Gwadloup : Mé 67 dans nos cœurs et nos écrits

Publié en Catégorie: HISTOIRES REVOLUTIONNAIRES CARIBEENNES, LECTURES

47 ans après

Dans une relative discrétion, le Ministère des Outre-mer a mis en place fin Avril, début Mai 2014 une commission d’information sur trois événements capitaux de l’histoire de la Guadeloupe et de la Martinique1 : les « émeutes » de Fort–de-France en 1959, le crash mystérieux du Boeing à Deshaies en 62 qui couta la vie à plusieurs personnalités politiques gênantes pour le pouvoir colonial, et les événements guadeloupéens de Mai 67. Composée de 7 historiens et présidée par Benjamin Stora, la commission a un an pour rendre son rapport.

Les événements de 1967 en Guadeloupe

L’année 67 en Guadeloupe avait sans doute commencé en Mars dans l’éclat de révolte qui avait déferlé sous le ciel de Basse-Terre. Le dogue d‘un négrophobe lâché sur un des nôtres. D’un coté, l’Europe arrogante, bourgeoise et commerçante, en la personne de Srnsky propriétaire d’un magasin Sans Pareil et ami de Jacques Foccart. De l’autre Balzinc, cordonnier âgé handi noir, et pauvre. Mais ni là, ni avant, ni aujourd’hui, ni demain il est dit que notre peuple subira toujours. La foule apprend l’attaque ; on appelle la police. La police ne fait rien. La police ne fit rien. À part aider Srsnky à fuir. Alors, pendant trois jours la colère tonne de soif de justice. Et le peuple se masse devant le magasin. Dans un même mouvement le préfet Bolotte feint de soutenir la foule et envoie la foudre : renforts, arrestations massives, tabassages, interdiction d’attroupement et de réunion, fermeture des débits de boissons, ville quadrillée. Sans surprise, une vingtaine de guadeloupéens seront lourdement condamnés à la fin de l’année 67 alors que Srnsky, lui, a opportunément disparu et ne sera jamais jugé.

Le 23 Mars, à Pointe-à-Pitre, la dynamite  explosait une partie de la façade d’un magasin Sans Pareil appartenant au frère de Srsnky.

Depuis Mars, l’administration coloniale est sur les dents. Décidée aussi. Décidée à faire payer l’affront de la révolte. La France craint aussi clairement le nationalisme guadeloupéen qui, stimulé par l’exemple algérien, se développe considérablement depuis une décennie avec notamment la fondation du Front Antillo-Guyanais pour l’Autodétermination, à l’initiative d’Albert Béville, Edouard Glissant, Marie-Joseph et Marcel Manville – Front très vite dissous par De Gaulle et contraint à l’activité clandestine.
En 1962 se produit le mystérieux crash du Boeing, qui, ça tombe bien pour le pouvoir colonial, coûte la vie à de nombreux militants : Béville, Tropos, le guyanais Catayé et bien d’autres.

Le GONG2 , né en France en 1963, s’implante en Guadeloupe dès 1964 pour propager ses idées indépendantistes et ses actions. En 1967 il est le groupe dont le pouvoir colonial a le plus peur, surestimant d’ailleurs largement ses capacités organisationnelles et insurrectionnelles de l’époque. D’un point de vue du contexte politique il ne faut pas négliger non plus l’importance du Parti Communiste Guadeloupéen, bourgeois dans ses orientations, très opposé aux positions nationalistes et qui n’hésite pas à s’acharner sur ses dissidents. C’est un communiste, Henri Bangou, qui est à l’époque maire de Pointe-à-pitre ; le pouvoir sait donc qu’il peut compter sur le PCG comme allié passif. Ça se vérifiera dans les prises de positions délirantes d’après les massacres, qui parlent notamment de complot visant à éliminer le PCG ourdi par des impérialistes présents dans les milieux gauchistes. En gros, le PCG accusera le GONG et la Vérité (groupe dissident d’anciens membres du PCG) d’être manipulés par… la CIA3 . Le PCG ira même, après ce véritable massacre colonial,  jusqu’à réprouver les violences racistes de certainEs révoltéEs qui s’en seraient pris à des touristes ou passants innocents ; quand le PCG inventait le racisme anti-blanc… Mais venons-en aux événements.

Le mercredi 24 Mai 1967 la grève des ouvriers des bâtiments débute en arrêts limités et elle est suivie à 100%. Ils réclament une hausse de salaires de 2%. Le jeudi 25 Mai elle s’étend et les travailleurs décident d’arrêter complètement le travail. Dans la matinée du 26, de nombreux ouvriers s’attroupent autour de la Chambre de Commerce où ont lieu les négociations. À 12h45 les négociations sont ajournées. Les grévistes demeurent. Vers 14h30, la police se retire et ce sont les CRS qui arrivent pour aider les patrons à s’éclipser. Les coups et les gaz lacrymogènes commencent à pleuvoir. Les manifestants demeurent une fois les employeurs évacués. Vers 15h, Bolotte ordonne de tirer sur la foule :

Les documents prouvent que de mars (émeutes de Basse-Terre) à mai (tueries de Pointe-à-Pitre) le préfet Bolotte, qui avait été un ancien secrétaire général à la préfecture d’Alger durant « la bataille d’Alger », s’était préparé à exercer une répression judiciaire et militaire « sans faiblesse » préventive contre le GONG, considérée comme l’organisation responsable de la montée de revendication contre l’État. C’est pourquoi, dès les premières échauffourées de l’après-midi le préfet donne l’ordre de tirer et rappelle l’escadron des forces spéciales de la gendarmerie mobile, en attente depuis le 22 mars et en cours d’embarquement à l’aéroport du Raizet. La même logique de la culture de répression coloniale fortifiée en Algérie, lui fera obtenir sans discussion la permission de Jacques Foccart, secrétaire de l’Elysée et de Pierre Messmer, Ministre des armées, pour l’engagement de l’armée.4

Jacques Nestor, membre du GONG, est le premier à tomber, explicitement désigné comme cible par le commissaire Canalès. Deux autres guadeloupéens tomberont encore. Ensuite, la colère populaire explose, dérisoire, face à la détermination meurtrière du pouvoir colonial qui envoie gendarmes mobiles et CRS. Toute la nuit ça tire à vue un peu partout en ville, notamment à la mitrailleuse. Le samedi 27 Mai des jeunes, lycéens et étudiants partent en manifestation contre le pouvoir assassin à la sous-préfecture. Képis rouges et CRS attaquent de nouveau et la ville reprend feu.  Le 28 Mai le calme est revenu.
En préfecture, le patronat va signer une « surprenante » augmentation de 25% pour les ouvriers du bâtiment beaucoup plus importante que celle refusée aux ouvriers quelques jours avant ! Tout cela avant que soit lancée une répression visant à faire porter au peuple guadeloupéen la responsabilité du massacre orchestré par les forces colonialistes.

La répression

Suite aux événements environ 70 guadeloupéens seront arrêtés : certains sous des inculpations de droit commun (violences, attroupements, destructions,  etc.) d’autres pour séparatisme.
15 guadeloupéens soi disant arrêtés en flagrant délit sont au tribunal dès le 31 Mai. Le 7 juin, des condamnations à leur encontre sont prononcées, allant de 6 mois avec sursis à 30 mois fermes.
Le pouvoir colonial va utiliser les massacres pour lancer une chasse dirigée contre le GONG, mais visant également la Vérité, le Progrès Social et le CPNJG.
Les détenus, considérés comme politiques, sont envoyés en France à la prison de la Santé. Ils voient leur procès débuter le Lundi 19 février 1968. 18 hommes comparaitront devant la Cour de Sureté de l’État pour « Atteinte à l’intégrité de la sureté nationale ». Treize seront acquittés. Les autres seront condamnées à des peines de sursis allant de 3 à 4 ans.
En Avril 1968, débutent les procès de 25 guadeloupéens défendus par un collectif impressionnant d’avocats dont Darsières, Gratiant et Felix Rodes lui-même, tout juste sorti des geôles françaises. La mobilisation locale est énorme notamment par le biais du COGASOP5, né 1 mois après les événements grâce à la sagacité d’Alain Aboso. Le mardi 17 avril le tribunal prononçait des acquittements et peine de sursis. Pendant ce procès, Canalès, chef de la police pendant les massacres et chef d’orchestre de la répression qui suivit, tenta à plusieurs reprises d’échapper à la barre. Mais il fut finalement contraint de venir témoigner.
9 mineurs furent plus tard libérés après être passés devant le tribunal de Basse-Terre.
Toutes les peines furent amnistiées par la loi du 30 juin 1969.

Écrire l’Histoire

De nombreuses questions restent posées sur Mé 67. Les plus importantes nous semblent être les suivantes : Combien y a-t-il eu de morts et de blessés et qui sont les responsables de ces massacres?

En effet, le bilan officiel est longtemps resté de 7 morts et de 60 blessés. Or, on sait que le chiffre est largement supérieur. Hubert JASOR, blessé et survivant du massacre, a entendu les « képis rouges » dirent ceci : « Les morts, on les fout à la darse ou à la Gabarre ». On sait également que nombre de blessés ne se sont pas signalés par peur d’être inculpés et que les enterrement se sont parfois faits en cachette. Et à juste titre : les gendarmes mobiles n’avaient pas hésité à la Cour Mombruno à mitrailler un début de veillée pour Camille Taret, victime du massacre.
En 1985, un journaliste reprenant la déclaration du secrétaire d’État au Dom-Tom Georges Lemoine faisait état de 87 morts.
En 2005, le Komité ME 67 dépose une requête pour que la lumière et la justice soient faites au sous-préfet de l’Arrondissement de Pointe-à Pitre.6

Pour ce qui est des responsables, en 2008, le 27 Mai, le préfet Pierre Bolotte, Commandeur de la légion d‘honneur, qui avait donné l’ordre de feu, était enterré et se soustrayait définitivement à une justice plus empressée de juger les victimes que les bourreaux. Ce mois-ci donc,  George Pau-Langevin, Ministre des Outre-mer, a enfin mis en place une commission d’information et de recherche historique. Il n’y a pas de réjouissance ou de gratitude à avoir. Tout cela est à la fois plus que légitime et plus que tardif. Personne ne sera sans aucun doute jamais jugé pour les crimes de 1967. Ce qui ne veut pas dire que nous renonçons à la justice.

Nos histoires personnelles se sont nourries de livres écrits par des militants qui vécurent les événements et qui savaient qu’il ne fallait pas attendre l’histoire officielle. Qui savaient qu’il fallait dire, décrire pour que les guadeloupéenNEs sachent. En espérant qu’un jour l’histoire officielle se réveille et explore les archives dissimulées au peuple. Ce sont eux que nous remercions :

« Le procès des Guadeloupéens – 18 patriotes devant la cour de sureté de l’État français »

Ce livre initialement publié en 1969 par le COGASOD ((Comité Guadeloupéen d’Aide et de Solidarité avec les Détenus)) et publié ensuite de nouveau chez l’Harmattan, est un document. Il s’agit des débats, interrogatoires, plaidoiries, dépositions, etc., bref du contenu du procès fait pour atteinte à la sureté de l’Etat et à l’intégrité du territoire qui débutera le 19 février 1968 à des personnes soupçonnées d’appartenir ou d’être proches du GONG.
Le Vendredi 1er mars 1968 : Treize des accusés sont acquittés et 6 (dont un en marronnage) sont condamnés à des peines avec sursis :
Quatre ans de prison avec sursis pour Serge GLAUDE, Claude MAKOUKE, Pierre SAINTON et Louis THEODORE (en marronnage)
Trois ans avec sursis : Georges BADEN – Remy FLESSEL
Acquittement pour : Albert CARACALLA – Edouard DANCHET – Amédée ETILCE – Mathias GUSTAVE – Ken KELLY – Gérard LAURIETTE – Antoine MARGUERITE – Roland MINATCHY – Saturnin NICOLO – Michel-Théodore NUMA – Felix RODES – Henri RODES – Georges RUPAIRE
C’est un livre évidemment difficile à aborder ou à lire simplement. Mais ce document est essentiel et il est d’une grande utilité pour saisir la teneur des débats, découvrir les témoignages des uns et des autres, l’axe de la défense qui étaient d’user du procès pour s’attaquer au pouvoir colonial. On ne résiste pas à l’envie de partager avec vous une partie du témoignage de Césaire :

On trouve les antillais susceptibles, mais comment ne le seraient-ils pas, puisqu’à tout but de champ ils subodorent l’humiliation qui viendra. Comment ne seraient-ils pas agressifs ? Parce qu’ils sont frustrés, ils sont dépossédés, c’est un peuple dépossédé et, par l’assimilation, on veut les déposséder d’eux-mêmes, ce qu’ils ont de plus précieux.

Il est clair que c’est vrai. Ce sont les Antillais qui ont demandé la loi de départementalisation. (…)
Et lorsque les Antillais se sont rendu compte qu’ils avaient été « roulés », que jour après jour, année après année, cette loi avait été entièrement vidée de sa substance, quand ils ont vu le grand courant mondial d’émancipation, ils ont compris qu’ils s’étaient trompés, et c’est vrai, mieux, nous avons été trompés.(…)

Puisque vous parlez de la loi de 1946, j’en ai été le rapporteur, je la connais bien, j’en ai été un partisan convaincu. Que faut-il faire ? Faire l’autocritique, dire que je me suis trompé, qu’on m’a trompé ? C’est tout cela en même temps. Bien sûr, je me suis trompé, mais l’erreur était pardonnable. Si je dis qu’on m’a trompé, je suis excusable, celui qu’il faut blâmer, c’est le trompeur.

Ah, c’est pas facile l’autocritique… Le procès connaitra même quelques moments comiques et plein d‘impertinence grâce au talent inaltérable de Papa Yaya aka Gérard Lauriette.

« Liberté pour la Guadeloupe – 169 jours de prison », de Félix RODES

Avocat politique, avocat des pauvres, avocat officiel du Progrès social (dont son frère est directeur et dont il est co-fondateur) Félix Rodes est une légende de la vie politique guadeloupéenne. Le 6 Juin 1967, il est arrêté ainsi que son frère pour « atteinte à la sûreté de l’Etat et à l’intégrité du territoire ». Les frères Rodes ne font pas partie du GONG mais Le progrès social est une épine dans le pied du pouvoir colonial depuis 1963 et les procédures de saisie et de poursuites ont été constantes.

Liberté pour la Guadeloupe est publié en 1972 chez Témoignage Chrétien. C’est pour une bonne partie un récit de prison dans lequel Rodes entremêle le récit du combat judiciaire qu’il mènera pour sa liberté et celles de ses co-inculpés, narration du quotidien, méditations philosophiques et états d’âmes. Mais il comporte également de nombreux chapitres relatant d’autres moments historiques de la Guadeloupe, avant et après 1967.

J’ai raconté plus haut mon arrestation. Je commence donc mon récit à partir de ma première nuit de prison. La nuit du mardi au mercredi a été horrible. Impossible de se coucher vu l’exigüité des locaux. Impossible de s’asseoir. Il faut se plier en deux contre le mur, mettre ses fesses sur un bout de matelas et plaquer ses pieds sur le mur d’en face. Une vraie position de fœtus. Avec cela des moustiques qui pullulent. Dans la cellule on étouffe. Contre le mur froid on se refroidit. Le lendemain, je suis courbatu, et souffre de tout le corps. Avec cela, je me sens fiévreux avec la voix enrouée. J’ai pris froid. Dès mon élargissement de la cellule, je proteste contre ces véritables sévices, l’époque des trains de guerre de 1939 (hommes quarante chevaux huit) étant selon moi terminée.

En France, on s’en est pris uniquement au GONG et Chauffrein, président de l’AGEG7 , ainsi que plusieurs autres qui avaient été arrêtés, ont été relâchés.
En Guadeloupe, sous la double pression du préfet Bolotte et de la clique du Parti communiste guadeloupéen, animée par les Bangou et consorts, on a étendu la répression au CPNJG de Barfleur, à Olivier, de conscience Antillaise, et à l’équipe du Progrès social, journal qui, en dénonçant les scandales empêchait l’administration colonialiste et les dirigeants bourgeois du PGC de dormir.

Le mal capital aux colonies est l’esprit de couverture qui n’est autre que l’esprit de corps qui anime tous ceux qui participent à la maintenance du fait colonial.
Quand un membre de cet appareil a commis une faute, même grave, l’objectif consiste à le couvrir. Il ne faut pas perdre la face aux yeux des indigènes. Aucun des grands corps de l’État qui se retrouvent dans les DOM–TOM n’échappe à la règle. Pour le gouvernement français, désavouer un seul membre de l’appareil colonial mis en place outre-mer aboutirait à ruiner d’un seul coup le système tout entier.

« Mé 67 », de Raymond GAMA et Jean-Pierre SAINTON

Le fascinant « Mé 67″, publié en 1985, est sans aucun doute le livre qui nous semble le plus essentiel sur Mai 1967 et son contexte politique. Il est la fois palpitant, abordable et précis dans le déroulement des événements. C’est un livre d’histoire, un livre militant, touchant dans son approche, sa lucidité et sa narration impliquée. Il a été écrit par Raymond Gama et Jean-Pierre Sainton.

Tout en étant critique, auto-critique, il est proche des acteurs, notamment les militants du Gong. On trouve par exemple un portrait touchant et documenté de « Kiki », Jack Nestor, militant du GONG et première victime des massacres de Mai 1967, notamment à travers la parole de camarades comme Serge Glaude :

« Jaki a pa té boug a onlo fowmasyon politik é gran discou ; men I té anmé é konnet pèp-là. Sé souvan i té ka santi ka pou té fè é byen souvan, lè direksyon la té ni on pwoblème difisil pour aprésyé, sé koté Jaki nou té ka touné pou pwan avi a’y8 ».

Le livre fait très bien par ailleurs le lien entre les tendances qui ressortiront de ce moment historique et les orientations qu’adopteront les luttes sociales :

Certains, considérant l’impact international des procès, la sensibilisation populaire et l’effet d’entrainement, pensaient que le moment d’un vaste front anti-colonial incluant le PCG était venu. D’autres, assimilant la répression coloniale à une preuve de faiblesse et tablant sur la conjoncturelle sensibilisation populaire, concevaient ce qui avait été un massacre comme une victoire politique. Ils estimaient que l’attitude du PCG l’avait d’ores et déjà totalement discrédité, que les masses avaient compris la nature coloniale de la société guadeloupéenne, que le GONG était sorti renforcé de ces événements et que, dès lors, il suffisait de poursuivre l’offensive contre le colonialisme.
Enfin, un troisième courant analysait les événements non en terme de succès mais comme un échec des forces révolutionnaires. Il estimait que la répression avait mis en lumière la vulnérabilité du GONG, que la riposte populaire, pour héroïque qu’elle ait été, n’était pas encore l’expression d’un mouvement révolutionnaire conscient et organisé.

C’est cette dernière tendance qui travaillera à l’organisation des masses ouvrières et paysannes à travers la mise en place d’un important mouvement syndical : UTA en 70 puis UPG et UGTG en 1973. Et 1978 verra la création d’une organisation politique l’UPLG. Le dynamisme politique syndical de la Guadeloupe, à travers l’UGTG notamment, est donc complètement issu de cette histoire là et de ces remises en question.
Nous ne savons pas si Mé 67 est de nouveau disponible aujourd’hui mais voici ce qu’en disait Jean-Pierre Sainton en 2010 :

La synthèse à laquelle nous étions parvenus, quoique partisane, était honnête et véridique, au point que nous avons décidé d’un commun accord de le rééditer sans grandes modifications.9

« Vie et survie d’un fils de la Guadeloupe », de Pierre SAINTON

En 2008, Pierre Sainton10 publiait ses mémoires. Acteur central du mouvement nationaliste guadeloupéen le docteur Sainton était en 1967 un des principaux leaders du GONG. Il raconte comment il a vécu les événements. Il était à Capesterre à son cabinet quand il apprend que des coups de feu ont été tirés, que Jaki est mort et qu’il y a certainement d’autres morts. Il va faire route vers Pointe-à-Pitre et il est arrêté à un barrage Pont de la Gabarre, échappant de peu à l’exécution sommaire.

C’est dans une cellule de la caserne de la gendarmerie de Miquel que j’ai passé la nuit du vendredi 26 au 27 Mai sans m’abandonner au sommeil, à veiller entièrement toute la nuit : un képi rouge particulièrement excité passait de temps en temps le canon de son arme par un pertuis en haut de la porte, en faisant claquer la culasse de son arme et en faisant mine de me descendre à travers les barreaux. Je m’attendais à être exécuté sommairement d’un moment à l’autre.
Je les attendais aller et venir dans les couloirs. Ils venaient prendre des ordres et repartaient. J’ai entendu des détonations et des rafales qui venaient de la ville et j’en ai entendu d’autres plus près comme si elles sortaient des sous-sols comme si ils avaient exécuté des gens dans les sous-sols même. J’ai compté 18 coups de feu et entendu des cris.
J’ai passé la nuit à entendre mon peuple se faire tuer.

À  l’intérieur de la prison, nous avons mené des luttes pour imposer qu’on nous regroupe dans le même quartier puis imposé qu’on nous accorde le statut de détenus politiques.
Il fallut encore lutter pour déjouer les pièges du juge d’instruction Vigouroux, du Procureur de la République Borel, un colonialiste acharné.
Mais surtout, il nous fallait rester unis, en dépit de nos niveaux différents d’implications, de charges supposées ou réelles qui pesaient sur nous, de nos divergences idéologiques, politiques ou de nos choix défensifs.
Il ne nous fallait pas refuser par exemple le recours à des avocats idéologiquement marqués à droite ou récuser des témoins de la défense comme Girard, Lacavé, malgré le rôle joué par leur parti11 ou bien Valentino qui, bien que député de la majorité gaulliste n’hésita pas à témoigner en notre faveur.
Certains camarades de l’extérieur ne comprirent pas ces choix tactiques, pourtant essentiels, pas seulement à notre libération, mais à la continuation de la construction d’un large front de désapprobation de la politique française dans nos pays. Je dus ainsi insister pour que nous fassions appel à Césaire, qui était considéré par beaucoup de militants comme un lâcheur.

Il fallait à la fois utiliser le procès comme tribune de dénonciation de la situation coloniale qui nous était faite et placer notre défense sous l’angle du délit d’opinion pour refaire l’unité de notre peuple sur la base du mot d’ordre du droit à l’autodétermination, y compris avec ceux qui nous avaient attaqué.

Le livre de Sainton est passionnant pour qui s’intéresse à l’histoire politique antillaise, au Front Antillo-guyanais, à l’histoire du GONG, etc. Sainton a bonne mémoire et aime la précision. C’est aussi une biographie captivante avec ses détails intimes, les enthousiasmes, les douleurs et un véritable rapport affectif à la Guadeloupe. La lecture est souvent captivante. Le seul hic c’est l’égo parfois hypertrophié du narrateur et sa propension aux « leçons de vie ».

« Luttes syndicales et politiques en Guadeloupe », de Paul TOMICHE

Paul Tomiche, communiste et militant syndical est en Mai 1967 sur le terrain en tant que responsable de la CGTG. À cette époque, il fait aussi partie du groupe la Vérité, en rupture avec le PCG, ce qui fait de lui une cible privilégiée. Comme certains membres de GONG quand la violence éclate en 1967, il fait partie de ceux que le pouvoir colonial aimerait liquider physiquement. Quand il décidera de se rendre aux autorités après les événements la Justice essaiera de lui faire porter des responsabilités de meneur. Il fera partie des 25 acquittés du 17 avril.
Son livre est un voyage particulièrement intéressant dans la vie politique guadeloupéenne. C’est très documenté et parfois un peu compliqué à suivre surtout que s’ajoutent faits et analyses liés au contexte international. Pour ce qui concerne 1967 l’un des aspects  intéressants c’est que Tomiche fait un récit de l’intérieur. C’est aussi un accusé des procès guadeloupéens dont il nous semble que l’on parle moins en général – entérinant malheureusement ainsi la distinction fallacieuse que les pouvoirs répressifs avaient fait entre prisonniers politiques (Procès de Paris) et ceux de droits communs (procès du tribunal correctionnel de Pointe-à-Pitre). Par contre, son discours moralisateur sur la violence, les débordements n’est pas très engageant ; en témoigne notamment son passage sur la mort de Jack Nestor où l’auteur, 40 ans après la mort d’un militant sincère, éprouve le besoin de parler « d’imprudence » et semble ironiser sur la fait que le GONG considère la mort de Nestor comme « héroïque ». On retrouve là la propension des marxistes à donner des leçons sur la « bonne façon » de mener les luttes. On comprend bien que sur le terrain Tomiche, lui,  a surtout chercher à protéger les personnes présentes, manifestantEs et passantEs des violences diverses, et à calmer le jeu. Mais le  responsable des violences c’est le pouvoir ; c’est l’oppression. La colère du peuple qui s’exprime, sous toutes ses formes, est légitime et n’a pas à être jugée.
Ce qui est sur c’est que Tomiche à l’époque comme en 2008, est loin d’être un sympathisant du GONG même s’il a pu croiser différents membres dans son parcours militant. Néanmoins, son récit et son œuvre sont importants, en soi et en contrepoint des récits nationalistes. Les deux tomes du livre permettent aussi de bien saisir l’ampleur des trahisons répétées du Parti Communiste Guadeloupéen.

Dans la ville, des jeunes s’abritant, contre ou sous des voitures en stationnement, eurent la vie sauve alors qu’ils faisaient l’objet d’une implacable chasse à l’homme. Ils bénéficièrent de ce sauvetage, grâce à des gens sains et pourquoi pas, solidaires dans la dignité qui, interrogés du haut de leur balcon par les flics, livraient des indications tout à fait contraires et déroutantes par rapport à la cache où ces jeunes s’étaient précipités. Pour tenter de conjurer le sort qui risquait de s’abattre sur eux, des dames témoins de ces scènes, m’ont avoué avoir prié et prié encore ce soir-là. A contrario, il m’est revenu le témoignage d’atrocités qu’un nombre incalculable de compatriotes subirent, parqués à même le macadam de la Sous-préfecture. Frappés à coups de crosse de fusils, de matraque, piétinés, bottés, le corps brûlé à la cigarette, humiliés par les injures racistes, tenus par les pieds et les épaules, ils étaient balancés dans les camions de la répression pour être déposés à peu près dans les mêmes conditions à la prison de la rue Lethière ou devant l’hôpital Ricou dans un état quasi cadavérique.

À cet inventaire  il manque plusieurs oeuvres. En 1980, Max JEANNE sortait le roman « La chasse aux racoons ». Une brochure « Pour servir l’histoire et la mémoire guadeloupéenne – Mai 1967 », produite par le COPAGUA12 est sortie en 2003. Danik. I Zandwonis a réalisé en 2007 une série documentaire nommée Sonjé Mé 67. En 2012, Gerty Dambury, écrivaine et militante (notamment dans l’historique  Coordination des Femmes Noires), sortait ce beau roman sur Mai 67:  « Les Rétifs ».

Le site Lameca qui regorge souvent de trésors propose de nombreux scans de tracts de l’époque à cette adresse :
http://www.lameca.org/dossiers/mai1967/col_tract/index.htm

Toutes les photos en Noir et Blanc qui illustrent ce texte sont issues de « Mé 67″ de Jean-Pierre Sainton et Raymond Gama.

Cases Rebelles – Mai 2014 – 47 ans après

Vous aimerez peut-être :

  1. http://www.guadeloupe.franceantilles.fr/actualite/culture/un-an-pour-faire-la-verite-sur-mai-67-267926.php []
  2. Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe []
  3. « Un jour où l’autre, toute la lumière se fera sur la besogne abjecte exécutée par de prétendus « révolutionnaires »’ aux ordres des impérialistes américains et des colonialistes français. Utilisant la ruse et la démagogie la plus cynique ils ne visent rien moins que l’assassinat des dirigeants communistes fidèles aux intérêts de la classe ouvrière et, la liquidation du PCG modèle de courage et de lucidités politiques ». Déclaration du Bureau politique du PCG le 2 Juin 1967 []
  4. http://dormirajamais.org/me67/ []
  5. Comité guadeloupéen d’Aide et de Solidarité Populaire []
  6. http://ugtg.org/article_90.html []
  7. ndCR: Association Générale des Étudiants Guadeloupéens []
  8. Jaki c’était pas un gars avec une grosse formation politique et des grands discours ; mais il aimait et connaissait le peuple. Souvent il sentait ce qui avait besoin d’être fait, quand la direction était face une problème difficile à apprécier c’est vers Jaki qu’on se tournait pour connaître son avis []
  9. http://dormirajamais.org/me67/ []
  10. père de Jean-Pierre Sainton []
  11. ndCR: le Parti Communiste []
  12. Collectif des Patriotes Guadeloupéens []