La possibilité de l’horizon

PERSPECTIVE

La possibilité de l'horizon

I'm searching for that silver lining Horizons that I've never seen Oh, I'd like to take just a moment And dream my dreams, oh dream my dream "Zoom" The Commodores

 

Dans notre livre Le feu qui craque, nous appelions à la création d’un réseau afro sur la question des violences intrafamiliales. L’énonciation de ce désir répondait aux multiples nécessités de s’extraire des récits hégémoniques quant à l’inceste et celle de faire face aux risques racistes et classistes qu’il y a à dénoncer l’inceste en tant que personnes noires. Fautes de l’existence d’un tel réseau, j’ai traîné mes questions et mes douleurs pendant plusieurs décennies ; souvent parce qu’il était impossible d’atteindre sainement avec un psy le point où j’aurais pu parler librement d’un tel sujet.
Et rien n’aurait bougé sans le soutien immense d'une autre membre du collectif, A.L qui m’a recommandé SOS Inceste, m'a guidée et m'a aidée à prendre rendez-vous.

Ces dernières années, j’ai vu pendant presque deux ans, X de SOS inceste dans ma ville. J’avais déjà fait un passage là-bas où j’avais commencé un travail basé sur l’ICV interrompu par une grossesse. J’ai donc quelques années plus tard, après moult atermoiements, repris contact avec la même structure. La personne que j’avais vue n'était plus là et il m’a été proposé un rendez-vous avec une infirmière spécialisée en santé mentale.

Dès le premier rendez-vous, son écoute était attentive, active et ses questions étaient pertinentes ; et elle s’est assurée de garder du temps pour que j’énonce mes ressentis avant de mettre fin à la séance. Chaque fois, elle prendrait garde à ne pas me renvoyer dans le monde avec mes béances à vif.

Sans se prévaloir d’une méthode ou d’une autre, mais avec rigueur, discrétion et une bienveillance mesurée, cadrée ; je reviendrai à la question du "cadre".

Il y a quelques mois j’ai abordé l’un de mes souvenirs les plus coupables et honteux. La séance a été très dure. Plus que d’habitude parce qu’elle portait en elle ma terreur que X me juge, me considère comme une mauvaise personne. Quel genre d’individu supporte en soi pendant plus de quatre décennies de tels secrets et s’en accommode ?
Et que dire de la charge que cela constitue de ressasser pendant presque 50 ans un souvenir d’école primaire avec l’espoir d’y retrouver un indice qui permettrait de comprendre pourquoi ça a eu lieu ?

Qui protège les plus vulnérables quand deux familles incestuelles/incestueuses entrent en collision dans un environnement profondément défaillant ?

J’ai raconté : X m’a accompagnée et entendue lors de cette randonnée périlleuse dans le passé.
Elle a nommé clairement la situation avec les mots nécessaires, capables d’altérer l’hémorragie morale du souvenir empoisonné ; je les ai accueillis avec une confiance dont aucune des figures de mon enfance ne pourra sans doute jamais bénéficier.

C’est probablement là que j’ai reconnu le chemin parcouru ; dans ma capacité à entendre et croire une parole adulte sur une situation où ma mémoire enfantine, malgré ses efforts, n'est jamais parvenue à identifier que d'autres enfants.
Et je suis extrêmement reconnaissante d'avoir pu être face à une adulte qui n'a pas essayé pas de normaliser l'inacceptable, qui n'a pas usé d'analyses symboliques pour ramener davantage de brouillard dans un souvenir aussi flou que traumatisant.
J’ai donc parlé. X m’a entendue et a pointé le cadre défaillant ; et tout un tas d’autres facteurs de domination qui ont permis que ça arrive.
Elle a remis l’enfant que j’étais alors à sa place d’enfant.

Pourtant, après la séance, pendant des jours et des jours je me dégoutais ; je me demandais même si je serais capable de retourner la voir.

Et puis est arrivé le grand calme. Un calme inédit, jamais ressenti.
Comme si la matière fissile en moi s’était évanouie après des décennies de chaos.
Je n’imaginais pourtant pas que la dernière séance avait été miraculeuse.

J'ai fini par comprendre qu’elle avait été difficile parce qu'elle était le dernier nœud qu’il nous fallait défaire ensemble.
J’ai beaucoup réfléchi avant la séance suivante.

Une part de moi ne voulait pas quitter X. Mais cette part de moi était minuscule en regard de celle qui avait compris que c’était l’heure et surtout elle ne faisait pas le poids face à cette partie de moi qui avait enfin compris qu’un cadre c’est bon, doux, beau ; que c’est l’inceste qui m’a appris à en avoir peur ou à en désirer la rupture.

Que je n’avais pas d’affection quelle qu’elle soit pour X, juste une reconnaissance et un respect incommensurables.

Que je ne désirais pas qu’elle me serre dans ses bras, que la distance entre nos corps était douce et bonne.

J’ai beaucoup pleuré lors de ce qui a été la dernière séance.
X a énoncé, toujours avec prudence et sous la forme d’une question, qu’elle pensait m’entendre lui annoncer une fin.
J’ai répondu que je pensais aussi que nous y étions.
Ce fut sans conteste l’un des plus beaux moments de ma vie, une sortie victorieuse du gouffre. La porte du labyrinthe comme apparue soudainement devant moi, après une marche exténuante et souvent désespérée.

Parce que X était rigoureuse et talentueuse, sa blanchité n’a jamais été un obstacle et elle a réussi à accomplir ce que nul·le n’avait jamais fait pour moi.
La confiance est suffisamment forte aujourd’hui pour que je ne m’interroge jamais sur la possibilité d’une utilisation ultérieure de mes propos.

Je pense toujours qu'il est essentiel de penser un réseau afro sur les questions liées à l'inceste. Et je ne doute pas que les potentialités d'un tel réseau seraient immenses.

Je ne suis pas certaine que X ou même la structure SosInceste conviendraient forcément à n'importe quelle autre personne noire ; je n'en sais rien.

Tout est tellement affaire d'entremêlements entre individus, systèmes, dynamiques interpersonnelles et systémiques.
Ce qu'il apparait en tous cas c'est que X m'a accompagnée jusqu'à une issue inespérée et ma gratitude est immense.

Lucinda Colère_Cases Rebelles