Micro-agressions : un bref historique de la recherche scientifique

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PERSPECTIVES

Micro-agressions : un bref historique de la recherche scientifique

À l’occasion de la sortie en septembre 2021 d’un numéro spécial de “Perspectives on Psychological Science”1 consacré exclusivement au sujet des micro-agressions, nous vous proposons de revenir sur différentes étapes historiques de la recherche sur le sujet dans le champ de la psychologie mais aussi de la sociologie et l'anthropologie.

Fresque murale en hommage aux victimes de mai 1967 (Philippe Laurent, Pointe-à-Pitre, 2007)

Par Cases Rebelles

Novembre 2021

Le terme « micro-agression » (en anglais : "microaggression") a été proposé en 1970 par le Docteur Chester Pierce, éminent psychiatre noir américain formé à Harvard. Il a été le premier à décrire ces actes dans les années 1960. Il a défini les micro-agressions comme « les interactions raciales entre noir·e·s et blanc·he·s [qui] sont caractérisées par des remarques humiliantes, effectuées sur un mode automatique, préconscient ou inconscient ». Les micro-agressions s’opposaient pour Pierce à ce qu’il qualifiait de « macro-agressions » c’est-à-dire des manifestations franches et indubitables de violence raciale.

En Europe, dès 1984, l’anthropologue et sociologue Philomena Essed initie avec Alledaags racisme un travail d’analyse précurseur, basé sur des entretiens avec des femmes originaires du Surinam vivant aux Pays-Bas2 et des femmes noires des états-unis, qui trouvera son apogée dans l’ouvrage révolutionnaire Understanding Everyday Racism: An Interdisciplinary Theory (1991) où sur la base de 2000 entretiens elle déploie, avec une grande précocité, un cadre théorique pour penser le “racisme au quotidien” équivalent conceptuel des micro-agressions raciales. Ses conclusions déclencheront une véritable polémique dans un pays qui refusait de se penser comme raciste, malgré son passé colonial et esclavagiste.

Depuis Pierce, la connaissance des micro-agressions s’est accrue dans le grand public et le monde de la recherche. Il s'est développé également tout un argumentaire visant à nier leur réalité : « Certains détracteurs ont qualifié le concept d'antiscientifique, ou pire encore, de subterfuge politique »3 explique Monnica T. Williams, spécialiste de la question et éditrice du numéro de Perspectives on Psychological Science qui vient de paraître. Les micro-agressions sont pourtant bien réelles et ne sont pas une simple expérience subjective explique Williams dans l’article “Microaggressions: Clarification, Evidence, and Impact”4, et la résistance au sein même du champ de la psychologie à la dénonciation des micro-agressions par les personnes noires, à leur étude et la mise en place de programmes visant à lutter contre ces dernières repose sur des arguments racistes, psychophobes qu’elle n’hésite pas à replacer dans une longue histoire de racisme médical et de pathologisation des noir·e·s. (Elle cite la drapetomanie, maladie mentale qu’inventa Samuel Cartwright en 1851, pour expliquer pourquoi les personnes noires esclavisées fuyaient les plantations.)

Peut-être que l’une des affirmations les plus déconcertantes de Lilienfeld5 est l’idée qu’enseigner aux personnes non blanches ce que sont les micro-agressions pourrait les « sensibiliser » à voir des vexations partout, leur causant un préjudice psychologique dans la mesure où ces personnes sont plus susceptibles de se percevoir comme étant fragiles émotionnellement” (p. 162). Il établit une comparaison entre les potentiels préjudices que représente le fait d’informer les personnes non blanches sur les micro-agressions à des symptômes du trouble dissociatif de l’identité ou du trouble du stress post-traumatique, aux victimes en proie au tourment mental et souffrant de fragmentation de la personnalité. Le seul recours raisonnable, semblait-il conclure, est de dissimuler l’information, suggérant que les personnes non blanches n’auraient peut-être pas la constitution psychique nécessaire pour la supporter.6

Le docteur Derald Wing Sue de l’université de Columbia, cofondateur avec son frère de l’Asian American Psychological Association, a réalisé en 2007 un travail qui a fait date. Il définit les micro-agressions ainsi : “les affronts, les offenses ou les insultes, verbales, non verbales, et environnementales, intentionnelles ou non, qui communiquent des messages hostiles, désobligeants ou négatifs aux personnes cibles sur la seule base de leur appartenance à un groupe marginalisé.”7

Il élargit également les micro-agressions au champ du genre et des sexualités et les divise en trois catégories :

micro-attaque : un comportement racial explicite, verbal ou non verbal, par exemple des injures, un comportement d'évitement, des actions discriminatoires délibérées ;

micro-insulte : emploi de termes qui traduisent l'impolitesse et l'insensibilité et rabaissent l'héritage ou l'identité raciale d'une personne ;

micro-invalidation : communications qui excluent, nient ou invalident les perceptions psychologiques, les sentiments ou la réalité expérimentale d'une personne appartenant à un groupe particulier.

Les chercheur·euse·s ont depuis enrichi leur compréhension du phénomène en créant des échelles de mesure des micro-agressions en fonction de groupes raciaux spécifiques, avec des critères et facteurs différenciés. Monnica T. Williams nous donne un aperçu de l’avancée de ces recherches dans “After Pierce and Sue: A Revised Racial Microaggressions Taxonomy”8 . En 2015, J. A. Lewis and Neville (2015) ont par exemple élaboré l’échelle des Microagressions Raciales Genrées pour les Femmes Noires qui inclut ces quatre facteurs : présupposés sur la beauté et l’objectification sexuelle, réduction au silence et marginalisation, le stéréotype de la femme noire forte et le stéréotype de la femme noire en colère.

Les micro-agressions, souligne Williams, ne se résument pas à des remarques, en apparence positives ou des remarques négatives, elles comprennent également des actions autant que de « l’inaction, l’invisibilisation, le fait d’être traitée comme une personne infectée/contagieuse. »9 Elles peuvent aussi se manifester dans l’environnement, l’espace public, par exemple à travers le nom d’un parc ou d’une rue donné à un esclavagiste, de statues à son effigie, etc.

Les micro-agressions, cependant, ne sont pas des erreurs inoffensives ; il s'agit plutôt une forme d'oppression qui renforce les disparités injustes de pouvoir entre les groupes, que ce soit ou non l'intention consciente de l’agresseur·e (Williams, 2020). Les stéréotypes pathologiques sont le produit de mythes de légitimation qui reflètent et renforcent les structures de pouvoir existantes et sont la base des actes micro-agressifs.10

L’une des raisons pour laquelle les micro-agressions restent difficiles à prouver, rappelle Williams, est la complicité endogroupe, c’est-à-dire la collusion spontanée entre les dominant·e·s pour nier le phénomène et retourner la violence contre la personne agressée. Dans un article nommé « “It’s Not in Your Head”: Gaslighting, ‘Splaining, Victim Blaming, and Other Harmful Reactions to Microaggressions », que l'on retrouve dans ce même numéro spécial, Veronica E. Johnson, Kevin L. Nadal, R. Gina Sissoko et Rukiya King développent le concept de “micro-agressions secondaires” pour décrire l’éventail des procédés — détournement cognitif (gaslighting11 ), le splaining (explication condescendante et non sollicitée à l’endroit d’une personne sur sa propre situation, condition sociale, etc.) et culpabilisation de la victime — visant à nier les micro-agressions tout en contraignant les victimes à remettre en question leurs propres perceptions.

Williams propose une synthèse de 61 études et augmente la taxonomie de Derald Wing Sue12  en identifiant 16 catégories de micro-agressions liées à la race.

Pour revenir aux critiques du concept, Monnica T. Williams rappelle qu’elles s’articulent notamment autour de la question de l’intentionnalité et de la malveillance qu’il serait impossible d’imputer aux auteur·e·s de la micro-agression. Ainsi, pour qualifier les personnes auteures de l’agression et celles qui la subissent, Lilienfeld, dans un geste d’euphémisation aussi grotesque que violent, propose les termes de “deliverer” et “recipient” (livreur et destinataire). “Remarquons”, ironise Williams, “que le terme livreur peut évoquer l’image d’un livreur étudiant portant une pizza dans une boîte en carton, un transporteur d’UPS avec un colis que l’on attend depuis longtemps, ou même le Père Noël apportant des cadeaux et pourtant, aucun enfant ne souhaiterait trouver des micro-agressions au pied du sapin.” Williams, elle, fait le choix du terme “offender” (coupable, agresseur) en s’appuyant sur l’exemple d’un chauffeur qui renverserait par accident un piéton et le blesserait : même si on ne peut qualifier l’acte d’intentionnel, même si le chauffeur ne l’a pas renversé sciemment, celui-ci peut être reconnu coupable et condamné pour imprudence et manque de maîtrise de son véhicule. Williams emploie donc ce terme d’ “agresseur” pour désigner les auteur·e·s de l’agression et celui de “cible” pour celle et ceux qui la subissent, tout en précisant que le terme “victime” est également adapté.

En dépit du nom qui leur est donné, il est prouvé que l’effet cumulatif des micro-agressions a des conséquences graves sur la santé tant physique que mentale des cibles/victimes. Une importante littérature scientifique produite depuis maintenant vingt ans aboutit à la même conclusion, indiscutable, accablante : on observe “des liens significatifs entre le fait de subir des micro-agressions et des taux plus élevés de dépression (Huynh, 2012; Nadal, Griffin, et al., 2012), d’anxiété (Williams et al., 2018), de troubles du stress post-traumatique (Williams et al., 2018), de réduction du bien-être psychologique (Forrest-Bank & Cuellar, 2018; Hurd et al., 2014), et de baisse de l’estime de soi (Donovan et al., 2013; Nadal,Wong, et al., 2014).” Angle mort de la recherche, l’étude des micro-agressions du point de vue des agresseurs constitue un des apports les plus récents à la compréhension du phénomène. On peut citer Kanter et al. (2020) qui ont développé l’Échelle des cognitions et attitudes culturelles (CCAS). Basée sur l’auto-déclaration, elle mesure “la probabilité qu’une personne a de commettre des micro-agressions dans différents contextes spécifiques. Une analyse factorielle exploratoire et confirmatoire d'un large échantillon d'étudiant·e·s blanc·he·s a identifié quatre catégories : colorblindness13 (focalisation sur les expériences humaines courantes et croyance en la méritocratie), attitudes négatives (attitudes hostiles et critiques envers les personnes non-blanches), objectivation (se concentrant sur les caractéristiques raciales spécifiques de la personne de couleur) et évitement (distanciation physique et éviter les conversations difficiles sur la race).” Williams fait remarquer que le caractère non intentionnel de la micro-agression, longtemps admis, se trouve de plus en plus remis en question par les travaux de recherche.

Et la France? Entre une compréhension commune qui se manifeste dans les milieux militants, sur les réseaux sociaux et les offensives réactionnaires à répétition qui dénoncent l’excès de sensibilité des groupes les plus vulnérabilisés, il est difficile de jauger l’état de la recherche et des pratiques de soin en France. On trouve des articles de vulgarisation et infiniment peu de littérature scientifique, les textes francophones émanant plus souvent du Québec.
On n'a par contre pas trop de difficultés à trouver des articles sur les prétendues dérives du concept, imputées à tel ou tel courant fantasmé comme unitaire et monolithique (parfois fantasmé tout court) par les forces réactionnaires, et mobilisé ad nauseam à des fins de délégitimation. Ces mêmes arguments d'excès de sensibilité ou de caprices copiés sur l'Amérique du Nord se retrouvent dans d’autres papiers d'apparence plus sérieuse. Sous la plume de certains, même critiques, le concept devient foucaldien, éludant allègrement les travaux de recherche et de conceptualisation effectués par les chercheur·euse·s non blanc·he·s, Pierce, Sue et Williams. Critiques donc, mais eurocentrés quand même.

On attire votre attention sur Le racisme récréatif, essai d'Adilson Moreira, traduit et publié par les très bonnes éditions Anacaona, où un chapitre est consacré aux micro-agressions. La question des micro-agressions dans le milieu professionnel et les manières d'y riposter sont aussi au cœur de l'ensemble de l'important travail (ateliers, coaching, podcast, etc.) de Marie Dasylva qui sort prochainement Survivre au taf: stratégies d'auto-défense pour personnes minorisées.

Voici quelques ressources accessibles en français sur le sujet:
- Le mémoire de recherche Être jeune et Noir·e· : Les micro-agressions raciales vécues par de jeunes Noir·e·s de 18 à 30 ans en milieu scolaire au Québec et en Ontario de Jennifer Louis.
- Micro-agression, gaslighting : de l’importance de nommer les comportements racistes d'Evie Muir
- Renaud Cornand et Pauline Delage, « Minorisations ordinaires dans l’enseignement supérieur. L’expérience d’étudiantes portant un hijab dans les Bouches du Rhône », Genre, sexualité & société [En ligne], 22 | Automne 2019.
- Pour les anglophones l'ouvrage précieux de Monnica T. Williams, Managing Microaggressions : Addressing Everyday Racism in Therapeutic Spaces, destiné en premier lieu aux professionnels de la santé mentale pour améliorer la prise en charge des patient·e·s ainsi que leurs pratiques thérapeutiques.

  1. https://journals.sagepub.com/toc/ppsa/16/5 []
  2. Essed est née aux Pays-bas de parents surinamiens mais a grandi principalement au Surinam []
  3. Current Understandings of Microaggressions: Impacts on Individuals and Society – Association for Psychological Science – APS []
  4. Monnica T. Williams, Microaggressions: Clarification, Evidence, and Impact. Perspectives on Psychological Science. 2020;15(1):3-26. Disponible dans son intégralité à cette adresse : https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/1745691619827499 []
  5. Scott O. Lilienfeld était professeur de psychologie à l'Université d'Emory. Il est notamment l'auteur de "Microaggressions: Strong Claims, Inadequate Evidence." []
  6. ibid []
  7. Derald Wing Sue Ph.D., Microaggression: More Than Just Race, Blog de Psychology Today 17 novembre 2010. []
  8. Disponible dans son intégralité à cette adresse : https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/1745691621994247 []
  9. Monnica T. Williams, op. cit. []
  10. After Pierce and Sue: A Revised Racial Microaggressions Taxonomy []
  11. Le terme trouve son origine dans une pièce de Patrick Hamilton nommée “Gas light” (1938) qui fit l’objet de deux adaptations cinématographiques, l’une, anglaise, de Thorold Dickinson (1940) et l’autre, étasunienne, par George Cukor (1944). []
  12. D. W. Sue, C. M. Capodilupo, G. C. Torino, J. M. Bucceri, A. M. B. Holder, K. L. Nadal & M. Esquilin (2007). Racial microaggressions in everyday life: Implications for clinical practice. American Psychologist, 62(4), 271–286. []
  13. indifférence prétendue à la race afin de nier l’existence du racisme []