve de résilience qui réussissent à faire ce travail. Et c’est cette force de la femme qui est la chose la plus importante, qui lui permet d’affronter les risques.

Peux-tu nous parler de la situation des travailleur·euse·s du sexe à Madagascar ?

Les travailleur·euse·s du sexe sont un peu plus de 7 000. Ce n’est même pas un chiffre exact ; il y a encore celles et ceux en boite de nuit qui ne sont pas compris·es, ni celles et ceux qui sont dans les ruelles. C’est dans les lieux où on sait qu’il y a beaucoup de travailleur·euse·s du sexe qu’on a pu esquisser une cartographie en 2016, 2017. La réalité malheureusement, c’est que le travail du sexe ne choisit pas l’âge : ça commence à 14 ans et ça va jusqu’à 60 ans, voire jusqu’à 70 ans. Et il y en a qui descendent jusqu’à 500 ou 1000 ariary (10 à 20 centimes d’euros), le prix le plus bas. C’est choquant de le voir et d’y penser, mais ce sont des choses qui existent.

J’ai fait une enquête avec Médecins du monde et le PNLIS7, pour faire cette cartographie, avec aussi SE/CNLS8 . Il y a eu beaucoup d’enquêtes, et notre association compte beaucoup de membres, un peu plus de mille. Et ce sont des travailleur·euse·s du sexe ici à Antananarivo qui sont nos membres. Et c’est comme ça que je sais tout ça, et c'est pourquoi on cherche activement des bailleurs de fonds pour aider ces personnes, faire des AGR afin qu’elles puissent évoluer dans la vie. Parce que dans le travail du sexe, il n’y a pas de pension ni quoi que ce soit.

Concernant la lutte pour l’égalité des droits ici à Madagascar, on est encore loin. Il faut encore de très gros efforts. Les efforts seuls des différentes associations et autres ne suffisent pas car il faut aussi des financements, la participation et le soutien des responsables politiques sur le travail fait par les associations, pour réussir à réaliser tous les projets sur la lutte contre les discriminations et les stigmatisations.

Deux ans après l’apparition du Covid-19, quelle est la situation aujourd’hui à Madagascar pour la communauté LBGT ?

La communauté LGBT commence à se développer, vraiment. Il y a beaucoup d’associations, de toute sorte, qui luttent pour les droits de la communauté. Mais le problème c’est que les luttes contre le VIH/SIDA s’amoindrissent, alors que le risque d’explosion du VIH est bien réel. Premièrement, nous manquons de stratégie de communication, de prise en charge psycho-sociale pour les personnes PVVIH9 . Ça a tendance à faire peur, parce que les financements sont de plus en plus rares ; depuis l’apparition du Covid-19, les fonds sont beaucoup plus mobilisés sur celui-ci et on dirait qu’on a complètement oublié l’existence du VIH.

Dans ASSOFRAMA, en ce moment, on n’a pas d’activité ; tout s’est arrêté. Avant on faisait de la sensibilisation par les pairs, c’est-à-dire que la communauté LGBT sensibilise la communauté LGBT, les professionnel·le·s du sexe ciblaient les professionnel·le·s du sexe, les jeunes ciblaient les jeunes. Mais depuis le covid-19, du fait qu’on doive respecter les distances sociales tout ça, les choses sont très compliquées à mettre en place, presque impossible à réaliser. Tout ce qu’on peut faire maintenant c’est répondre aux gens qui nous demandent de l’aide sur les réseaux sociaux, sur Facebook.

Côté financement, qui sont vos soutiens ? Comment expliques-tu leur intérêt pour la communauté LGBT ?

La communauté LGBT a toujours reçu beaucoup de financements, depuis longtemps. Par exemple : le fond mondial concernant les projets VIH, « l'initiative 15% » de l’Ambassade de France ; il y a aussi l’Ambassade de Suisse, l’Ambassade américaine, ainsi que les Nations-Unies. Mais aujourd'hui, comme je le disais, à cause du covid-19, tout a été occulté : les sensibilisations pour les droits et les luttes contre le VIH. Alors qu'ils font partie des éléments qui nous permettent de lutter pour nos droits.

La dernière cartographie date de 2017. Sur les années 2018, 2019, 2020, 2021, il n’y en a pas eu. Sachant que celle de 2017 posait déjà un vrai souci parce qu’il y a eu beaucoup de données faussées, de faux chiffres qui ne correspondaient pas à nos besoins ici à Madagascar. Le problème c’est que ce ne sont pas les cibles qui en bénéficient. Par exemple dans la cartographie de 2017, un certain cabinet qui collaborait avec le SE/CNLS engageait des étudiants d’Ankatso (Université d’Antananarivo) pour faire la cartographie. Or ce qu’il s’est passé c’est que chez nous il y a encore ce qu’on appelle, premièrement, le fady10 et deuxièmement, la mentalité. Le fait de ne pas assumer son orientation sexuelle est l’une des plus grandes difficultés qui empêchent d'avoir des chiffres exacts. Donc, depuis toujours, les chiffres reposent beaucoup sur de estimations. Alors qu’on devrait pouvoir rentrer dans le détail des chiffres de la cartographie afin de les analyser en profondeur. On court après les stratégies politiques et on en oublie les réalités. C’est pour ça qu’on n’arrive pas à s’en sortir au niveau du VIH et des droits humains ici à Madagascar ; parce que dans toute chose, on se base sur des estimations et on n’arrive plus à savoir où on en est exactement. Alors que les jeunes commencent de plus en plus à être nombreux dans la communauté LGBT, donc les chiffres ont déjà dû changer depuis.

Quelle serait la meilleure façon de procéder dans ce cas-là?

Premièrement la veille, la sensibilisation faites par les organisations de la communauté LGBT est bien plus efficace au niveau des statistiques, par rapport aux stratégies politiques desquelles on a fait la cartographie. Sinon il y a énormément d’écarts. La cartographie a été faite par enquête. Or cette enquête ne permet pas d’estimer l’orientation sexuelle des gens. Deuxièmement, le problème depuis toujours, souvenez-vous, c’est qu’il n’y a que les grandes villes, les centres, qui sont prises en compte dans les stratégies politiques ici, alors qu’on devrait aussi cibler les périphéries et les ruraux. Et il y en a beaucoup. C’est pour ça que je dis que nos données seront toujours faussées. C'est un aspect majeur sur lequel on devrait se pencher ensemble afin de changer cet état de choses. Les associations LGBT et des luttes contre le VIH travaillent déjà ensemble. On a tou·te·s commencé par le VIH, ensuite la stigmatisation et la discrimination. Nos points de vue et nos stratégies politiques peuvent différer, mais nos buts et objectifs sont les mêmes.

Concernant la santé sexuelle, la question de l’avortement était débattue il y a peu de temps à l’Assemblée nationale ― Madagascar punit encore l’IVG…

On a eu un projet avec PSI Madagascar. C’était un projet concernant l’avortement, la difficulté des femmes à avorter, la mort des femmes en couche et les fausses couches. Surtout pour les professionnel·le·s du sexe par rapport aux avortements clandestins si je puis dire. Les femmes subissent énormément de choses pendant la grossesse. Et chez nous, le taux de femmes qui meurent en couche est encore très élevé. La plupart des femmes font de l’automédication, et il y a encore beaucoup de difficultés dans l’éducation des jeunes filles à cause des tabous entre les parents et les enfants sur l’éducation sexuelle. Donc il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de jeunes filles qui meurent en couche ou qui perdent leur enfant. C’est tout ça qu’on a essayé de voir ensemble et de faire connaître avec PSI avant, mais à présent cette campagne est terminée. On ciblait beaucoup plus les professionnel·le·s du sexe et on a vu qu’il y a eu pas mal d’évolutions au niveau des contraceptions et des suivis aux plannings familiaux.

Personnellement je suis pour l’avortement, parce que l’une des raisons de la pauvreté de notre pays c’est que nombre d’enfants ne sont pas pris en charge, qu'il n'y a personne pour s’occuper d’eux ; de nombreux parents ne prennent pas leurs responsabilités. Pour moi l’avortement fait partie des choses qui aident les parents, les jeunes, le pays à se développer. Ce n’est pas tout le monde qui peut supporter la contraception, et de mon point de vue je ne vois pas de problème dans l’avortement. Ça n’engage que moi, mais voilà. Vu notre situation actuelle, la population est de plus en plus nombreuse, les fonds qui rentrent dans le pays sont insuffisants. Les personnes diplômées sont nombreuses alors qu’il n’y a pas de travail. Donc je trouve que ça devrait être légalisé.

Les politiques publiques ont souvent été les grandes absentes du paysage malgache à peu près dans toutes les sphères qui régissent la vie de la population. Comment aujourd'hui, penser et faire définitivement sans l’État ?

Si on parle du développement d’un pays, il faut que la société civile prenne les choses en main parce qu’elle est proche de la population et des jeunes, et si on parle d’indépendance vis-à-vis de l’État. Si on compte sur l’État, ce sera donc au niveau des Fokontany11 . Or le fokontany ne pourra jamais assumer toutes les responsabilités dans la communauté. Et c’est l'existence de la société civile qui permet de changer beaucoup de choses, que ce soit les mentalités, les manières de vivre, la santé ou l’économie. Tout ça n’est possible qu’avec la participation des ONG et des associations. Or le gouvernement actuel a tendance à se focaliser sur les associations dépendantes de l’État. L'une d'elle est dirigée par la première dame, ce qui fait que c’est elle et cette association qui ont la main sur tout ce qui se passe de ce côté-là à Madagascar. Les autres associations qui luttaient déjà depuis des années sont alors invisibilisées. Je suis désolée si je suis aussi directe, mais ça détruit énormément les nombreuses organisations de la société civile ici à Madagascar. Tout finit par tenir de la responsabilité d’une seule et même personne alors que ça doit être une responsabilité partagée, partout dans les quartiers, les communautés. Surtout que c’est une association de gens qui ont des vues ou qui ont déjà des places dans le gouvernement. Mais comme on dit, les gens qui sont en voiture ne voient pas les ruelles en mauvais état entre les maisons. Ce sont les gens qui vivent dans la communauté qui voient les nids de poule et le travail à faire.

Interview réalisée par Cases Rebelles en avril et décembre 2021.

  1. Titre que l’on pourrait traduire par « Vraies sarimbavy » []
  2. personne transféminine []
  3. trad. : femmelette []
  4. trad. : la société []
  5. un quartier populaire d'Antananarivo []
  6. riz mélangé avec des brèdes []
  7. Programme national de lutte contre les IST/SIDA []
  8. Instance de coordination nationale de la lutte contre le VIH/SIDA à Madagascar []
  9. personnes vivant avec le VIH []
  10. trad. : les interdits []
  11. explication ou trad. : subdivision administrative à l'échelle d'un quartier, d'un hameau ou d'un village []