Soudan : confiscation continue

Publié en Catégorie: LIBÉRATIONS AFRICAINES
RÉVOLUTION SOUDANAISE

SOUDAN : CONFISCATION CONTINUE


Samedi 11 juin nous avons rejoint des militant.es soudanais.es vivant à Nantes pour un rassemblement « en solidarité avec les victimes, les blessé.es ainsi que les mort.es, de l'État du Darfour occidental, d'El Genaïna, [et] en soutien à l'unité des forces révolutionnaires qui se mobilisent au Soudan pour faire tomber le régime issu du coup d'État d'octobre 2021. » L'appel était lancé par la section française du parti du Congrès Soudanais présente à Nantes.

Rassemblement du 11 juin 2022 à Nantes

Par Cases Rebelles

Juin 2022

L'emplacement choisi est la place Royale : une grande place piétonne autour d'une fontaine aux bassins superposés et surmontés d'une statue, de forme circulaire, bordée de façades 18e, très passante, au cœur du centre ville ; c’est le lieu habituel des rassemblement de solidarité organisés par la diaspora soudanaise. Dès 14h, quelques personnes, soudanaises exclusivement, sont présentes. Nous les rejoignons. On se salue, quelques banderoles sont dépliées : des slogans ont été écrits en couleur sur du tissu blanc, en arabe soudanais et en français. «  Nous demandons la libération de tous les détenus politiques au Soudan », « Stop le massacre à Kulbus. L'unité des forces révolutionnaires pour faire tomber le putsch », « Nous sommes tous le Darfour. Ni génocide ni déplacement ». Les banderoles sont ensuite nouées les autres aux autres par leurs extrémités, en intercalant çà et là des drapeaux soudanais. La sono portable et le micro sont testés ; le rassemblement va pouvoir commencer. Nous nous positionnons en arc de cercle, tourné.es vers l'intérieur de la place, les banderoles en tissu flottant légèrement au vent. Peu après, Ibrahim Juba, membre du Parti du congrès soudanais, l'un des organisateurs, prend le micro et lance les premiers slogans en arabe, puis tend le micro à son jeune fils qui relance : l'enfant a déjà le phraser militant ! On installe enfin deux présentoirs en carton, portant l'inscription « Solidarité avec le peuple soudanais », de part et d'autre du rassemblement, à l'attention du public francophone : nous avons placardé l'appel du rassemblement et le communiqué du parti du Congrès soudanais à propos des massacres de El Genaïna pour informer les passants de l'objet de notre mobilisation.
Un peu plus loin sur notre droite, la terrasse de la brasserie de la place est pleine. Quelques personnes sont assises sur le rebord de la fontaine, à discuter, attendre, manger une glace. Sur le reste de la place, les passants vont et viennent.
Tour à tour, des militant.es soudanais.es et Xonanji (membre du collectif Cases Rebelles) se relayent pour prendre la parole au micro, en arabe soudanais et en français. Il est question des revendications du rassemblement, du contexte politique actuel, de la nécessité d'organiser la diaspora soudanaise et de mobiliser d'autres soutiens en France.

Plusieurs événements ont lieu à Nantes ce 11 juin. Vers 15h30 c'est d'abord le cortège des « Soignants suspendus » qui traverse la place. Quelques personnes nous saluent, échangent avec nous. Puis les soignant.es et leurs soutiens continuent leur parcours ; ils repasseront plus tard dans l'autre sens, pour s'arrêter définitivement plus loin sur la place. Vers 16h30, c'est l'arrivée des premières marcheur.xses de la Pride, très vite suivie des premiers chars. La foule est dense, très nombreuse, la musique forte et bientôt tout l'espace est occupé. Deux bénévoles étaient passées en amont nous demander de laisser la place pour le passage des camions et de la marche. Nous avions déplacé nos présentoirs en carton et continué notre rassemblement, en attendant. Finalement, il devient très rapidement impossible de le tenir : la musique couvre nos voix, nos banderoles disparaissent dans la foule. Nous n'avions pas anticipé une marche si longue. Après un moment nous décidons d'écourter. Nous reculons sur le bord de la place, prenons les dernières photos et rangeons notre matériel, et partons prendre cafés et jus de fruits à la terrasse d'un café sur une place voisine, avant de nous séparer.

Du Soudan à Nantes

Cela fait pas mal d’années maintenant que nous apportons notre soutien aux militant.es de la diaspora soudanaise, organisé.es principalement autour du parti du Congrès soudanais. Un jour de septembre 2017, après voir accompagné en début d'après-midi une marche de militant.es du mouvement #TogoDebout, nous tenions un petit rassemblement contre le Franc CFA place du Bouffay. Quelques militants soudanais s'étaient arrêtés pour nous inviter à rejoindre le rassemblement qu'ils organisaient non loin de là, pour soutenir la Révolution soudanaise et exiger le départ d'El Béchir. Nous les avions retrouvés en fin de journée, place Royale.

Ces militant.es, qui viennent parfois en famille au rassemblement, sont en exil en France, réfugié.es politiques. Ils ont fui la dictature militaire d'Omar El Béchir et le marasme économique. Certain.es héritent des importants mouvements étudiants du Soudan. Iels nous ont raconté une tradition d'assemblées politiques sur le campus, et de longs débats, malgré la dictature. D'autres sont mobilisé.es autour d'associations culturelles soudanaises de Nantes.

Ce rassemblement du 11 juin, comme tous les autres auparavant, était retransmis en direct sur les réseaux sociaux soudanais ; beaucoup de gens suivent ces directs, au Soudan ou dans les diasporas. De nombreuses photos sont prises également. Selon les militant.es eux-mêmes, l'objectif premier — et il a été atteint — est bien de soutenir la mobilisation en cours au Soudan, de donner un écho médiatique en France à cette lutte de la société civile et de la rue. Il s’agit également de montrer aux putschistes qu'on les regarde depuis l'Europe et que la résistance est vivace, constante.

Le Soudan sous régime putschiste

Après la chute d'El Bechir, démis par les militaires le 11 avril 2019, il y a 3 ans, c'est un Conseil Militaire de Transition qui a pris le pouvoir. Avec à sa tête notamment le général Abdel Fattah AL-BUHRAN, ce conseil intégrait aussi des membres tels que le général Mohamed Hamdan DAGLO aussi appelé « Himedti » issu des milices janjawids.

Ce coup d’État intervenait après des mois de pression intense de la rue, de la société civile et de partis d'opposition ; de ce qu'on a appelé la Révolution soudanaise. En installant leur gouvernement provisoire, ces militaires avaient ni plus ni moins volé la victoire aux manifestant.es.

Un gouvernement de transition composé de militaires et de civils avait été finalement formé en août 2019, avec comme Premier ministre le civil Abdallah HAMDOK, soutenu par la Coalition pour le Changement et la Liberté. Avec la promesse d'une transition démocratique.

Mais le 21 octobre 2021, un nouveau coup d’État militaire met fin à ce gouvernement de transition : le général Al-Burhan reprend les commandes, décrète l'état d'urgence et forme ce qu'il appelle un Conseil de souveraineté pour gouverner. En outre, il continue de réprimer le mouvement de la société civile soudanaise, le mouvement populaire de contestation du régime autoritaire et militaire. Régulièrement, les dites forces de l'ordre chargent les manifestant.es, les gaze abondamment et tirent à balles réelles sur la foule1 .
Notons au passage que l'ancien Premier ministre, Hamdok, avait accepté de récupérer son poste après le coup d’État, avant de démissionner deux mois plus tard...

La Révolution soudanaise ne s'est jamais tue ; depuis 2019, les mobilisations pour la formation d'un gouvernement civil, pour la fin de la répression, pour une réelle transition démocratique, n'ont pas cessé. Et ce mouvement de résistance pro-démocratique a toujours pu compter sur le soutien de la diaspora soudanaise, notamment en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis.

Les revendications portées par le rassemblement du 11 juin
Tract d'appel au rassemblement

À l'appel du parti du Congrès soudanais, ce rassemblement de solidarité avec le peuple soudanais portait des revendications fortes et non négociables pour la reprise de la transition démocratique, la fin des violences répressives contre la rue et la continuité de la Révolution soudanaise, et la fin des violences perpétrées par les milices soutenues par le gouvernement militaire issu du coup d’État. Et bien sûr le départ des militaires, avec qui une transition démocratique ne peut être ni négociée ni menée (c'est en tout cas la position de la rue au Soudan).

La situation exige également que l'Organisation des Nations Unies cesse de vouloir construire cette transition démocratique en s'appuyant sur un régime militaire, arrivé au pouvoir par un coup d’État, qui continue de réprimer et de tuer des soudanais.es lors des manifestations pro-démocratiques. Une alliance avec le Conseil de souveraineté de Al-Buhran n'est à ce jour plus acceptable2 . Ce serait légitimer le coup d’État et le gouvernement militaire qui en est issu. Ce serait légitimer les violences de la répression. Ce serait trahir la Révolution soudanaise.

Malgré tout, l'ONU, par sa résolution du 3 juin 2020 a mis en place l'UNITAMS, la Mission d'Assistance à la Transition Démocratique au Soudan, chapeautée par l'allemand Perthes Volker. La volonté d'intégrer le gouvernement putschiste à la prétendue transition démocratique est donc manifeste. Avec cette mission, l'ONU semble aussi travailler à faire du gouvernement putschiste un interlocuteur acceptable pour les autres états de la communauté internationale, quand l'enjeu des négociations ici pour Al-Buhran est bien sûr la levée des dernières sanctions économiques.

Comme le formule l'avocat et membre du parti du Congrès soudanais Mon'im Omer : « La démocratie, ce n'est pas les élections et l'assistance à la mise en œuvre de la constitution3 . » Dans la situation du Soudan, « c'est plutôt l'assistance à la transition politique, à la transformation démocratique civile et la préservation du pouvoir démocratique de toute immixtion de militaires et d'agences de sécurité. »

En attendant, à Nantes, les militant.es soudanais.es restent mobilisés, les yeux rivés sur Khartoum.

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Cases Rebelles (juin 2022)

  1. début juin 2022, le bilan était de 99 manifestants tués depuis le ptusch []
  2. En 2019, un accord vers une transition démocratique avait été trouvé avec les militaires, alors qu'ils venaient de démettre El Bechir. Mais c'était avant leur putsch et la répression continue du mouvement pro-démocratique. []
  3. Il est ici question de la constitution de 2019, adoptée sous le premier gouvernement de Hamdok. []