« Le Mythe de Mapout » : la vérité des maquisards

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE

Le Mythe de Mapout (Image © Félix Mbog-Len Mapout)

Dans ma famille on n’en parlait jamais. Le seul mot de maquisard était une insulte. Toute discussion sur le sujet était taboue. J’étouffais dans le silence.

Sur les traces de son père dans le maquis upéciste en Sanaga-Maritime, Félix Mbog-Len Mapout a composé en 2014 un film patient et déposé devant nous une histoire oubliée, recousue par la parole de ceux qu’il reste et des descendant.es qui questionnent. Son documentaire et premier long-métrage est un travail d’histoire orale, attentif, collectif, quasi intégralement en langue bassa’a1 , où l’on suit dans les archives, au village, en forêt, sur les vestiges d’un camp de concentration, des anciens maquisards qui témoignent. Ce sont eux, regards perçants et corps vieillis, usés, qui emmènent dans ce passé aujourd’hui historiographié, mais toujours nimbé d’un mystère épaissi par des rumeurs parfois effroyables. Car les héros anonymes du maquis camerounais n’ont pas seulement été oubliés ; pendant et après la lutte pour l’indépendance, ils ont été désignés par l’administration coloniale et le régime camerounais autoritaire qui lui a succédé comme les ennemis, des traîtres, des monstres de violence débridée. Alors le tabou, le trouble aussi, ont persisté, y compris dans les familles de celles et ceux qui ont lutté. Défaire le mythe de Mapout, son père, et plus largement celui qui entoure les maquisards, voici ce que fait ici le réalisateur. Le premier à prendre la parole dans le film est Simon Ngi, ancien upéciste et proche de Mapout, qui a aidé depuis des familles à retrouver l’endroit où leurs proches, maquisards, ont été enterrés.

Lorsque la lutte pour l’indépendance a commencé, il faisait partie des premiers militants actifs du village. Lorsqu’on a traqué les militants de l’UPC à Pouma, c’est Mapout qui est venu l’annoncer au village Log Ntomb la nuit.

Qui était Félix Mapout ? Qu’est-ce que le maquis ? Que faisaient les maquisards ? Où se cachaient-ils ? Qui les rencontrait ? Comment échappaient-ils aux arrestations ? Que sont-ils devenus après l’indépendance ? Celui qui n’avait que 10 ans à la mort de son père rassemble sa famille, à plusieurs reprises, expose son projet d’histoire, rencontre des anciens compagnons de son père, du maquis, de l’exil, de la prison et filme le processus. Mais celle qui représente le lien le plus étroit et le plus vif entre le père et le fils, le temps révolu du maquis et le présent inquiet, est Georgette, veuve de Félix Mapout et mère du réalisateur.

Je lui préparais de la nourriture et lui apportais. Et puis la rumeur a commencé à courir. « Georgette va nourrir son mari dans le maquis ! » On commençait à me dire : « Tu vas faire tuer ton père pour sauver ton mari ! » « Ils vont venir arrêter ton père parce qu’il aura protéger un maquisard ! »

Le Mythe de Mapout (Image © Félix Mbog-Len Mapout)Le Mythe de Mapout (Image © Félix Mbog-Len Mapout)

L’ensemble des témoignages sont recueillis et restitués avec bienveillance. Le silence est celui de la contemplation, des paysages de forêt, des gestes du quotidien avant les assemblées familiales, celui de l’écoute humble des récits de ces temps d’immense violence et de souffrances restées muettes. Traque des upécistes, déplacement de villageois dans des camps de regroupement, détention des maquisards, complices et autres suspects dans des camps de concentration. Les épouses, familles s’organisent pour avoir des nouvelles, apporter à manger en secret, se protéger. Ce ne sont pas les mots qu’il s’agit de compter dans ce documentaire où la parole est fournie, jamais vaine, mais peut-être les pas, tandis qu’on serpente entre les feuilles vers l’ancien maquis, les pas qui séparent le présent camerounais d’un moment fondateur pour le néo-colonialisme, la formation d’un État autoritaire, l’institutionnalisation du crime. Ce présent, Mapout – le fils – ne se risque pas à le nommer (c’est bien dommage) ; il le fait plutôt exister comme un temps qui hérite. Il l’incarne en quelque sorte lui-même à l’écran, initiateur mais discret, interrogeant d’une voix-off pondérée, en français, les faits, les tenants politiques de l’histoire que le film choisit d’aborder.

Mon pays a subi la domination coloniale pendant plus d’un siècle. Successivement sous le joug de l’Allemagne, de l’Angleterre et la France, nos richesses ont été pillées, nos cultures réduites à néant.

Deux ans après l’assassinat de Ruben Um Nyobe, leader du mouvement nationaliste UPC, en 1958 dans le maquis près de Boumnyebel, le Cameroun accédait à une indépendance toute relative, fabriquée par l’administration coloniale et confiée à une élite camerounaise disposée à continuer de servir les intérêts français. La guerre véritable engagée contre le mouvement nationaliste depuis 1955 avait repoussé ses partisans dans le maquis et après 1960 la répression contre les upécistes, toujours mobilisés, continua. Félix Mapout a rejoint l’UPC peu de temps après sa formation en 1948 et pris le maquis comme tant d’autres après 1955. Il est ensuite du groupe CNO (Comité National d’Organisation) créé au maquis de Log Ntomb, après l’adoption de la loi-cadre de Defferre, 1956. Plus il connait l’exil, à Kumba au Cameroun alors britannique.

Le Mythe de Mapout (Image © Félix Mbog-Len Mapout)

Le Mythe de Mapout (Image © Félix Mbog-Len Mapout)

Les derniers témoignages concernent une période plus « trouble » encore, celle de la soi-disant réconciliation. Après l’indépendance, la France et le nouveau régime d’Ahidjo promettent aux maquisards qu’aucune poursuite ne sera engagée contre eux s’ils rentrent. Leur retour est organisé par les administrations des localités dont ils sont originaires. Félix Mapout et ses compagnons arrivent à Éséka. Mais après l’accueil officiel, c’est finalement la prison qui les attend, à Nyanon d’abord puis à Édéa.

Quand on annonçait la fin de l’exil, il était question que nous rentrions tous dans nos villages. (…) La vie normale a repris avec ceux que nous étions revenus voir sur place. Un jour, ils ont convoqué une réunion. Mon mari y était et c’est là-bas qu’il fut arrêté et emprisonné à Nyanon. Il a ensuite été transféré à Édéa. J’étais déjà enceinte, presque à terme de Pauline à l’époque. Finalement j’ai accouché ici même. On m’a demandé de me préparer pour rejoindre le camp de regroupement de Nkong Kwalla, j’ai dû partir avec mes enfants et ma belle-mère.(…) Je faisais l’aller-retour de Nkong Kwalla deux fois par jour. Après cette souffrance, j’ai dit à ma belle-mère : « Je ne veux pas rester à Nkong Kwalla, je m’en vais retrouver mon mari à Édéa.

Sur les lieux mêmes, les derniers témoignages d’anciens combattants exilés arrêtés disent la répression et l’entreprise de guerre psychologique : la détention, la torture, les fosses communes remplies des corps des morts en détention.

C’est ici la limite. La limite des fosses communes où on enterrait les détenus politiques. On enterrait aussi les morts que les familles ne réclamaient pas.

Le Mythe de Mapout (Image © Félix Mbog-Len Mapout)Le Mythe de Mapout (Image © Félix Mbog-Len Mapout)

La guitare mélancolique de Simon Ngi (ancien membre du CNO de Log Ntomb) nous tire de la gravité de la violence martiale et de la mort réservées aux maquisards, sans autre forme de procès. Ainsi la nouvelle république du Cameroun prenait froidement réalité, trahissant mille fois l’indépendance rêvée par Um Nyobe.
Le documentaire s’achève là. Sur les mots de Georgette, sa satisfaction d’être revenue au village de son mari et sur cette histoire. Le Mythe de Mapout (2014, 59 min) est un projet de réhabilitation, d’un homme, des maquisards. Dans le maquis de Log Ntomb, à l’entrée d’une grotte qui servait d’abri, les objets rituels – de protection – sont encore là. De la roche s’avance une obscurité fascinante, qui n’est pas sans rappeler à l’inverse, la lumière saisie depuis l’intérieur de Motouleng Cave par Santu Mokofeng. Une épaisseur qu’il faudra sans doute encore continuer à interroger.

E.H._ Cases Rebelles (septembre 2019)

  1. le film est sous-titré en français et en anglais []