Le Sanglot de l’Homme Noir

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Je suis noir, et forcément ça se voit.
Du coup les Noirs que je croise à Paris m’appellent «mon frère». Le sommes-nous vraiment? Qu’ont en commun un Antillais, un Sénégalais, et un Noir né dans le Xème arrondissement, sinon la couleur à laquelle ils se plaignent d’être constamment réduits?
J’oublie évidemment la généalogie qu’ils se sont forgée, celle du malheur et de l’humiliation – traite négrière, colonisation, conditions de vie des immigrés…
Car par-delà la peau, ce qui les réunit, ce sont leurs sanglots.

Un petit texte nommé Le Sanglot de l’Homme Noir ouvre le recueil d’Alain Mabanckou du même nom, sorti en 2012. Un petit texte méchant, bancal et prétentieux que Mabanckou prétend écrire en s’adressant à son fils. Ce procédé usé lui permet surtout de donner son avis paternaliste et condescendant sur les noir-e-s1.

Lesquels? Ceux qui sanglotent, qui s’apitoient sur leurs sort et s’empêchent d’avancer. Aurez-vous besoin de lire sa mauvaise dissertation pour comprendre que ces noir-e-s-là n’existent que dans la tête de celui qui les instrumentalise pour déclarer son amour à la France, tout en sommant les voix contestataires de se taire?

Un homme seul contre le politiquement correct

Mabanckou enfonce les portes ouvertes d’une rhétorique faisant l’unanimité chez les dominant-e-s qui, au prétexte de pourfendre le politiquement correct, recyclent inlassablement les leitmotifs suivants : communautarisme, victimisation, assistanat, ingratitude, refus de la repentance, etc.
Son texte a une histoire. Une filiation. Il s’inspire par exemple explicitement et directement du Sanglot de l’homme blanc de Pascal Bruckner ; essai dégueulasse sur la supériorité morale européenne et l’avilissement que représenterait le tiers-mondisme. Un autre exemple emblématique est  Le Portrait du décolonisé2 d’Albert Memmi, un livre effroyablement raciste. Ajoutons au hasard,  Nous décolonisés d’Hélé Beji, et une bonne partie de l’œuvre de VS Naipaul.
Ces auteur-e-s ont en commun d’avoir répandu le discours de la faillite des Indépendances, par des positionnements globalisants et racistes dans leur façon d’induire une incapacité congénitale ou continentale à bien faire, à s’émanciper convenablement. Le résultat c’est la négation des confiscations violentes du pouvoir, du rôle de l’ancien colonisateur et de l’Occident en général, dans la mise en place, le soutien de bourgeoisies post-coloniales et d’autocrates.
Le grand final c’est la mise en accusation du peuple, victime mais apparemment coupable, pathologiquement assisté et lâche :

Nous3  sommes comptables de notre faillite. Nous n’avons pas su trancher le nœud gordien et assumer notre maturité. Par notre silence, par notre inertie, nous avons permis l’émergence des pantins qui entraînent les populations dans le gouffre, avec pour point de non-retour le dernier génocide du XXème siècle, celui qui s’est déroulé sous nos yeux au Rwanda.

Ce type de leçons de morale est largement insultant pour tou-te-s les opposant-e-s battu-e-s, torturé-e-s, assassiné-e-s, emprisonné-e-s, exilé-e-s, etc. avec la complicité de pays occidentaux et de multinationales. Insultant également pour des populations qui ont fait face au défi de la survie, sur des territoires complètement  minés par de cyniques calculs extérieurs qui entravent leur possibilité d’agir. C’est insultant quand on sait d’où sortent souvent armes, idéologies et savoir-faire qui président aux massacres. Quant au cas précis du Rwanda, Mabanckou semble volontairement oublier ou nier les rôles joués par les différents intervenants extérieurs ; notamment l’État français dont on attend toujours qu’il reconnaisse ses responsabilités. Pas question pour l’écrivain visiblement de parler d’ingérence, des instrumentalisations religieuses et ethniques ou du pillage des sous-sols ; et surtout pas d’accuser  une « patrie » qu’il demande plus loin aux noir-e-s de servir.

La tache originelle serait donc celle-là, cet échec patent, cette incapacité « d’assumer notre maturité » qui lorgne beaucoup du côté du Discours de Dakar de Sarkozy-Guaino et de son « homme africain pas assez entré dans l’histoire ».

En France selon Mabanckou, en dépit de cet échec évident, des noir-e-s misant sur la culpabilisation et la repentance alimenteraient sans relâche la haine envers le blanc et prêcheraient malgré tout un hypocrite retour en Afrique. Ces noir-e-s mêleraient confusément Marcus Garvey, Malcolm.X, Cheikh Anta Diop, Martin Luther King , Chaka Zulu.
Où Alain Mabanckou les a-t-il rencontré-e-s ? Où a t-il enquêté? Nulle part…
Il les a fantasmé-e-s sans doute, grâce à la loupe déformante de son exil de luxe américain.4 Ou alors il les a trouvés dans la fange médiatique, les fonds de tiroir des obsessionnels du web, les idéologies fascistes et conservatrices, et aussi sûrement, dans le nombril parisien. De toute façon, qu’on se le dise, un pamphlet ce n’est pas de la sociologie ou de l’histoire : opinions et a priori suffisent.
Mabanckou appuie le cliché de hordes de noir-e-s ivres de victimisation cherchant injustement à troubler le sommeil des gentils héritiers de 1789 :

En France il ne « connaît pas de mouvement de conscience noir qui prenne son présent en main, puisque nos militants ont encore le regard fixé sur le rétroviseur. Ils ont, de ce fait, érigé une union fondée sur ce passé mythique au lieu de l’asseoir sur leurs préoccupations quotidiennes. Derrière ces idéologies communautaires de façade, c’est indirectement un appel à la pitié pour le Nègre qui est lancé ».

Dur de savoir quel type de drogue Mabanckou consomme quand il écrit ses brûlots approximatifs. Les militant-e-s noir-e-s dans les collectifs de personnes sans papiers nous semblent asseoir plus que sérieusement leurs luttes sur leurs préoccupations quotidiennes et en lien avec les luttes contre le capitalisme des multinationales. Les nombreux collectifs de famille de victimes de violences policières, un collectif comme la Brigade Anti Négrophobie, mènent sur le terrain des actions très pertinentes et très concrètes, en prise directe avec l’actualité, qui exigent justice, vérité et dignité, pas de la pitié. Mais alors qui d’autre ? Où sont-ils les haineux pleurnichards ? Est-ce que ce sont les noir-e-s qui travaillent sur l’histoire de l’esclavage ? Ceux qui parlent de réparations? Ceux qui posent la question de la colonisation en Afrique ? Du néo-colonialisme ? Demandent-ils pitié ceux-là? Est-ce que parler d’Areva, de Bolloré, de Total, de l’assassinat de Lamine Dieng (parmi tant d’autres), c’est pleurer?
Et quand bien même les noir-e-s pleureraient : c’est quoi ? C’est pas viril de pleurer? Mabanckou sait-il que l’on peut pleurer et se battre en même temps?

À l’instar encore des vues subtiles répandues dans toute la réacosphère, Mabanckou reproche à ces/ses noir-e-s un renoncement trop hésitant dans l’exil, une dissolution trop timide dans la France et son super stock de citoyenneté. Cela empêcherait de regarder le futur. Et cela rendrait les noir-e-s (tout au moins les français-e-s, les autres on n’en parle plus) suspect-e-s aux yeux des autres « français ». Et si je ne me sens pas français?  Et si j’emmerde les états-nations? Et si je trouve que ce reproche a les allures puantes d’un « tu l’aimes ou tu la quittes» ?

Vu le chemin pris vous ne vous étonnerez pas que ce qui ensuite suscite la colère de Mabanckou c’est le  communautarisme des noir-e-s. Cela le gêne apparemment beaucoup que des noir-es se regroupent pour lutter. Il n’est bien sûr pas le premier à reprocher à des non-blanc-he-s d’exclure les blanc-he-s, tout en masquant les communautarismes destructeurs des dominants : universitaires, énarques, patrons, etc. Mais Mabanckou atteint des sommets d’absurdité quand il affirme que « noir » ça ne veut rien dire et que ces rassemblements n’ont donc pas de sens, affectant d’ignorer le commun social, historique et politique que peuvent se reconnaître ces « noir-e-s ».
Et puis, si « noir » n’a pas de sens pourquoi s’adresse t-il à eux ? Les noir-e-s se contrefichent de son avis sur leur négritude et sur leur droit à se rassembler ; ce qui le souhaitent le font. Pourquoi n’ignore-t-il pas tout simplement ces personnes avec qui il n’aurait rien à voir ?
Au fond est-ce bien à eux qu’il s’adresse?

Le Sanglot de l’Homme Noir est un alibi pour une nécessaire déclaration d’amour à l’Occident qui a couronné l’écrivain et le nourrit. Mabanckou est reconnaissant et ne veut pas parler de classe sociale. Il ne veut pas questionner ses privilèges, comme par exemple la mobilité dont il jouit entre France, États-Unis et Afrique. Il ne veut pas se culpabiliser d’être où il est socialement ; des lâchetés politiques que cela implique. Il ne veut pas trop insister sur les réseaux d’influence occidentaux en Afrique. Il ne veut pas gêner son lectorat. Il veut pouvoir continuer à promener son sourire, sa casquette merdique, ses romans fades à grosses ficelles dans les festivals littéraires et les célébrations de la francophonie, comme si Ngugi wa Thiong’o n’avait jamais existé. Mabanckou est une exception de plus, une mascotte. Alors il répète que « quand on veut on peut », qu’il faut que les noir-e-s agissent, c’est à dire d’une manière qui convienne à Mabanckou, ou qu’ils se taisent.

Une partie des personnes noires qui sont en France se passeraient bien d’y être, d’y survivre dans le sous-prolétariat, d’y « pleurer » pour des papiers. Si le passé en obsède une partie c’est que le présent en porte de flagrantes stigmates. Et celles et ceux qui le hurlent ou le chuchotent ont bien raison de le faire même si cela dérange les siestes Mabanckoulaises.

Parce que ce qu’il propose, impose, c’est un déni d’histoire collective au profit de la trajectoire individuelle.

Comble de la vulgarité, son texte racole par des détours formels lamentables. À commencer par l’épigraphe de Fanon qui pourrait être aussi bien empruntée à Rama Yade, Gaston Kelman, Patrick Lozès, et qui par ailleurs est tronquée.

Qu’est-ce que cette histoire de peuple noir, de nationalité nègre? (…) Je suis intéressé personnellement au destin français, aux valeurs françaises, à la nation française. Qu’ai-je à faire, moi, d’un Empire noir?
Peaux noires masques blancs

Fanon est pratique. Il est mythique. Il est mort vite ; beaucoup jouent les ventriloques avec son œuvre, sollicitée sur tout et n’importe quoi, parce que ça fait toujours bien de citer un révolutionnaire… mort. Mais Fanon était de son temps, de son époque. Il lui est arrivé aussi de se planter ; il n’était ni parfait, ni omniscient et sa pensée a évolué.

Glorifiant le patriotisme, l’intégration et même le sacrifice à la nation française, Mabanckou balance ailleurs un clin d’œil lourdaud vers JFK en disant ceci à son fils :

Demandes-toi ce que tu apportes à cette patrie sans pour autant attendre d’elle une quelconque récompense.5

Les lecteur-ice-s de Mabanckou savent que les références dans son œuvre se font souvent lourdes et maladroites. Ici, le pire se trouve à la fin du recueil d’essais. En symétrie de cette saleté qu’est Le Sanglot de l’Homme Noir, on trouve la lettre de Yaguine Koita et Fodé Tounkara les deux enfants retrouvés morts en 1999 dans un train d’atterrissage. User dans son œuvre d’une lettre écrite par deux enfants, dans une situation d’extrême détresse est un recours inacceptable pour quiconque. Mais c’est abject  quand on vient de pondre un texte visant à culpabiliser les victimes de l’impérialisme et du capitalisme.

Conclusion
Il y a peu de pertinence dans le reste de ce recueil de textes qui arbore une couverture des plus douteuses. La spécialité de Mabanckou c’est de réinventer en permanence l’eau tiède, rassemblant positions politiques lâches, horizon inévitablement patriotique, propos contradictoires, emphase et enfilade de clichés. C’est un « penseur » qui n’a pas l’air de lire beaucoup. Qui cite Fanon mais concurrence Eric Zemmour. Qui reproche aux autres leur manque de mouvement tout en posant des débats fins comme des commentaires You Tube.

Les indépendances, c’était aussi le face-à-face entre le monde traditionnel et le monde moderne. Cravate ou pas cravate? Vin rouge ou vin de palme?

Euh…vraiment ?

M.L. – Cases Rebelles.   Décembre 2012

  1. Nous féminisons même si Mabanckou ne semble parler qu’aux hommes
  2. Mabanckou le cite d’ailleurs dans sa pathétique Lettre à Jimmy, où il embarque, sacrilège, James Baldwin dans ses délires réacs.
  3. Ce type d’emploi du « nous » est malhonnête. Il veut plutôt dire « vous sans moi, parce que moi au moins j’ai compris ». C’est le même « nous » qu’on trouve chez Hélé Beji par exemple.
  4. Parce qu’en effet l’écrivain qui ne cesse de clamer son amour pour la France travaille dans une université américaine. Ses voyages lui offrent sans doute toute la distance des noir-e-s « éclairé-e-s », qui se permettent alors de parler à la place des autres.
  5. « My fellow Americans, ask not what your country can do for you, ask what you can do for your country », Discours d’investiture de John F.Kennedy, 20 Janvier 1961.

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