Bijengwa, une histoire inédite de la jeunesse guadeloupéenne militante dans les années 80, éditions Cases Rebelles (à paraître aux éditions Cases Rebelles)Ce travail de recherche, d'écriture et d'édition va de pair avec une série de podcasts documentaires. Bijengwa : une histoire de la jeunesse guadeloupéenne militante des années 80, le fruit de la collecte d'entretiens réalisés par Cases Rebelles depuis 2017, retracera la formidable histoire du mouvement Bijengwa (Bik a Jennès Gwadloup). Organisation de la jeunesse guadeloupéenne fondée en 1982, Bijengwa luttait pour l'indépendance nationale, contre la domination coloniale française, le service militaire obligatoire et la migration forcée d'une jeunesse guadeloupéenne confrontée au chômage de masse. Ses mots d'ordres : « La résistance économique », « Vivre et Travailler au pays » et la redécouverte de la culture populaire guadeloupéenne à travers le Kréyol et le Gwoka notamment.

À la croisée de l'histoire orale, populaire et de l'essai historique, notre livre mêlera témoignages d'ancien·ne·s membres, archives et analyses politiques. Bijengwa a marqué son temps et tou·te·s les individu·e·s qui y participèrent portent fièrement l'héritage et les valeurs de cette expérience inédite, révolutionnaire, pleine d'audace et de solidarité. L'histoire actuelle de la Gwadloup gagne en compréhension quand on y intègre cette page militante fondamentale que fut l'expérience Bijengwa !

Les interviewé⋅e⋅s

C'est dans le sillage du bouillonnement révolutionnaire de la lutte anticolonialiste des années 60 en Guadeloupe et l'émergence de syndicats de masse dans les années 70 que voyait le jour, en avril 1982, Bijengwa (Bik a Jennès Gwadloup), à l'initiative de jeunes militant·e·s. Cette organisation se donnait comme « mission fondamentale (…) d’unir, de mobiliser et d’organiser la Jeunesse Guadeloupéenne dans la lutte pour l’indépendance Nationale. » Ses analyses et sa ligne politiques ainsi que ses actions se voulaient des réponses aux problèmes que rencontrait la jeunesse et plus particulièrement, les jeunes ouvriers, paysans (pauvres) et les chômeurs.

Les personnes interviewées sont : des membres fondateurs (*), des membres ayant rejoint Bijengwa après sa création ou encore des contemporains ou sympathisants de l'organisation dans les années 1980. La quasi totalité des entretiens ont été réalisés en Guadeloupe. Ils sont encore en cours. Immenses remerciements à toutes les personnes qui ont bien voulu nous répondre jusqu'à présent ! ( N'hésitez pas nous contacter contact@cases-rebelles.org si vous avez fait partie de Bijengwa.)

Jacky Jalème, Patrick Vasseaux, Ary Broussillon*, Ti-Pierre, Anselme Gustave*, Max Diakok, Wou-Li Pétro, Thierry Césarus*, Jean-Claude Malo*, Robert Laverdure*, Magda Boucher, Tino Boucher*, Jean-Marie Nomertin, Jean-Jacob Bicep...

« Bijengwa a marqué les consciences » : extraits d'entretiens

ARY BROUSSILLON

Ary est un des membres fondateurs et représentants au Conseil national de Bijengwa. Il a fait partie de la section de Petit-Bourg. Il est également un ancien président de l'AGEG (Association Générale des Étudiants Guadeloupéens) et a été maire de la commune de Petit-Bourg de 2001 à 2008.

« La logique de transformation sociale, de révolution nationale démocratique populaire [...] avec une direction ouvrière : BIJENGWA, c’était ça. Et Bijengwa n’a pas duré longtemps, Bijengwa c’est quoi? C'est 5 ans, mais jusqu’à présent Bijengwa a marqué les consciences. Quand on entend maintenant Domota parler, il parle de Bijengwa. Il avait quoi ? Peut-être 12, 13 ans mais il sait que Bijengwa existait. Son grand-frère était à Bijengwa, c’était un camarade. Bijengwa a marqué toute une génération de jeunes.
Nos camarades à nous, c’était ceux qui étaient dans le milieu ouvrier et paysan et qui organisaient les paysans, qui déclenchaient les grèves dans les champs de canne à chaque récolte, qui étaient dans la banane, qui étaient dans tout ce qui est l’industrie du bâtiment, dans l’industrie sucrière. On montrait dans le combat qu’on menait quelle est la force principale sur laquelle nous devons nous appuyer. Il était clair en Guadeloupe que c’était les paysans pauvres ; ils étaient les plus nombreux. La question agraire était une question centrale. [...] Nous avions appris aussi que la principale école, c’est le combat sur le terrain. C’est dans la pratique. »

THIERRY CÉSARUS

Thierry est un membre fondateur et l'ancien secrétaire général de Bijengwa. Aux côtés de Dany Bébel-Gisler, il a travaillé dans l'école Bwadoubout, un centre d'éducation populaire en créole qu'elle avait fondé en mars 1979. Il est aujourd'hui chef de service éducatif à la maison départementale de l'enfance.

« Une autre rencontre marquante dans ma vie c'est Kanmarad Max. Sonny Rupaire, Kanmarad Max, c'est comme ça que nous l'appelions, m'a marqué dans les koudmen1 que nous vivions à l’époque, par sa simplicité, son humilité, sa modestie et sa grandeur humaine, on peut dire ! C'est un peu ce contexte qui caractérise le jeune que j'étais mais aussi qui caractérise toute une période historique, dans cette dynamique-là, c'est la période des grands koudmen. Je découvre un monde de solidarité, un monde de partage : une semaine c'était un koudmen dans la canne, une semaine dans la banane mais ce sont les grands koudmen notamment dans la canne qui rassemblent 200, 300 personnes. [...] Et c'est dans cette dynamique que nous mettons en place sur Basse-Terre les cours du soir où, avec six personnes que je connaissais, j'apportais ma contribution pour apprendre aux camarades ouvriers, paysans à lire, écrire, compter. Et d'autres camarades assuraient une formation politique à partir du marxisme-léninisme, à partir du matérialisme historique appliqués à notre réalité en Gwadloup. Et on peut dire que c'est dans ce bain-là que l'essentiel de ma formation politique s'est faite. »

MAGDA ET TINO BOUCHER

Madga et Tino sont tous les deux ancien·ne·s membres de la section Bijengwa du Moule. Tino est un des membres fondateurs de Bijengwa. Ils se sont rencontrés lorsqu'ils militaient dans l'association de type nouveau MOULDOUKA.

MAGDA : « On était dans ces années-là avec une situation qui voulait qu’on soit très assimilés. Et nous, on a été des jeunes qui avons prôné le fait qu’on peut rester en Guadeloupe, on peut avoir tout en Guadeloupe, on peut faire du sport autrement, on peut aussi consommer autrement, consommer avec des choses de notre pays : alors bien avant tout ce qui était la mouvance consommer local nous le disions déjà, qu'il fallait que notre nourriture cesse d'arriver par bateau, que les gens ne sont pas obligés d'aller faire leur service militaire... On trouvait qu’il y avait une forme d’aliénation et nous on a mis, je pense, un point de rupture. Et je pense qu’on le dise ou pas, qu’on veuille l’admettre ou pas, ce groupe de jeunes, cette masse de jeunes de toutes les communes qui avaient cette réflexion profonde, je crois que ça a impacté fortement la Guadeloupe. »

TINO : « À ce moment-là, le mouvement indépendantiste était puissant. Une presse existait - Jougwa, Magwa, Jakata - qui me touchait déjà parce que je suis une personne qui aime lire. Le contenu m'intéressait et très rapidement, je me suis retrouvé dans ces idées. Pendant que nous étions à MOULDOUKA, ils ont fait une proposition à ceux qu'ils considéraient plus proches d'un certain nombre d'idées. On se rassemblait — et là je parle de personnes qui venaient de partout en Gwadloup — pour créer une organisation qui aille un peu plus loin, issue d'associations de type nouveau... Et c'est comme ça que Bijengwa a été créé avec beaucoup de réunions, de discussions sur le statut, l'esprit, notre vision, la ligne et le programme général! Il y a eu vraiment beaucoup, beaucoup de discussions, de paroles, de disputes (rires) mais quelque chose de fort en est sorti ! »

JACKY JALÈME

Musicien et danseur de gwoka, intervenant en milieu scolaire, Jacky est fondateur et responsable pédagogique de Lékòl KABWA, située à Port-Louis.

« Port-Louis, c’était une grosse section à Bijengwa. […] Port-Louis, Morne-à-l’Eau, Moule, c’était des grosses sections militantes, très fortes, politiquement. Il y avait les associations de type nouveau. C’était des associations en fait qui avaient pris la décision culturelle et politique de dire « On arrête de parler français, les associations parlent créole, on défend la culture guadeloupéenne et on met en avant tout ce qui est culturel ». […] Il y avait une association qui s’appelait le Cercle Culturel Portlouisien. Moi j’étais dans cette association-là. Et de cette association-là, je me retrouve  à Bijengwa.
Dans Bijengwa, j'étais plus dans la dynamique culturelle, la revendication culturelle. J'ai fréquenté de loin l’UNEEG [Union Nationale des Élèves et Étudiants de la Guadeloupe], mais j'étais pleinement dans Bijengwa. J'étais dans le gwoka... Aujourd'hui, le combat culturel que je mène c'est Bijengwa qui me l'a apporté. Bijengwa pour moi, c'est la naissance ; ma naissance culturelle, c’est là. »

PATRICK VASSEAUX

Patrick a participé à création de la section Capesterre de Bijengwa et à la création de  GRAJKA. Il est responsable culturel à l'office municipal de la culture et des sports de Capesterre-Belle-Eau.

« Personnellement, j’ai rencontré BIJENGWA en 1982 ; j’avais 20 ans. Nous avions un groupe de résistances c’était GRAJKA (Group Rézistans a Jenn Kapestè). Notre truc c’était l’artisanat d’art. Nous faisions de la menuiserie – menuiserie meuble, c’est sur ça que nous étions partis au niveau culturel. Nous avions une activité économique qui nous permettait de montrer à la jeunesse guadeloupéenne qu’on pouvait faire beaucoup de choses de nos mains dans le pays.
Nous étions une vingtaine de jeunes à nous battre pour montrer à la jeunesse de Guadeloupe quels orientations nous proposions et parmi ces jeunes il y en avait deux qui étaient en marronnage, parce qu’ils avaient été appelés à l’armée alors que nous avions déjà monté notre activité économique. Il s’agit de Fred Petro et de Louison Cocoyer qui avaient décidé de maronner, de dire « non, nous ne voulons pas faire l’armée ». Nous disions non au service militaire obligatoire. »

JEAN-MARIE NOMERTIN

Aujourd'hui secrétaire général de la CGTG (Confédération Générale du Travail de la Guadeloupe) et militant à Combat Ouvrier, Jean-Marie a fait partie de la section Bijengwa de Capesterre.

« À 14 ans, je rentre de l'école à pied. Des travailleuses de la banane avaient décidé d'occuper la terre. Je sors de l'école et je vois qu'un tracteur leur fonce dessus alors qu'elles ne font que planter pour avoir un peu d'argent afin de nourrir leur famille. Elles travaillaient pour la SCEFA de Max Martin à l'époque.2 Ça a vraiment initié une prise de conscience chez moi. En même temps, à l'école, j'avais des professeurs comme Sonny Rupaire, George Rupaire. [...]
À 18 ans, j'ai d'abord commencé à fréquenter GwaBaKa3, ancêtre de Bijengwa... Au même moment la situation politique était très tendue en Gwadloup. Il y avait déjà "Les nuits bleues" à travers le Groupe de Libération Armée de la Guadeloupe [GLA], l’Alliance Révolutionnaire Caraïbe [ARC] autour de Luc Reinette et il y avait aussi un mouvement étudiant. [...] On a fini par rejoindre la section Bijengwa de Capesterre par le biais d'amis et avec eux, nous avons donc participé à la construction et au renforcement de Bijengwa, ainsi qu'à son investissement dans ce qu'on appelait à l'époque le MUFLNG, mouvement pour l'unification des forces de libération nationale de la Guadeloupe. Nous étions des simples militants, nous n'étions pas des dirigeants... »

Bik a Jennès Gwadloup : les archives

Voici quelques exemples d’archives qui nous ont gracieusement été donnés ou montrés par des ancien·ne·s membres de Bijengwa : Exemplaires du journal Bik La, Ligne et programme général issu du 1er Congrès de Bijengwa, programme d’action, brochures, livre de recettes, etc. Nous remercions chaleureusement Thierry Césarus et Ary Broussillon de nous avoir donné accès à ces documents.

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Parution  de l'ouvrage Bijengwa : une histoire de la jeunesse guadeloupéenne militante des années 80 : dernier trimestre 2021.

  1. Organisation collective du travail sur la base de l'entraide notamment dans le milieu agricole mais pas uniquement. []
  2. En 1981, une grève est déclenchée à Capesterre sur des habitations appartenant à la SCEFA (Société d'exploitation de fruits et agrumes). Suite à l'assassinat du grand propriétaire et notable Max Martin, la répression s'abattra sur les militants syndicaux et membres du mouvement patriotique. Deux ouvriers agricoles, Robert Marc-Antoine et Peter Alexander seront arrêtés et jugés. Le premier sera relaxé, le deuxième condamné. []
  3. une association de type nouveau []