Le monstre, la Libye et l’Europe

PERSPECTIVE

Le monstre, la Libye et l'Europe

Du 19 au 21 mai 2026, ont eu lieu les audiences de mise en accusation de Khaled Mohamed Ali El Hishri à la Cour Pénale Internationale. Les juges ont pu commencer à entrevoir les horreurs dont s'est rendu coupable cet ancien responsable de la prison de Mitiga à Tripoli et dont ont souffert les personnes, exilées et libyennes, qui sont passées par cet enfer et y ont survécu. Il faut saluer le fait que la saisine de la CPI par l'ONU donne enfin lieu à un premier jugement. On peut (se) demander pourquoi il aura fallu 15 années. Et on peut aussi se demander quelles mises en accusation de la politique migratoire européenne seront possibles dans ces procédures.

 

Quinze ans après que le Conseil de sécurité de l'ONU a saisi la Cour Pénale Internationale (CPI) de la situation en Libye, Khaled Mohamed Ali El Hishri est le premier suspect à comparaître devant la CPI de La Haye. L’accusé libyen a fait partie des hauts responsables des Forces spéciales de dissuasion de lutte contre le terrorisme et le crime organisé (SDF), également appelées Al-Radaa, sous l’égide du Conseil présidentiel libyen. À ce titre, il a été l’un des dirigeants de la prison de Mitiga à Tripoli.
Il est “[s]uspecté de 17 chefs de crimes contre l’humanité et crimes de guerre qui auraient été commis en Libye entre le 1er mai 2014 et le 30 juin 2020, comprenant :
emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique, atteintes à la dignité de la personne, traitements cruels, torture et autres actes inhumains commis contre des détenus principalement à la prison de Mitiga, tel que poursuivi dans les chefs 1-6 ; et viols, violences sexuelles, meurtres, tentative de meurtre, réduction en esclavage et persécution de personnes principalement à la prison de Mitiga, tel que poursuivi dans les chefs 7-17.” (( L'expression "les chefs" renvoie aux chefs d'accusation de tel numéro à tel numéro dans le document de notification des charges.  https://www.icc-cpi.int/fr/defendant/el-hishri ))

Il a été arrêté à Berlin le 16 juillet 2025 en vertu d’un mandat d’arrêt de la CPI et lui avait été remis par les autorités allemandes le 1er décembre 2025. Il est depuis détenu à Scheveningen dans le centre de détention de la CPI.
Du 19 au 21 mai 2026 devant les juges de la Chambre préliminaire I de la Cour pénale internationale (CPI) — Iulia Antoanella Motoc (juge présidente), et Reine Adélaïde Sophie Alapini-Gansou et María del Socorro Flores Liera — s’est tenue l’audience de confirmation des charges, une étape importante dans le processus judiciaire.
Il s’agit lors de l'audience de confirmation des charges de déterminer s'il y a, ou non, un faisceau d’éléments permettant de croire que le suspect a bien commis les crimes reprochés. Durant les trois jours d’audience de confirmation les juges ont donc entendu les soumissions de l'Accusation, des Représentants légaux des victimes et de la Défense.

La Chambre préliminaire doit désormais rendre sa décision par écrit dans un délai de 60 jours à compter de la fin de l'audience de confirmation des charges. Si les charges sont toutes ou en partie confirmées alors la chambre préliminaire renverra l'affaire devant une Chambre de première instance qui prendra en charge le procès.

Les responsabilités européennes

L’ombre de la politique migratoire européenne planera sans conteste sur la procédure.
Rappelons que Osama Almasri Najim, ancien directeur de la prison de Mitiga et donc complice de El Hisri, était recherché par la Cour pénale internationale : il a été arrêté en Italie en janvier 2025 sur la base d'un mandat d'arrêt de la CPI, puis libéré et rapatrié en Libye par un vol affrété par le gouvernement italien dans une manoeuvre évidente d’obstruction à la justice. Par ailleurs, le protocole d'accord entre l'Italie et la Libye qui régit l’organisation et le financement par l’Union Européenne de la politique de terreur a été automatiquement renouvelé pour trois années supplémentaires à la fin de l’année 2025.
Si l’on peut donc se réjouir de l’arrestation et du jugement de El Hishri et de l’émission d’un certain nombre de mandats d’arrêt, force est de constater qu’il ne s’agit pas pour l’instant de remettre en question d’un système cautionné et financé par l’Europe.

David Yambio, directeur exécutif de Refugees in Libya 1 et survivant de la prison de Mitiga déclare :

Le fait qu'El Hishri doive désormais répondre de ses crimes devant la Cour pénale internationale constitue un pas important vers la recherche des responsabilités. Parallèlement, il convient de souligner que la responsabilité ne se limite pas à quelques individus criminels et qu’on ne peut ignorer le soutien de l'UE aux autorités libyennes qui permet encore aujourd'hui la perpétration de ces crimes. 2

On mesure alors l’hypocrisie et l’ironie de la situation quand les États européens qui jettent des exilé·es dans les bras des tortionnaires libyens se félicitent des poursuites contre El Hishri.
Les déclarations de Sylvain Fournel, Conseiller Juridique de la France auprès des nations unies, sur “la capacité de la justice internationale à répondre aux crimes les plus graves et à en tenir responsables ceux qui en sont accusés” 3 ressemblent à une très mauvaise blague. Rappelons d’ailleurs que c’est lui qui a été chargé d’expliquer l'abstention de la France au vote de la résolution du Ghana visant à reconnaître la traite transatlantique des esclaves comme « plus grave crime contre l'humanité »

L’Ange de la mort

À ceux qui sont responsables de crimes présumés commis en Libye visés par le Statut de Rome 4, à ceux qui les commettent, à ceux qui en facilitent la commission et à ceux qui les ordonnent, nous adressons un message simple : sachez que notre Bureau reste déterminé à faire en sorte que vous répondiez de vos actes. Nazhat Shameem Khan procureure adjointe de la CPI

Depuis le début du mois de juin, le gouvernement libyen a lancé des vagues d’arrestation de personnes exilées, généralement du Soudan, Tobrouk, Al-Butnan et d'autres villes de l'est. Dans le pays, les campagnes de déshumanisation xénophobes et les discours racistes en ligne s’accumulent, appellent à l’expulsion des exilés et à la fermeture du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés à Tripoli.
Le mouvement xénophobe « Non à l'installation et à la naturalisation en Libye » qui se décrit comme “un mouvement populaire, pacifique et patriotique” déclare ceci :
“La souveraineté est la limite à ne pas franchir, et la Libye n'est pas un dépotoir à migrants. La Libye aux Libyens, non à l'installation et à la naturalisation.”

C’est tout un programme qui promet encore une fois mille et un supplices aux populations subsahariennes qui sont en Libye.

Si les responsabilités sont multiples, celles de l’Europe qui refuse d’accorder des passages sûrs et s’enfonce plus avant dans une politique répressive qui traumatise et tue les personnes en exil sont exorbitantes. D'ailleurs, lundi 1er juin, le Parlement européen a donné son accord pour la création de centres pour le renvoi de migrants à l'étranger, les dits "hubs de retour", futurs lieux de déportation, d'enfermement et de non-respect des droits humains.

Pendant l’audience de confirmation des charges, il est apparu que Khaled Mohamed Ali El Hishri était surnommé “l’Ange de la mort” par certaines de ses victimes ; un surnom qui est apparu dans plusieurs titres d’articles. On voit bien comment rôde ici le spectre de l’individu monstrueux capable d’actes horribles que l’humanité réprouve. Et on comprend bien tout ce qu’il y a de séduisant et de pratique dans cette lecture des faits en Europe.
Mais El Hishri n’est qu’un rouage dans la machine : combien de temps avant que la CPI ne découvre ce que l’on sait déjà ?
Qu’elle ne découvre ou n’omette de découvrir que l’Ange de la mort c’est l’Europe.

Cases Rebelles, 4 juin 2026

  1. Vous pouvez écouter notre podcast avec Refugees In Libya pour en savoir plus sur l'organisation. []
  2. The Hague: Libyan official responsible for torture prison on trial []
  3. Briefing du procureur de la cour penale internationale sur la situation en libye, en application de la résolution 1970 (2011) - Intervention de M.Sylvain Fournel, New York, le 22 mai 2026 https://onu.delegfrance.org/l-action-de-la-cpi-en-libye-donne-des-resultats []
  4. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale est le traité international qui a fondé la Cour.Il a été Adopté lors de la Conférence de Rome le 17 juillet 1998, et est entré en vigueur le 1er juillet 2002. []