PERSPECTIVE
Le soufre et le feu ensemble
Au détour de quelques affaires emblématiques de violences policières, de Clichy à Marseille en passant par Nanterre ou Sainte-Soline, ce texte analyse le langage de la cruauté d’État et le lien qu'il entretient avec le passage à l'acte, au regard de sa fréquente incapacité à constituer une preuve, à attester de la préméditation. Il est ainsi intéressant de constater qu'en dépit d'une faible plasticité, les mots du pouvoir - quand bien même ils sont associés à des actes graves de violence - vont toujours être lues avec une ambivalence insoupçonnée alors qu'il serait important de signifier avec les outils du droit qu'ils sont condamnables. À l'inverse, on voit que tout ce qui se dit de l'autre côté du bâton de l'ordre établi est toujours déjà suspect ; et de plus en plus criminalisé.
Sémantique mortelle
Le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, des jeunes fuient la police.
Il y a tellement de raisons de fuir la police ; éviter une potentielle humiliation, des coups, une garde à vue… Trois d’entre eux, Bouna Traoré (15 ans) Zyed Benna (17 ans) et Muhittin Altun (17 ans) pénètrent sur un site EDF, un transformateur, pour se cacher.
Peu après, Bouna et Zyed vont mourir électrocutés et le troisième Muhittin est brûlé sur "au moins 10 % de la surface de son corps".
Le lendemain, des flics débarquent à l’hôpital pour interroger Muhittin Altun alors qu’il vient de perdre deux de ses amis dans des circonstances particulièrement atroces et qu’il est lui-même gravement brûlé.
Mes parents n'étaient pas là, alors que je suis mineur. J'étais toujours sous le choc. Ils m'ont dit :
"À cause de votre connerie, tu sais ce qui se passe à Clichy ? Il y a 13 voitures qui ont brûlé !" 1
Qu(i) est-ce qui a brûlé finalement ? Qu'est-ce que nous disent les mots de la cruauté, le jour d'après?
L'une des phrases qui a participé à incriminer l'action de la police le soir de la mort des deux enfants est celle de Sébastien Gaillemin qui poursuivait les enfants et a déclaré dans sa communication radio : « Deux individus s'introduisent sur le site EDF. En même temps, s'ils rentrent sur le site, je ne donne pas cher de leur peau. »
Attestée depuis le début du XXe, l’expression "ne pas donner cher de la peau" signifie que l’on ne parierait pas un sou sur l’avenir de quelqu'un ou de quelque chose, parce que ça semble perdu d’avance. L’expression annonce une fin proche ; au figuré ou très concrètement. La légèreté avec laquelle elle a été prononcée le 27 octobre 2005 en a fait une condamnation. Après avoir fait une peur conséquente à ceux qui ne seront bientôt plus, elle est l’articulation d’un choix qui ne semble pas avoir occasionné de cas de conscience : celui de les laisser risquer leur vie dans un lieu extrêmement dangereux. Il était motivant de les attraper, de les discipliner ; pas de les protéger (nous l’écrivions il y a dix ans ici.)
Le langage de l'action
Le registre descriptif et analytique de l’invasion, de la guerre, du fléau exogène mène aux mots de l’élimination.
Les révoltes de 2005 sont notamment l’aboutissement d’une guérilla médiatique menée par un ministre de l'Intérieur à l’ambition démesurée adepte de la surenchère en matière de langage incendiaire, Nicolas Sarkozy. Le dimanche 15 juin 2005, à la Cité des 4 000 à La Courneuve, lors d’échanges de tirs, un enfant de 11 ans, Sidi-Ahmed Hammache, reçoit dans le cœur une balle perdue. Sarkozy déclare ensuite :
Dès demain, on va nettoyer au Kärcher la cité des 4 000. On y mettra les effectifs nécessaires et le temps qu'il faudra, mais ça sera nettoyé. 2
L’imaginaire du nettoyage renvoie certes à la lutte contre le crime mais c’est aussi et surtout une manière de mettre en accusation les classes dangereuses qui salissent la ville, des classes considérées comme elles-mêmes intrinsèquement sales par les bourgeoisies ; cette projection de saleté est une manière d’en exiger le contrôle et le disciplinement.
Par ailleurs, l’hygiénisme et ses injonctions sont caractéristiques du rapport colonial. 3 Et puis, l'idée de nettoyage évoque bien entendu celle de nettoyage ethnique, d’autant plus que les êtres humains (qu’il veut nettoyer ou dont il veut nettoyer la Cité des 4000, on ne sait pas bien) sont absents de la saillie sarkozyenne.
Il reviendra une dizaine de jours plus tard et justifiera alors la formule, comme on le voit dans l'archive en tête de cet article : « Le terme "nettoyer au Kärcher" est un terme qui s'impose car il faut nettoyer cela », dit-il face à des jeunes de la ville. Il ajoutait vouloir nettoyer «les trafics» en réponse à un homme lui indiquant qu'on ne «nettoie pas les gens». 4
Quatre mois plus tard, le 24 octobre, en visite à Argenteuil cette fois, Nicolas Sarkozy est accueilli par une jeunesse qui scande “Sarko on t’enc*** !” Les projectiles volent, la situation est inflammable.
Mais le ministre ne renonce pas au style pompier-pyromane qui séduit la France réactionnaire. À des habitant·es, mais surtout devant micros et caméras, il joue sa petite partition d’homme de parole et d’action :
Vous en avez assez hein ? Vous avez assez de cette bande de racailles ? Bah on va vous en débarrasser… . 5
Dire, promettre à des êtres humains qu’on va les débarrasser d’autres êtres humains est plus qu’ambigu. S’agit-il de les déplacer? De les enfermer ? De les tuer ? Pourquoi ? Parce qu'ils insultent un ministre ?
Et que dire du terme “racailles”?
Quelques jours plus tard, à Clichy, Zyed Benna et Bouna Traoré meurent. Ils seront présentés par De Villepin (premier ministre) et Sarkozy comme des voleurs en fuite ; des racailles donc, selon le lexique sarkozyen.
Les paroles des politiques, particulièrement des ministres de l'Intérieur, ont une influence considérable sur les violences policières. Charles Pasqua avait annoncé aux policiers qu'ils seraient "couverts" et ses deux passages à l'Intérieur ( de 1986 à 1988 : de 1993 à 1995) ont été emblématiques ; on se souvient notamment des trois morts en une semaine de 1993.6 Dans le cas des deux morts et des autres victimes pendant les révoltes consécutives à la mort de Nahel Merzouk, on peut émettre l'hypothèse que l'action policière a bien plus été guidée par les permanentes déclarations de confiance renouvelée faites par les ministres de l'Intérieur et le président, que par celles, éphémères, faites par les mêmes sous le coup de l'événement et de sa médiatisation pour étouffer la colère du peuple.
Le geste à la parole
Avant que Nahel Merzouk ne soit tué le 27 juin 2023 à Nanterre, on entend sur la vidéo les mots « tu vas prendre une balle dans la tête » qu’aucun flic ne reconnaît désormais avoir prononcé. Cela sonne pourtant a posteriori comme une promesse, comme l’affirmation explicite d'une intentionnalité puisque c’est ce qui s’est effectivement passé ensuite : Nahel a pris une balle dans la tête
L'activiste d’extrême droite Jean Messiha a lancé une cagnotte de soutien pour le tueur, donnant à la France une occasion de quantifier en numéraire sa satisfaction de voir un policier honorer une certaine promesse d’élimination portée par les discours publics. Selon le texte de la cagnotte, le policier paie à ce moment-là "le prix fort". Les 1,6 millions d'euros finalement versés à sa famille en font sans doute partie.
Le 5 novembre 2025, Médiapart et Libération ont publié les images des caméras-piétons des gendarmes de l'intervention à Sainte-Soline.
Si déjà les images sont incriminantes, les mots révèlent le mépris pour la vie, les corps d'en face, l’intention caractérisée de blesser voire tuer, la joie de pouvoir le faire ; et des supérieurs qui ordonnent des tirs tendus, d’une extrême dangerosité, alors qu’ils sont interdits.
On entend donc des « Bien joué, en pleine gueule », « Tiens, ta mère la pu** ! », « Faut qu’on les tue », « Y a un enc*** que j’ai eu à la tête », « Je compte plus les mecs qu’on a éborgnés », « Vous balancez en tendu ! », « Tendu, tendu, tendu ! » 7
Allègrement, les gendarmes joignent le geste à la parole. Résultat : environ 200 manifestant·es blessé·es.
Le 24 octobre 2025, cinq membres de la Police nationale de Nice ont comparu devant le tribunal correctionnel, mis en cause par un enregistrement de 32 minutes. On y entend des propos tels que : « sale Arabe », « bougnoule », « voleur de France », « sale bougnoule, t'es un arabe, t'es là pour violer des Françaises et nous voler », « arrête de parler bougnoule sinon je t’arrache la tête », « rentre chez toi dans ton pays ». 8 On y entend des bruits de coups même si bien entendu les prévenus nient.
Les mots de l’ordre, sans doute plus que les images encore, disent le projet ; la violence et la cruauté délibérées, à la fois comme stratégie de "maintien de l'ordre" et horizon politique.
Ils disent le mépris et la haine de l’Autre : pour ce qu’il est, ou parce qu’il est dans le camp d'en face. Ces mots de l’élimination trahissent le plaisir évident de faire mal, le désir de pouvoir exulter haut et fort comme un signal à soi, et à d’autres qui en motiveront d’autres et ainsi de suite.
Ce discours de la destruction imminente fait écho aux mots de mépris raciste, sexiste 9 au tutoiement, aux insultes, que des représentant·es de la force publique, mais aussi parfois de l’administration, nous réservent. Mais il est aussi l’écho de multiples discours facilitateurs de passage à l’acte produits par les médias et les politiques.
Par ailleurs, ce langage de la menace et de la destruction est aussi à penser au regard de l'instrumentalisation généralisée du délit d'outrage et rébellion dans les cas de violences policières 10 qui sert de contrefeu pour entraver ainsi la reconnaissance des violences policières ou les justifier ; voire obtenir des dommages et intérêts. Dès 2006, la LDH soulignait que "les victimes de violences policières sont pratiquement toujours condamnées lorsque les policiers portent plainte pour « outrage et/ou rébellion »".
Fréquemment, les victimes n'ont en réalité rien dit ou absolument pas ce qu'on les accuse d'avoir dit ; imaginez si on parlait à la police comme eux s'autorisent à le faire dans le cadre de leur activité professionnelle...
La conscience de l’impunité ne vient pas uniquement du travail désastreux d’instances comme l’IGPN, IGGN et autres cellules déontologiques 11et de la justice : elle émane d’un discours public qui prêche la violence et s’assure d’un continuum de déshumanisation, d’annihilation préalable.
Un soir d’octobre 1980, dans les quartiers nord de Marseille, le CRS Jean-Paul Taillefer annonçait, lors d’un contrôle, « ce soir j’ai la gâchette facile » avant d’envoyer deux balles de fusil-mitrailleur dans la tête de Lahouari Ben Mohamed.
Encore une fois, ce qui frappe ici est la légèreté et la presque banalité avec laquelle la menace, l'intention de donner la mort est énoncée. Et quand c’est si facile à dire, on ne peut pas s’étonner que le passage à l’acte soit si “facile”. Malgré ces mots de l'accusé, le ministère public défendra la thèse de l’homicide involontaire pendant toute l’affaire Ben Mohamed.
La période liminaire actuelle, où le désir fasciste se crie et le vernis démocratique craque, est à cet égard étrange. Les flics, gendarmes (ou politiques) surpris à joindre le geste à la parole et la parole au geste vont payer le prix de ce qu'il reste du vernis démocratique. Quoi qu'en pense celleux qui font des cagnottes, ce n'est en aucun cas le "prix fort". Par ailleurs, la relative médiatisation de quelques "affaires" et la vulgarisation du sujet "violences policières" doivent être analysées au regard de la multiplication par trois du nombre de personnes tuées annuellement 12, et au regard de l'envol des chiffres de personnes agressées, blessées et mutilées.
Cases Rebelles (novembre 2025)
- Lire dans Le Parisien, 15/12/2005 Le rescapé de Clichy livre sa version du drame. [↩]
- https://www.liberation.fr/checknews/2018/03/21/nicolas-sarkozy-a-t-il-vraiment-utilise-le-mot-karcher_1653412/ [↩]
- https://theconversation.com/lhistoire-coloniale-francaise-et-lobsession-hygieniste-48914 [↩]
- «Le terme "nettoyer au Kärcher" est un terme qui s'impose» [↩]
- Ibid [↩]
- Eric Simonté, 18 ans, abattu le 4 avril à Bissy, en Savoie ; Makomé M'Bowolé, 17 ans, tué à bout portant d'une balle dans la tête le 6 avril 1993, dans le 18ᵉ arrondissement de Paris ; Rachid Ardjouni, 17 ans, tué d'une balle dans la tête le 7 avril à Wattrelos. [↩]
- La manifestation de Sainte-Soline vue par les gendarmes [↩]
- "Sale bougnoule" : l'enregistrement audio qui a envoyé cinq policiers au tribunal [↩]
- Il faut lire les résultats de l'enquête #NousToutes pour arrêter de répéter que les violences policières ne touchent que les hommes, tout comme il faut poursuivre l'analyse de la dimension sexuelle d'un certain nombre d'agressions policières subies par les hommes. [↩]
- Le CODEDO - COllectif pour une DÉpénalisation du Délit d'Outrage - existe depuis 2008. Et on trouve un certain nombre d'articles sur cette instrumentalisation : Délits d’outrage et de rébellion: la botte secrète des policiers violents , Les visages de l’outrage : enquête sur un délit en vogue, Forces de l'ordre: les condamnations pour outrage ou rébellion sont en hausse, etc. L'une des premières revendications du Réseau d'entraide vérité et justice est la suppression du délit d’outrage et rébellion. [↩]
- Il faut lire le récent rapport de Flagrant Déni. [↩]
- Lire sur Basta! : Depuis Zyed et Bouna, 162 personnes sont mortes suite à une tentative de contrôle de police [↩]




