Melanin in Love : rencontre avec la photographe Ashley Moponda

Publié en Catégorie: AFRO ARTS

Melanin in Love, 2016 © Ashley Moponda

Ses photos lumineuses partagent le bonheur d’être ensemble et l’amour de soi en tant que noir.es. Ashley Moponda est une photographe autodidacte, talentueuse, inspirée par la mode et attachée à sublimer les peaux, les corps noirs à travers son objectif 50 mm. Nous l’avons interviewée ; elle nous parle de ses débuts en photo, de ses expositions et de ses séries Melanin in Love et Paris is Black.
Comment te présenterais-tu ?

Je m’appelle Ashley Moponda. J’ai 27 ans. Ce sont mes deux prénoms: Ashley est mon nom officiel et mon deuxième prénom est le nom de ma grand-mère, Moponda, qui veut dire « celle qui donne et qui reçoit » en lingala littéraire – si on peut appeler ça comme ça. Je suis originaire du Congo Kinshasa qu’on appelle République Démocratique du Congo. Je suis née en Suisse et j’y vis actuellement. Je suis partie juste à mes 15 ans, j’ai fait une année d’internat ; ensuite je suis arrivée à Lyon pour faire mon lycée et j’ai aussi étudié la communication et la gestion en France. Puis je suis revenue.
En tant qu’artiste, j’apprends à travers mes recherches. Ma curiosité m’a aussi permis de découvrir le monde des médias ; j’ai fait du journalisme radio et de l’événementiel avec mes expositions. Je suis aussi passionnée par l’histoire des noirs depuis l’enfance ; je me souviens qu’au secondaire mon travail de fin d’études était sur la traite négrière aux États-Unis, ma prof m’avait encouragée et j’avais eu une bonne note. Quand j’étais petite, j’écoutais beaucoup les discours des politiques, comment ils parlaient, comment c’était structuré, ce qu’ils disaient ; ça m’a vraiment inspirée. Je me souviens on avait 11, 12 ans et quand j’ai découvert des personnes comme Martin Luther King, j’étais impressionnée. C’est incroyable qu’il ait fait ça bien avant ; on se dit : « Ça a existé ». Et ça m’est vraiment resté. Un noir… qui parle aux noir.es aussi. Ce qui m’intéresse c’est également la représentation. J’ai beaucoup été influencée par les noir.es américain.es. On a une histoire commune ; quand on dit « black people », quand on dit « noir », ça dit quelque chose.

Melanin in Love, 2016 © Ashley Moponda

Comment es-tu venue à la photographie ?

En 2011, j’ai découvert la photographie un peu par hasard. Un jour au travail il y avait un shooting photo, de mode, et le photographe était en retard. Et je me souviens de m’être dit : « Ce serait bien que j’apprenne à faire des photos ». Plus tard, j’ai fait un voyage au Portugal – un voyage vraiment important pour moi à titre personnel – et j’étais émerveillée et je voulais prendre en photo tout ce que je voyais. Après ça, la photo c’est venu tout simplement en la faisant, en se lançant, un jour comme ça avec des copines, en mode shooting et voilà. On peut dire que je me suis vraiment initiée à ce domaine en pratiquant. Comme j’ai un grand intérêt pour la mode, j’ai d’abord commencé à faire des photos avec des modèles. J’ai aussi une formation dans le domaine de la communication et je me suis ensuite intéressée au journalisme ; cela m’a permis d’écrire des articles et de les illustrer avec des photos. En 2015, j’ai choisi d’approfondir certains sujets tels que le racisme ou la discrimination à travers mes photos. Aujourd’hui je me sens complète en tant que photographe ; je sais ce que j’aime et je sais aussi ce qui me déplaît.
Je considère qu’aujourd’hui tout le monde est photographe, tout le monde prend des photos, et donc je m’inspire de tout le monde. Maintenant si on parle d’artistes, de photographes en particulier, j’ai été beaucoup marquée par quelqu’un comme René Burri, qui est un photo-journaliste suisse et qui a travaillé notamment avec le Che – et je suis fan du Che, je me suis beaucoup intéressée à sa pensée, ses discours, alors pour moi la rencontre de ces deux personnalités c’est incroyable !

Love Yourself © Ashley Moponda

Lac Rose, 2018 © Ashley Moponda

Peux-tu nous parler des dernières séries ? Comment ont-elles commencé, quelle était l’intention ?

Les séries Melanin in love et Black love font partie de celles que j’ai commencé en 2015. Mon envie était de mettre en avant une communauté, à savoir celle à laquelle j’appartiens. J’ai eu beaucoup de bons retours avec ces projets. Surtout venant de la part de la communauté africaine ; ils voyaient des images qui parlaient de ce qu’ils vivaient et cela leur a fait plaisir. Je me souviens que lors d’une de mes expositions, deux jeunes filles se sont arrêtées devant une photo de femmes de Melanin in love et elles ont dit : « Ah, j’aimerais bien être comme elles plus tard. » En les entendant je me suis dit : « C’est bon, j’ai réussi ! » Il y a eu aussi des retours médiatiques, d’autres expositions et j’ai gagné deux prix grâce à ces projets. Dernièrement, en août 2018, je suis allée poser mes bagages à Paris. L’idée était d’aller à la rencontre des noir.es de la ville : je prenais une photo et ils me racontaient leur histoire. C’est devenu le projet Paris is Black.

En tant que photographe, j’essaie d’être au plus proche de la réalité. Autrement dit, j’ai à cœur de mettre en avant la diversité que l’on retrouve dans la rue sur mes images. Comme je disais, je me suis beaucoup construite grâce aux afro-américain.es. Plus petite, toutes ces stars me faisaient rêver, il me semblait que rien ne leur était impossible. Et je pense que c’est ce qui nous manque en Suisse ; des personnes qui nous ressemblent et à qui on peut s’identifier. Par « manque », j’entends « invisibilité ».  Quand on était petits on regardait des choses comme la série La vie de famille, des noir.es représenté.es comme ça ; en France on avait les McSolaar, les Mouss Diouf mais c’est pas pareil. Bon il y a l’anglais aussi, quand t’entends de l’anglais… je trouve que c’est magnifique !… Et il y avait la musique aussi ! Quand j’étais enfant avec ma sœur, c’est un oncle qui venait du Congo qui nous a fait découvrir le hip hop ! Et on a grandi avec ça. Voilà, on revient à cette histoire commune… !

Pendant tes expositions, quels sont les retours que le public peut te faire ?

« Je ne fais ni de l’Art pour l’Art, ni de l’Art contre l’Art » disait Robert Rauschenberg. C’est un peu ce que je fais, je fais avant tout de l’art pour m’exprimer. J’ai très vite eu l’occasion d’exposer mes photos ; c’est important de se confronter aux autres car c’est un exercice pas évident. On se met à nu devant les autres, alors il y a de tout : des gens te diront qu’ils adorent ce que tu fais, qui ont l’impression que ton art leur est destiné et d’autres qui te diront qu’ils n’ont pas aimé tel ou tel aspect de ton exposition. Avec le temps j’ai appris à faire le tri, je garde les commentaires les plus constructifs, ceux qui me permettront d’avancer.

Quels sont tes projets en cours et/ou dans un futur proche ?

Ashley MopondaEn ce moment mon principal projet est de prendre soin de moi. Ces dernières années, j’ai pas mal été active en tant qu’artiste et à vrai dire je me suis un peu oubliée. Toutefois ma passion vit en moi – difficile de ne rien faire pendant plusieurs mois. Fin 2018, j’ai débuté un documentaire photographique sur ma ville d’origine, Prilly ; c’est une petite ville à côté de Lausanne. Cosmopolite et accueillante, Prilly a toujours été un lieu important pour moi. C’est l’endroit dans lequel mes parents se sont installés lors de leur arrivée en Suisse. À cet effet,  je souhaiterais faire ressortir plusieurs thèmes tels que l’immigration, l’intégration, la mixité culturelle.

Interview réalisé par Cases Rebelles le 7 juin 2019

* * *

Ashley Moponda : son siteson instagram