« Remuer l’eau » et construire des ponts : une conversation avec Ericka Huggins et Yuri Kochiyama

Publié en Catégorie: ALLIE-E-S, AMERIQUES, INTERNATIONALISME

Cette interview est parue en 2009 dans le magazine Amerasia. Nous la traduisons et publions ici avec l’aimable autorisation de Mary Uyematsu Kao qui l’a réalisée. Nous la remercions chaleureusement de permettre ce partage.

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Le 8 août 2008, Yuri et Ericka échangeaient pour la première fois. Ericka avait sollicité une interview conjointe avec Yuri pour sa contribution à ce numéro spécial d’Amerasia, dans un esprit de rapprochement entre les communautés afro-américaines et asiatiques. J’ai été frappée par la tâche à accomplir en présence de ces deux femmes qui ont incarné les moments historiques de la mort de Malcolm X et Bunchy Carter et John Huggins (le mari décédé d’Ericka) tous deux tués par balles. Yuri et Ericka sont restées d’une fidélité inébranlable à la cause des droits humains pour tous. Ce combat, qui est celui de toute leur vie, contre toutes les formes d’injustice continue d’être une source d’inspiration pour des personnes de tous les milieux.

Yuri Kochiyama and Ericka Huggins having a conversation in Yuri’s assisted living apartment in Oakland, California, August 8, 2008.
Yuri Kochiyama et Ericka Huggins en conversation dans l’appartement médicalisé de Yuri à Oakland, Californie, le 8 Août 2008.
Arrière-plan historique

Yuri Kochiyama est la militante Asiatique-américaine des droits humains la plus célèbre issue du Mouvement de libération noire des années 1960. On se souviendra toujours d’elle soutenant la tête de Malcolm X alors qu’il succombait à une douzaine de coups de feu au Audubon Ballroom le 21 février 1965.
« Passing it on ; a memoir » raconte les nombreuses prises de conscience politiques qu’elle a eu  au cours de sa vie. Elle a maintenant 88 ans1 et vit dans une résidence médicalisée à Oakland, en Californie.

En janvier 1969, John Huggins et Bunchy Alprentice Carter ont été abattus à Campbell Hall, un bâtiment qui abritait  quatre nouveaux centres d’études ethniques récemment ouverts à  UCLA2 . De mai 1969 à mai 1971, Ericka Huggins, ainsi que Bobby Seale, furent séquestrés en prison sur la base de fausses accusations portées contre eux dans le cadre d’une nouvelle tentative de destruction du Black Panther Party de la part de Cointelpro. La campagne « Liberté pour Bobby Seale, Liberté pour Ericka Huggins » est devenue un cri de ralliement international contre les méfaits de l’impérialisme américain. Cela se passait au plus fort de l’influence du Black Panther Party, et Ericka venait d’organiser la section de  New Haven. Ericka se distingue comme la seule femme ayant occupé un poste de direction dans le Black Panther Party pendant quatorze ans. Elle a été directrice de l’école communautaire d’Oakland de 1973 à 1981, créée par le Black Panther Party qui était l’une des premières écoles communautaires de développement de l’enfant parmi les écoles élémentaires du pays. À la fin des années 1970, elle a enseigné le Hatha Yoga et la méditation aux personnes internées dans les prisons de district et de l’État de Californie et à travers le projet de prison de Siddha Yoga. Pour sa survie, elle a appris la méditation en autodidacte quand elle était en prison. En 1990, Ericka fut la première femme à être bénévole pour le projet Shanti, qui développait des programmes pour les femmes et les enfants vivant avec le VIH  dans les districts de Tenderloin et du Mission à San Francisco. Elle est actuellement professeure en études  féminines à l’Université d’État de Californie-East Bay.

Interactions dans l’histoire, telles que racontées par Yuri Kochiyama

Il y a eu beaucoup d’exemples dans l’histoire où les gens ont interagi sans violence et sans effusion de sang ; échangé des ressources grâce à des relations amicales et pacifiques ; en particulier entre la Chine et l’Afrique à partir du XIe siècle environ. Cette histoire n’est pas bien connue. La véritable histoire a souvent été cachée, obscurcie, déformée. Il appartient aux étudiants, aux chercheurs progressistes, en quête de vérité de  « fouiller dans l’histoire » et découvrir des pépites. Ce sera une tâche passionnante. Et beaucoup de jeunes, de réalisateurs et de chercheurs sont déjà en train de le faire. Il y a plusieurs années, j’ai eu la chance de rencontrer Steve Wong, autrefois propriétaire de la librairie « People’s Bookstore » de San Francisco. Et il m’a laissée gracieusement emprunter deux livres qui m’ont ouvert les yeux.
Smoked Yankees contient des lettres de soldats noirs américains dans toutes l’histoire des États-Unis. La section sur les soldats noirs  envoyés aux Philippines et leur ressenti est éclairante. L’autre livre est Star Raft : China’s Encounter with Africa (Star Raft: la rencontre de la Chine avec l’Afrique) sur une période qui précède Christophe Colomb. Oui, l’histoire est importante. Souvenez-vous, Malcolm X nous avait avertis : « Étudiez l’histoire. Apprenez sur vous-mêmes  et les autres. Nous avons plus de points communs dans nos vies que nous le pensons. Cela nous aidera à nous comprendre les uns les autres. » Mais l’histoire, selon la manière dont elle est racontée, peut être utilisée comme une arme pour nous diviser davantage. La traite en Afrique de l’Est, c’était la traite des Africains et des Asiatiques sur les navires européens dans l’océan Indien, déportant des esclaves asiatiques du Bengale, du Sud de l’Inde, du Sri Lanka, de l’archipel indonésien, des Philippines, de la Chine et du Japon vers les possessions hollandaises et portugaises en Asie et en Afrique.

Entre 1870 et 1890, quand le projet de  Loi d’Exclusion des Chinois tristement célèbre était examiné au Congrès, les leaders noirs comme Frederick Douglass et Augustus Straker s’y sont opposés. Ils ont déclaré que les adversaires des Chinois étaient les adversaires des Noirs. Un seul sénateur courageux, Blanche K. Bruce, le seul afro-américain, a contesté le projet de loi sur le Sénat. Il a voté contre la restriction des droits des Chinois. Au tournant du siècle, un homme du nom de Sen Katayama arriva du Japon aux États-Unis. Il est considéré comme le premier Asiatique à avoir étudié dans une université noire dans le Sud. Ensemble, avec le très célèbre écrivain noir de la Harlem Renaissance Claude McKay, ils ont mis sur pieds le Parti Communiste à New York. Et ils se sont rendus à Moscou ensemble. Katayama a laissé une marque indélébile sur l’histoire des travailleurs issus des minorités ethniques aux États-Unis, mais il est malheureusement inconnu même parmi les Asiatiques-Américains. En 1920, un autre Asiatique qui est venu aux États-Unis a eu des échanges avec les Noirs, et au cours de la lutte de libération de sa propre nation il a acquis une renommée internationale : c’était Ho Chi Minh. Ho a vécu dans les ghettos de Chicago et Harlem, il est devenu un admirateur du fantastique leader noir, Marcus Garvey, et l’a soutenu. Il a écrit ce qui est probablement l’un des premiers livres sur le racisme aux États-Unis et sur le racisme en Afrique, tous deux imprimés en Union soviétique dans les années 1920. Considéré comme l’un des plus grands leaders du monde, Ho a lutté sans relâche pour l’indépendance de sa nation. Il a été forcé à s’exiler pendant trente ans, mais il est devenu dans les années 60 et 70 une source d’inspiration pour les militants anti-guerre du Vietnam dans le monde entier.

Dans les années 1930, un autre géant, un homme noir, W.E.B. Du Bois, un historien, un écrivain, un enseignant, un leader politique, a cette fois-ci traversé les mers, dans le sens inverse, vers l’Asie. Il a visité la Chine, la Mandchourie et le Japon. Du Bois a rencontré Mao et d’autres dirigeants chinois. D’autres Noirs américains célèbres ont visité la République populaire de Chine – Langston Hughes, Vickie Garvin, Robert Williams et plusieurs membres du Black Panther Party. Les militants Asiatiques-américains qui  ont voyagé avec les Black Panthers en Chine et en Corée du Nord sont Pat Sumi, qui est décédé, et Alex Hing, qui est toujours militant à New York.

Au début des années 1940, un des leaders noirs qui fut envoyé en prison parce qu’il ne voulait pas soutenir la guerre contre le Japon était Elijah Muhammad de la Nation Of Islam. Lui et les autres membres de la Nation Of Islam ont tous ont été envoyés en prison. Quelques années après qu’Elijah Muhammad soit sorti de prison, un riche homme d’affaires japonais du nom de Seiho Tajiri a été tellement impressionné par Elijah qu’il a rejoint le Nation of Islam. Tajiri a ouvert deux locaux appelés la Japanese/African American Society (la Société Japonaise/Africaine-américaine), l’un à Chicago et l’autre à Atlanta, pour œuvrer à l’amitié et  la coopération commerciale entre les deux peuples. L’un des événements les plus marquants de l’histoire moderne fut la Conférence de Bandung en 1955, dirigée par Ahmad Sukarno, chef de l’Indonésie. C’était la première conférence de ce type, à laquelle participaient des dirigeants du Tiers-Monde, principalement des Africains et des Asiatiques, au niveau diplomatique. Le gouvernement américain s’était irrité de ne pas être convié, mais de nombreux Noirs éminents y assistèrent, comme Adam Clayton Powell, Bill Worthy et Margaret Cartwright, qui était le premier reporter noir affecté aux Nations Unies. Malcolm  tenait Sukarno en haute estime parce qu’il ne voulait pas s’accommoder à l’homme blanc. Sukarno avait lancé ces mots : « Au diable l’aide des États-Unis! » Les États-Unis ont renversé Sukarno par un coup d’État. Sukarno n’a jamais retrouvé sa position de pouvoir, mais il a entraîné la convergence des Africains et des Asiatiques sur des questions mondiales. Aussi dans les années 50, tout comme l’Amérique s’est trouvée mêlée à la guerre  de Corée, que les États-Unis décrivirent comme une « action de police », un porte-parole noir illustre et charismatique, Paul Robeson, a déclaré lors d’un rassemblement au Madison Square Garden qu ‘« il serait idiot pour les Afro-Américains de s’opposer à leurs frères asiatiques. » (Oui, il a appelé les Coréens ses « frères asiatiques »). Il a exhorté les Noirs à résister. Il a ajouté que si nous n’arrêtions pas nos aventures armées en Corée aujourd’hui, demain ce serait l’Afrique. « L’endroit où le peuple nègre doit se battre pour sa liberté, c’est ici ». Malgré ses multiples talents et son  dynamisme en tant de héros du football, avocat, acteur, chanteur, conférencier de renommée mondiale, Robeson est devenu une menace pour les États-Unis. Robeson aimait l’humanité et était précurseur des internationalistes noirs révolutionnaires des années 60. Vous imaginez pourquoi il est devenu une telle cible d’offensives anti-communistes et d’attaques haineuses. Et bien sûr, il y a des troupes américaines en Afrique aujourd’hui. Les années 60 ont vu  beaucoup d’intéressants événements se produire. Un événement qui a retenu l’attention des médias c’est la déclaration de soutien à la lutte des Noirs en Amérique par nul autre que Mao Tse-tung, le grand leader de la République populaire de Chine émergente.
Lors des émeutes de 1968, il déclara publiquement: « Au nom du peuple chinois, j’apporte un soutien résolu à la juste lutte du peuple noir aux États-Unis. » Le leader noir le plus charismatique qui ait marqué les Américains d’origine asiatique est Malcolm X. Son succès universel provenait de son amour et sa fierté d’être noir, son respect de tous les peuples de couleur, la force dans sa conviction d’autodétermination, sa recherche de l’égalité, des droits de l’homme, de la dignité humaine et de la vérité. Les jeunes Asiatiques-Américains des années 60 étaient autant impressionnés par Malcolm que les autres militants du Tiers-Monde.

Nous devons abattre les barrières et les peurs ; construire des relations fructueuses ; mais aussi admettre que chaque groupe ethnique a ses propres problématiques prioritaires, et a donc besoin de moments communautaires et de leaders qui lui sont propres. Cependant, en tant que force unie, ensemble, nous pouvons remettre en question le système dans lequel ceux qui ont de la richesse et du pouvoir politique profitent du travail et du désespoir des marginalisés. Nous devons nous voir comme des amis et des voisins et nous soucier sincèrement des difficultés et des problèmes de chacun. Si nous voulons changer la société, nous pouvons commencer par nous transformer ; apprendre les uns des autres sur l’histoire, la culture, les rêves, les espoirs, les expériences personnelles des uns et des autres. Nous verrons que nous sommes en quête des mêmes principes, valeurs et visions du meilleur dans la société. Nous devons nous unir pour l’avenir de la société.

Dans cette conversation, les abréviations suivantes seront utilisées par souci de concision: EH-Ericka Huggins; YK-Yuri Kochiyama; MK-Mary Kao; et JK-John Kao. Bien que le début de la conversation puisse sembler quelque peu abrupt, il ne fallut pas plus de quelques minutes à Yuri pour se mettre au travail.

YK: Je suppose que quand ton mari, et … quel est le nom de l’autre frère ?

EH: Bunchy …

YK: Le Black Panther Party a dû être sous le choc…

EH: Ouais, choqué et triste et prêt à riposter. Pourtant, il n’y avait personne vraiment contre qui riposter. Même si ça semblait être un coup de l’organisation US3 il s’agissait du FBI et ils l’ont admis plus tard. Dans un document.

YK: Oui, le FBI, ils sont …

EH: Est-ce qu’ils sont pas cinglés?

YK: Ils sont sournois…

EH: Et nous, les contribuables américains… nous les finançons. Nous étions tous très tristes et en colère. Et nous avons décidé que la meilleure réaction était de continuer la lutte.

Passing it on de Yuri KochiyamaYK: À de nombreuses occasions, les Asiatiques et les Africains ont établi des liens. Dès 1100, les Asiatiques et les Africains ont été en relation. En 1882, seuls les Noirs se sont opposés à La Loi d’exclusion des Chinois4. Le seul sénateur noir de l’époque, Blanche K. Bruce, s’est élevé contre cette loi. Il était hors de lui, il a déclaré, «Cela aurait pu arriver aux Noirs. Et ils auraient perdu leurs droits civils. » Les Chinois ont été très surpris et reconnaissants que les orateurs noirs aient parlé en leur faveur. En 1889, quand Theodore Roosevelt a emmené ses Rough Riders5 , l’armée américaine blanche, aux Philippines… et tué un million de civils philippins – les soldats noirs qui accompagnaient les Rough Riders ont été choqués par la brutalité de ces soldats américains massacrant les philippins. L’officier le plus gradé parmi les noirs a crié à ses hommes, « Nous nous battons du mauvais côté. Nous devrions être avec les Philippins. » Il a conduit les soldats noirs dans les montagnes, et est entré en contact avec les guérillas philippines. Cette histoire vraie ne doit jamais être oubliée. Cela montre que de simples soldats ont fait preuve de courage pour affronter les officiers corrompus.

EH: Et nous pouvons imaginer que les femmes étaient impliquées dans tout ça, n’est-ce pas? La question que Mary se pose est « Pourquoi ne connaissons-nous pas leurs noms… quand on parle de Du Bois … qu’en est-il de Shirley Graham Du Bois ? Les femmes ont toujours été là. Vous êtes un exemple de cela, parce que vous avez toujours été là. Il y avait des femmes là-bas. Pourquoi à votre avis nous n’entendons pas parler des femmes ?

YK: Eh bien, il y a une femme qui se distingue vraiment, et beaucoup de personnes même parmi les militants ne la connaisse pas. La femme noire le plus remarquable dans l’histoire c’est Vicki Garvin.

EH: Oh, j’ai lu un petit truc sur elle. Parle-nous d’elle.

YK: Vicki Garvin devrait être la femme leader la plus connue. Mais elle n’a pas vécu aux États-Unis pendant le mouvement des droits civiques. Elle a beaucoup vécu en Afrique. En 1964, quand Malcolm est allé au Ghana, elle a présenté Malcolm à la communauté internationale là-bas. Et l’ambassadeur de Chine était si impressionné de rencontrer Malcolm, qu’il a invité Malcolm en Chine. Il disait que la Chine devrait connaître Malcolm et ce qu’il fait pour les Noirs ici. Mais il ne pouvait pas s’y rendre ; il avait trop d’engagements. Malcolm a demandé à Vicki Garvin d’aller en Chine. Et elle pensait que peut-être elle resterait quelques semaines ou plusieurs mois. Elle est restée 10 ans. Et elle a enseigné l’anglais aux Chinois. Et elle était engagée dans l’activisme social. Elle avait accompli un travail considérable en Afrique. Elle a travaillé avec des gens comme Du Bois. Elle a travaillé avec tous les leaders noirs de l’époque. Pourtant, Vicki Garvin n’était pas très connue parce qu’elle se trouvait en Afrique – au Nigeria ; puis en Chine pendant dix ans. Au moment où elle est revenue aux États-Unis, elle était plus âgée et peut-être pas en très bonne santé. Elle a épousé un communiste blanc en Chine.

EH : Tu vois, c’est exactement de ça dont nous parlons. Il devrait y avoir un moyen de… Ce qui s’est passé que ce soit bien ou mal, juste ou injuste ça n’a plus d’importance aujourd’hui. Faisons juste bien les choses, rectifions la situation, en mettant en avant ces visages et ces noms.
Ce que Richard Aoki faisait par exemple dans les années 60, il devait bien avoir des femmes qui faisaient aussi la même chose. Qui sont-elles? Quels sont leurs noms? Pouvons-nous les invoquer ? Je sais qu’elles étaient là.
À tous les échelons du mouvement, il y avait des femmes qui prenaient en charge tout le travail d’organisation, et tout le travail d’élaboration des programmes et faisaient tourner la boutique… et pour être honnête veillaient pour ce qui est du BPP – à ce que les hommes soient constamment satisfaits. Pas à la manière de bonnes épouses, mais en faisant en sorte d’améliorer presque toutes les situations.
Il y a une femme dans l’industrie du divertissement qui travaille sur un film intitulé Growing Up Panther. Ça a l’air intéressant : l’idée de base c’est qu’il y a beaucoup de femmes dont l’implication dans le parti a a été immense. Qui sont-elles? Est-ce qu’on connaît leur nom ? Et elle a fait des interviews d’hommes dans la rue – elle a fait des micros-trottoirs. Savez-vous que parmi les dix personnes à qui elle a parlé, une seule pouvait nommer une personne. Et la seule personne qu’elle a nommé c’était Angela Davis.

YK: Était-elle membre du parti des Black Panthers?

EH: Bien sûr qu’elle l’était. John Huggins l’a invitée au BPP Mais on la connaît surtout avec le Parti Communiste. Elle voulait être à la fois au Parti Communiste et au BPP et le BPP a dit: « Non, c’est l’un ou l’autre. » Et bon, elle ne pouvait pas choisir et donc elle est restée au Parti Communiste.

MK: Mais elle était avec les Panthers pendant un moment, n’est-ce pas?

EH: Oui, à Los Angeles. Et c’était avant que John et Bunchy ne soient tués. C’est là que je l’ai rencontrée… Je l’ai rencontrée en 1968 à Los Angeles.

YK: Vous voulez dire, c’était avant que votre mari ne soit tué…

EH: Oui, nous étions tous amis. Quand John a été tué, ils nous ont tous arrêtés chez moi pour nous sortir de la rue. Et puis ils nous ont laissés partir. Enfin ils m’ont laissé partir sous caution, pour que je puisse ramener le corps de John à New Haven, Connecticut, d’où il venait. La personne qui m’attendait quand je suis sortie de la prison des femmes c’était Angela. C’était vraiment merveilleux. Mais peu importe, dans ce film que mon amie est en train de faire, les gens ne pouvaient se souvenir d’aucun nom des femmes du Black Panther Party. C’est ridicule. Ils ont sorti Angela, et deux personnes ont nommées Elaine Brown. Mais ensuite, elle avait dans son petit film tout un défilement de noms, parce que je lui ai donné les noms. Je peux m’en rappeler de tête. Et je sais ce qu’elles ont fait. Et c’était pas seulement des épouses et des copines. Elles ont veillé à ce que tous les programmes du parti survivent et soient maintenus et bien gérés, et elles ont pris soin de tout, y compris de choses plus militaires. Mais il faut creuser ça et là pour trouver les infos et la raison en est que nous vivons dans une société très dominée par les hommes.

MK: Mais c’est aussi une société qui a une mémoire à très court terme. Les gens ne connaissent pas l’histoire. Ils mentionnent probablement Elaine parce que…

EH: Elle s’est présentée à des élections…

MK: Elle a écrit un livre …

EH: Elle s’est présentée aux élections municipales et elle a écrit un livre. Mais le livre c’est pas la seule raison parce que si Angela Davis n’avait jamais écrit un livre, tout le monde la connaîtrait quand même. Pourquoi les médias ont-ils mis Angela en avant? Ils l’ont mise en avant parce qu’elle était un membre afro-américain du Parti communiste. Et elle était une menace. De plus, ils voulaient que les gens la détestent. Il y avait un autre gars qui a fait une émission spéciale sur la chaîne BET6 , intitulée « The American Gangster », et il soulignait comment le FBI/Cointelpro était un gang, ils étaient des voyous. Et leur principe c’était de cibler quiconque se proposait d’être un Messie. Ils ont listé Martin Luther King, Malcolm X et les Black Panthers. «… Assurez-vous qu’ils ne deviennent pas célèbres.»
Et ainsi ils se sont donné pour mission de créer les circonstances pour que les gens soient blessés, emprisonnés, ou au pire, tués. Quand ils décrivent l’organisation US et le BPP, le FBI dit: « Nous allons envoyer des courriers et nous allons dessiner des caricatures qui rabaissent chacune des organisations, et nous les enverrons de la part de l’autre organisation. » Ensuite ils ont dit : « Nous laisserons la nature suivre son cours. » C’est pas grave ça ?

YK: Les États-Unis sont si machiavéliques et répugnants.

EH: Oui, c’est sur. Et pourtant, c’est ici que nous vivons.

IWorKuenYK: Mais tu sais, dans le Mouvement asiatique, l’un des premiers groupes asiatiques américains était Triple A, Asian Americans for Action. Et pour la plupart c’étaient des Asiatiques âgés, comme Kazu Iijima, Mary Ikeda, Min Matsuda, mais ce qui s’est passé, c’est que tous les jeunes n’aimaient pas avoir des femmes asiatiques plus âgées au-dessus d’eux. Alors ils sont partis et sont allés à Chinatown rejoindre I Wor Kuen.

MK: Surtout les jeunes hommes

YK: Oui, les gars sont tous partis.

MK: Parce que c’étaient leurs mères dans le groupe – en fait il y avait beaucoup de véritables familles.

EH: Et que dit la culture et la tradition à ce sujet? Et même si elles n’étaient pas leurs mères. Nous l’avons aussi vécu au sein au Black Panther Party, quand Huey est allé à Cuba, et a laissé Elaine diriger le Black Panther Party, ce qu’elle a fait pendant un an. Et le résultat c’est que les programmes se sont développés, des connexions entre groupes ont été faites. Mais quand elle a fait ça…

YK: Le Parti des Black Panthers a accepté ça ?

EH: Les hommes du Parti étaient d’accord avec tout ce que Huey disait. Mais quand il était à Cuba et qu’Elaine essayait de prendre des décisions, ils essayaient de l’ignorer, parce qu’elle était une femme. Il n’y avait pas d’autre raison. Mais après un certain temps, quand ils ont réalisé que ça ne changerait pas, ils ont commencé à la respecter parce qu’elle était très honnête sur comment ça fonctionnerait et comment ça ne fonctionnerait pas avec elle.
Nous vivons dans une société mondialisée qui pense que les personnes qui mettent au monde des enfants ne sont pas assez compétentes pour s’occuper de questions importantes du monde. Et c’est si loin de la réalité pratique. Ce sont toutes ces vieilles notions qui viennent du fait que les femmes étaient considérées comme la propriété de leurs maris. Ça remonte à très très très loin. Il faut donc parler des femmes dans le mouvement parce que ça permet de déconstruire le système en place qui dit : «C’est bien si les non-blancs sont en position de décider de leur destin, mais ce n’est pas acceptable si les femmes le font.»

YK: Mais ensuite les femmes ont juste voulu avoir des organisations avec seulement des femmes. L’Alliance des femmes du Tiers-monde est simplement devenue un groupe entièrement féminin. Elles se sont rendu compte qu’elles n’avaient aucun pouvoir à chaque fois qu’il y avait des hommes dans le groupe. Alors elles sont parties et ont fait leur propre truc.

MK: Ce n’était pas tout à fait vrai en ce qui concerne Triple A – c’était dirigé par des femmes Nisei plus âgées. Et elles étaient des locomotives. Et même si tu dis que tous les jeunes sont partis, il y avait encore d’autres jeunes qui passaient par Triple A, travaillaient avec Triple A – ils [Triple A] étaient respecté nationalement au sein du Mouvement Asiatique Américain. Genre à L.A., on disait: « Ce sont des dames fortes. Et elles ont l’âge de nos mères, et elles sont plus politisées que nous tous. »

YK: C’est comme Kazu Iijima, qui était très en avance sur nous. Elle était un peu notre mentor. Les femmes de Triple A étaient incroyables. Il y avait Mitzi Fromartz, Taxi Wada. Et puis nous avions toutes sortes d’hommes asiatiques de différentes origines ethniques, comme M. Mukherjee de l’Inde et M. Mok du Cambodge.

MK: Mais vos maris étaient aussi dans le groupe.

YK: Oui…

MK: Et ils étaient bien. Ils étaient très calmes. Ils laissaient les femmes faire leur truc, et ils étaient très calmes.

EH: Parce qu’ils savaient que c’était une grande source d’inspiration pour toute la communauté. Et c’était la même chose pour l’Alliance des Femmes du Tiers-Monde.

MK: L’Alliance des Femmes du Tiers-Monde était-elle nationale?

EH: L’Alliance des Femmes du Tiers-Monde n’était pas nationale. Je m’en souviens en Californie.

YK: New York, c’était très mélangé.

EH: Je remarque que quand les femmes voient la souffrance, elles veulent y remédier immédiatement.
Et je me souviens d’avoir travaillé avec l’Alliance des Femmes du Tiers Monde sur les taux élevés de mortalité infantile à Oakland. À la fin des années 70, Oakland avait le deuxième taux de mortalité infantile le plus élevé après l’Afrique subsaharienne.

YK: Vraiment !!!

EH: Et l’Allen Temple Baptist, la plus grande église baptiste noire d’Oakland, a tenu une conférence de presse et a sorti cette information. J’ai appelé l’Alliance des Femmes du Tiers Monde pour dire que nous devions développer une coalition. Ce n’est pas possible que ça se passe dans notre ville. Nous devons exiger des explications de la direction de l’hôpital Highland pour comprendre pourquoi les soins prénataux sont de si médiocre qualité, parce que c’était ça la racine du problème. Et nous avons travaillé avec certaines cliniques à East Oakland, mais l’Alliance des Femmes du Tiers Monde et les femmes du Black Panther Party ont créé la coalition pour lutter contre la mortalité infantile. Et nous avons emmené des femmes enceintes et des femmes avec des bébés au Conseil de Surveillance du Comté d’Alameda et nous nous sommes plaintes de l’hôpital Highland, où une femme pouvait accoucher sur un banc dans la salle d’attente. Eh bien, ça a changé. Ça a changé à cause de cette coalition composée principalement de femmes asiatiques, latino-américaines et afro-américaines. Je pensais aussi à un groupe de femmes non-blanches, principalement des femmes afro-américaines, mais je pense qu’il y avait d’autres femmes là-dedans. Ma mère vit dans une résidence médicalisée –

YK: À New York ?

EH: Elle vit à Oakland… elle est aveugle et sa mémoire est vraiment mauvaise parce qu’elle a eu un accident vasculaire cérébral – elle a 90 ans maintenant. Mais je me suis liée d’amitié avec une femme de presque 94 ans qui a aidé à fonder une organisation appelée Black Women Stirring the Water7 .

YK: Les femmes noires qui remuent l’eau? C’est un bon nom…

EH: Virginia Rose, et son mari siégeait au Conseil municipal d’Oakland dans le temps – Joshua Rose. Virginia dit qu’elles ont commencé Black Women Stirring the Water parce qu’elles voulaient que les femmes noires se réunissent et discutent des problèmes et prennent des mesures pour y remédier. Et à l’époque où elles ont fait ça c’étaient des femmes d’âge moyen. Eh bien, j’ai dit: « Où avez-vous eu ce nom? Les femmes noires qui remuent l’eau? » Et elle a répondu que Sojourner Truth, dans un discours, dit: « Si les eaux du changement bougent déjà, autant y plonger et les garder en mouvement. » Je paraphrase, mais c’est ça en gros. Et j’ai tout simplement adoré ça. Et elle est restée mon amie jusqu’à ce jour. La première fois que je l’ai rencontrée, elle avait un esprit tellement brillant. Et donc je suis allée me présenter à elle et je n’arrivai pas à dire mon nom. Et la femme de 91 ans a dit: « Tu n’as pas à te présenter. Je sais qui tu es! »

(tout le monde): Ouah !

EH: Elle est comme Yuri, elle fait encore tout ce qu’elle peut. Et elle est même dans un fauteuil roulant, mais elle remue toujours quelque chose. Et vous vous souvenez d’Eileen Hernandez? Elle était l’une des femmes de Black Women Stirring the Waters, et tout un tas d’autres noms de femmes très connues dans la Bay Area, des activistes de toutes sortes. C’est assez phénoménal de penser qu’il y a tant de femmes merveilleuses et si peu d’entre elles sont connues.

YK: Et puis sur la côte Est, il y avait un groupe B.W.E. Black Women Enraged, et c’étaient pour la plupart des femmes plus âgées, mais très très actives. Je veux dire, elles étaient actives dans d’autres types de travail communautaire. Vida Gaynor en était la leadeuse.

EH: Ce nom m’est familier, je ne sais pas pourquoi. Mais revenons au pont que tu as décrit entre la communauté afro-américaine et afro-américaine, et même l’Asie et l’Afrique, je pense que c’est si important parce que quand Richard Aoki faisait partie du Black Panther Party, c’était normal. Quand nous avions des Latinos qui faisaient partie du Black Panther Party, c’était normal. On n’avait pas l’impression que c’était des gens différents. Nous croyions que nous devions tous travailler ensemble. Et savais-tu qu’il y avait aussi des femmes asiatiques au Black Panther Party? Et les femmes latinas… Je ne me souviens pas de tous leurs noms. Et il y avait une Arménienne qui était membre du Black Panther Party, et deux ou trois femmes et hommes blancHEs – qui étaient en fait membres. Nous trouvions juste que quand les gens voulaient vraiment prendre part au combat pour la justice pour tous les opprimés, ce qui était notre perspective, et qu’ils ne venaient pas avec trop de culpabilité, de honte et de peur, ou parce qu’ils voulaient un mari ou une femme, c’était ok. Et ces gens sont restés autour et ont milité, et ça fait partie de l’Histoire maintenant.

JK: Yuri commençait à aborder l’histoire du Triple A, les membres, les femmes fortes qui travaillaient dans le Triple A… peut-être pourrais-tu développer un peu plus, et aussi sur la participation de Triple A au Mouvement de Libération Noire, dans le mouvement des droits civiques…

YK: Triple A n’a pas vraiment travaillé avec des organisations noires ou sur des problématiques liées aux noirs. Mais Triple A a travaillé avec toutes sortes d’Asiatiques. Nous avions des hommes Indiens, Mukherjee, qui était un Indien bien connu, il y avait des Thaïlandais, des Vietnamiens. C’était juste que nos jeunes Asiatiques n’aimaient pas l’idée que les femmes asiatiques plus âgées étaient plus ou moins le moteur du groupe.

EH: Est-ce-que Triple A militait contre la guerre au Vietnam?

heartbeatYK: Oh, Triple A était très actif sur ce sujet. Mais c’est étrange maintenant que j’y pense. Un par un, les hommes sont partis, et seulement quelques-uns sont restés dans Triple A. Et les gens ont juste pris pour acquis qu’il s’agissait d’un groupe de femmes. Je me demande si je me souviens avoir vu mon mari là-bas vers la fin. En fait, mon mari était impliqué dans d’autres luttes – tu sais des trucs liés au 442ème régiment d’infanterie.8 .

EH: Mais tu sais quand il y a l’organisation d’hommes, que les hommes la dirigent – on ne pense jamais que c’est une organisation masculine.

YK: Tout à fait, tout à fait… c’est juste une organisation.

EH: C’est intéressant, hein? Je ne suis pas, comme on dit, « en train de chouiner ». Je ne fais qu’énoncer des faits. C’est ainsi que les systèmes maintiennent les choses en place parce que nous commençons à croire qu’une organisation signifie une organisation dirigé par un homme – c’est normé. Nous croyons que c’est normal. Alors nous croyons que lorsque les femmes dirigent une organisation, c’est anormal quelque part.

MK: Ou c’est seulement pour les femmes.

EH: Et bien sûr ce n’était pas le cas. Je n’ai jamais entendu parler de Triple A avant aujourd’hui. Je peux dire que ce n’était pas une organisation de femmes, c’était une organisation dirigée par des femmes. C’est une histoire totalement différente. Je peux vous parler des organisations de femmes, comme la toute première organisation lesbienne de la Bay Area, les Daughters of Bilitus. Aucun homme n’y était admis, et seules certaines femmes l’étaient. C’est différent. Triple A était pour l’élévation de l’humanité, et en particulier des Asiatiques-Américains. Ça a du sens. Et le Black Panther Party était dirigé par des femmes. Je n’insisterai jamais assez dessus. Et ce n’est pas un secret. David Hilliard, Huey Newton s’il était vivant, Bobby Seale, tous les hommes dans la direction du parti vous diront que ce sont les femmes qui dirigeait. Mais les livres sont écrits par les hommes. Et qui mentionnent très rarement les femmes. Notre histoire n’est pas là pour que les gens puissent l’analyser ou la regarder. C’est comme Marie Madeleine, qui a été effacée de la Bible.

YK: Oh, c’est vrai ?!

EH: C’est une belle histoire. Ma mère aimait la Bible. Elle est aveugle donc je lui lis la Bible. Sais-tu que Marie Madeleine fut la seule assez courageuse pour dire « Hé, attendez deux secondes. Le corps de Jésus est dans cette tombe, et personne ne va réclamer ce corps? » Et les autres disciples lui ont dit : « Tu pourrais être tuée. » Et elle a dit: « Et alors. C’est mon maître, c’est mon professeur. » Et elle a réclamé son corps. Eh bien, que nous y croyions ou non, pourquoi a-t-elle été effacée de la Bible?

YK: Eh bien, comment les gens connaissent Marie Madeleine alors?

EH: Parce qu’il y a toutes ces personnes intéressées par la résurgence du féminin sacré qui est exactement ce dont nous parlons aujourd’hui. Pourquoi les femmes ne cessent-elles d’être effacées de l’histoire? Si j’étais un homme, je voudrais le savoir. Ce n’est pas seulement parce que je suis une femme, je suis sociologue. Je dois me demander pourquoi vous supprimeriez toutes ces femmes merveilleuses si vous n’essayiez pas de garder quelque chose pour vous, maintenir quelque chose en place. Il y a une toute autre théorie : la raison pour laquelle elle a été effacée c’est parce que Jésus n’était pas célibataire, que Marie et Jésus étaient amants et qu’ils avaient des enfants. Donc, la théorie est que l’élite chrétienne a essayé de cacher sa lignée. C’est de cela que parle tout le Da Vinci Code. Mais il y a d’autres livres avant le Da Vinci Code sur ces groupes chrétiens clandestins exclusivement masculins, des sectes, leur seul but est de cacher les traces de Marie-Madeleine. N’est-ce pas intéressant ?

YK: Certainement ! Je ne pense pas que beaucoup de gens le sachent…

EH: Et je suis tellement intriguée, chaque fois que je vois que les femmes ont été effacées de l’histoire, ma première question est, « Pourquoi? Quelle était la raison? » Et avec le Black Panther Party, je pense que les médias se sont rués vers les jeunes hommes noirs beaux avec des fusils et des bérets noirs, leurs préjugés sexistes et leur vision sexiste de ce qu’est une femme ne fonctionnait pas avec nous. Parce que les femmes du Black Panther Party s’habillaient et se comportaient exactement comme les hommes du Black Panther Party au tout début.

MK: Et que faisaient les femmes – il y avait le programme de petit-déjeuner gratuit, toutes ces actions vraiment positives…

EH: Non seulement cela, nous faisions toutes les autres choses que les hommes faisaient.

MK: Mais ce sont ces images que la presse n’a pas vraiment envie de promouvoir…

EH: Même quand les médias montraient le programme du petit-déjeuner, ils montraient des hommes qui nourrissaient les enfants. Ce qui est vrai, ils l’ont fait. Mais les femmes sont devenues visibles seulement sous les traits d’une belle caricature de femme ressemblant à une combinaison d’Angela et Kathleen9, avec une arme à feu. Je l’appelle Angeleen. Tu sais, c’est l’idée qu’on se fait d’une femme dans la culture pop. Non, ce n’était pas comme ça. Vous savez, on n’a pas eu de nouvelles paires de chaussures pendant des années. La meilleure chose que nous pourrions dire à propos de tous nos vêtements, c’est qu’ils étaient propres. Nous n’étions pas des femmes classiques à quel que niveau que ce soit. Nous avons sacrifié – je ne le dis pas de façon négative, mais nous avons sacrifié tout cela. Nous avons dit: « Nous allons servir les gens.» Mais nous ne nous en sommes jamais vantées. Mais maintenant que notre histoire est devenue si importante pour tout le monde, cela honore l’histoire de ces femmes dont certaines sont mortes. Agir comme si cela n’avait pas eu lieu, ce serait faire comme si le Parti avait commencé sans mentionner Huey et Bobby. En fait, je me souviens qu’au milieu des années 70, un groupe de femmes, j’étais l’une d’entre elles, est allé voir Huey Newton et a dit: « Tu sais, les femmes dirigent tout et l’ont toujours fait. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de femmes au Comité central du Black Panther Party? »

YK: Oh, il n’y en avait pas ??

EH: Nan nan. Nous étions toutes en position de leadership mais pas au Comité central. C’était que des hommes. Je me demandais souvent ce qu’ils faisaient.

(Tout le monde éclate de rire)

EH: Cela semble drôle, mais les choses qui dans notre groupe devaient changer ne changeaient pas. Nous sommes donc allés voir Huey, un certain nombre d’entre nous, et avons dit qu’il fallait des femmes au Comité central. Huey a dit: « Très bien, camarades. Eh bien, qui ? » Nous lui avons donné une longue liste de personnes, et au bout de quelques mois, il y avait six femmes au Comité central. Huey était vraiment ouvert comme ça. Il a également beaucoup parlé du sexisme dans le Parti. Si les femmes venaient se plaindre, il était le premier à réagir jusqu’à ce qu’il devienne gravement accro et ensuite ne réponde plus à rien. Je me souviens combien c’était affreux pour un homme de frapper une femme, d’être un homme violent – ce qui est courant dans notre société parce que la société dit que les hommes possèdent des femmes, ce truc de propriété, que c’était ok. Mais ce n’était pas ok dans le Black Panther Party. Si vous frappez quelqu’un, vous allez être frappé, c’était aussi simple que ça. Alors ne le faites pas. Et nous pensions de même à propos des enfants. Aucun enfant ne devrait être blessé. Si vous aviez blessé un enfant, vous alliez être blessé.
Je me souviens qu’il m’avait dit une fois qu’il était jaloux des relations que les femmes entretiennent entre elles… parce qu’elles sont si honnêtes et si réelles. Et regrettait que les hommes ne puissent pas exprimer ce genre d’honnêteté. Ils l’avaient cette honnêteté, mais la société leur disait : « Non, vous ne pouvez pas l’exprimer. Vous ne pouvez pas être aussi intime avec un autre homme. » Les gens ne savent même pas que les hommes se souciaient des femmes du Parti – et c’était pourtant le cas.

MK: Il y a un livre qui est sorti assez récemment, retraçant l’histoire et essayant de revenir au rôle des femmes dans le Parti, et donc ils commencent à parler de ça.

EH: Charles Jones a écrit un livre intitulé The BPP reconsidered . On pourrait penser qu’il en était un [Black Panther], à mon avis il veut que les gens le pensent. C’est un gars sympa, mais il ne vérifie pas ses sources. Alors je l’ai appelé un jour et lui ai dit: « Tu sais Charles, ton livre est vraiment merveilleux, mais savais-tu que c’est inexact? Je ne suis pas difficile à trouver. » Mais dans le milieu universitaire, les gens se sentent enfermés dans leur idée de la manière dont on doit écrire… et ils oublient les sources vivantes avec qui il serait bon de vérifier.

MK: Le milieu de la recherche universitaire est ainsi – on se base sur les livres, et ils pensent que les vraies sources pourraient être subjectives, alors que les choses écrites sont tout aussi subjectives.

WantToStartARevolutionEH: Je travaille sur un chapitre pour une anthologie appelée Want to make a revolution ?: Women in the Black Revolt.
Et lors de cette conférence, j’ai rencontré Diane Fujino, parce que Diane Fujino faisait une présentation sur toi à la conférence. Et je me dis « Ouah, c’est de Yuri dont elle parle ». Elle avait une photo célèbre de toi tenant Malcolm. Et elle a parlé de ta vie et de comment ta maison était toujours ouverte à toute la communauté. Je pense qu’elle a dit que chaque week-end, il y avait toujours des gens qui venaient chez vous. Et beaucoup d’entre eux étaient des Afro-Américains. Et tu as toujours cru qu’il fallait un pont entre les communautés qui souffrent. La présentation m’a fait penser au chapitre de ce livre que mon amie Angela Ernest et moi-même écrivons. C’est une universitaire qui était responsable des archives du Black Panther Party quand elle est arrivée à l’université de Stanford. Nous avons décidé d’écrire un chapitre du point de vue de l’Oakland Community School, parce que c’est là que vous voyez le pouvoir des femmes – en termes d’éducation révolutionnaire des jeunes enfants.
Elle s’appelait Ecole communautaire révolutionnaire d’Oakland pour l’éducation. Quand Angela m’a appelée et m’a dit « T’en penserais quoi si j’écrivais un chapitre sur l’école communautaire d’Oakland? » J’ai dit, « Ce serait bien. Vois si je peux l’écrire avec toi. » Et elle a dit : « Quelle bonne idée. Je ne pense pas que cela ait déjà été fait auparavant. » Le pont entre la source directe et le monde de la recherche.

EH: C’est vraiment de la merde parce que tout ce qui sort du milieu universitaire est si biaisé. Ce livre c’est sur les femmes dans le mouvement révolutionnaire des années 30 à aujourd’hui.
Mais tout au long de la conférence, à chaque présentation – j’étais marquée par ma méconnaissance des femmes dans le mouvement. Et je connais beaucoup de femmes dans le mouvement. Par exemple, j’ai rencontré la première femme noire à écrire dans le magazine Freedomways. Esther quelque chose Johnson, Esther Cooke Johnson10 , quelque chose comme ça. Et elle est venue. Il y avait une présentation sur sa vie. Elle a 93 ans et elle est venue. Son mari a été traqué pendant la période de McCarthy et a été mis en prison. Ils sont parmi les premiers membres noirs du Parti communiste américain. C’était phénoménal. C’était une expérience si enrichissante. Peux-tu en dire plus sur les raisons pour lesquelles tu as choisi d’être connectée au Mouvement de libération noire?

YK: Eh bien, j’ai vécu quarante ans à Harlem. J’ai donc pu rencontrer et entendre quelques-uns des meilleurs orateurs – et tout le monde est venu à Harlem à un moment donné. Donc c’était impossible de ne pas les rencontrer. Que ce soit Stokely Carmichael, qui est devenu Kwame Touré, et il y a eu Mandela, il est venu une fois. Toute la 125e rue était juste bondée. Les gens étaient même assis dans les arbres. C’était fantastique. Mais je veux dire, Fannie Lou Hamer, tous sont venus à Harlem à un moment donné.

EH: Comment en es-tu venue à vivre à Harlem ?

YK: Juste par hasard. Nous avions un enfant et vivions dans un appartement de deux chambres avant. Mais en un rien de temps, nous avions six enfants et un lieu a ouvert à Harlem. Et je pense qu’ils voulaient que les HLM de Harlem ne soient pas seulement noirs mais mixtes, donc si vous n’étiez pas noir, vous aviez une meilleure chance d’y accéder. Et nous avons donc emménagé dans le quartier d’Harlem, Manhattanville. Et c’était juste un moment parfait, 1960. Et toutes sortes de choses se passaient alors. Tant de gens descendaient vers le sud, vous savez, vers le mouvement des droits civiques de l’Alabama et du Mississippi… et après avoir rencontré Malcolm, il nous a demandé si on aimerait venir aux réunions – l’OAAU ((Organisation of Afro-American Unity)) . Et tous les Noirs étaient là – tout le monde pouvait entrer, j’ai rencontré quelques Japonais du Japon, et ils allaient à des réunions, les réunions de Malcolm.

EH: Alors qu’est-ce qui t’as poussée ce jour-là à aller entendre ce discours de Malcolm? Pourquoi étais-tu là ce jour-là?

YK: Le jour où il a été tué?

EH: Hum, hum.

YK: Eh bien, la plupart d’entre nous qui allions aux réunions de Malcolm, on se déplaçait chaque fois que Malcolm parlait.

EH: As-tu réfléchi quand tu as couru sur scène ou as-tu juste foncé ?

YK: Eh bien, une fois que les choses ont commencé, vous savez, deux gars ont sauté au milieu de l’auditorium. Un a crié: « Sors tes mains de ma poche ». Et ils ont commencé à se battre. Et l’attention de tout le monde était sur ces deux-là. Et Malcolm était sur le podium.

EH: Bien sûr, c’était là l’objectif non ?

YK: Oui, et ils ne savaient pas que c’était si bien planifié. Ils avaient trois gars, ces gars-là faisaient  diversion. Et même les gardes de Malcolm étaient captivés. Tout le monde regardait ces deux-là. Mais les deux gars, ils avaient des armes à feu. Mais il y avait trois gars en tête avec des fusils de chasse. Et Malcolm est venu au devant du podium. Il était une cible parfaite. Il a été touché plusieurs fois. Je pense qu’ils ont dit qu’il y avait treize balles dans son corps.

EH: Et donc t’as juste couru là-bas?

YK: Eh bien, un gars m’a dépassé, et j’espérais qu’il était de la sécurité de Malcolm. Aucun d’entre nous ne savait comment monter sur cette scène. Alors je l’ai suivi. Il devait être de la sécurité. Il a fait ce qu’il fallait. Il n’est pas allé voir Malcolm. Il est allé au rideau et a tiré le rideau pour voir si quelqu’un se cachait là. Et Malcolm est tombé, et j’ai mis sa tête sur mes genoux. Mais il n’a pas dit un mot. Les gens disent « Quels ont été ces derniers mots? » Il avait juste du mal à respirer.

EH: Et puis il est mort.

YK: C’était triste. Tu sais, Malcolm savait que quelque chose allait arriver.

BPP slainEH: Tout comme John Huggins. Tout comme moi.
John est allé à l’UCLA ce matin, mais il a oublié de prendre ses clés de maison. Alors il a frappé à la porte. Et je connaissais sa façon de frapper. Alors j’ai couru vers la porte, et avant même qu’il ne puisse passer le pas de la porte, je l’ai attrapé et j’ai dit: « Ils t’ont emmené, ils t’ont emmené. Je suis tellement contente que tu sois de retour. »
J’étais tellement dans cet état où on essaye de comprendre si on rêve ou pas. Et il a carrément dû enlever mes mains agrippées à lui pour que je le laisse partir. Il a dit : « Où est le bébé? » C’était sa réponse. Et un frisson m’a traversé le cœur parce qu’il n’a pas dit « Oh c’est rien qu’un rêve. ». Il n’a pas dit « Oh t’es bête ! » Ensuite il a dit : « Où est le bébé ? » J’ai dit « Elle est dans la chambre, elle dort. » Et puis j’ai arrêté de pleurer. Et il a dit : « Je suis là maintenant. »
Il a marché environ une heure avec le bébé. Il savait qu’il allait mourir. Je suis si sûre de ça. Je n’ai pas pleuré très longtemps parce que je savais déjà qu’il allait mourir, et ce n’était qu’une question de temps. Et quand la police est venue nous emmener, je n’ai pas pleuré. Eh bien, ils nous ont tous arrêtés, menottés et emmenés. Mais ils ne m’ont pas menotté – ils ont eu la présence d’esprit de se dire que je devais tenir le bébé.

YK: Oh, y avait toi et le bébé…

EH: Ils ont mis toutes les autres femmes dans une voiture de police, et les hommes dans deux voitures, tous les membres du parti qui avaient convergé chez moi après que John et Bunchy aient été tués. Et je pense que ce qui a sauvé nos vies ce jour-là, c’est que c’était la journée, et que toute la communauté est sortie et est simplement restée dehors sur le parking. Ils m’avaient mise dans la voiture séparée de tout le monde, avec le bébé. Et une femme policière officier à l’arrière avec moi. Et nous nous sommes arrêtés à la morgue. Les deux policiers se sont reculés en plaisantant l’un avec l’autre, et ils ont dit: « Ce putain de bébé a l’air chinois… avec qui t’as couché Huggins, Mao Tsé-Tung? »

YK : Oh mon dieu ! Mon dieu !

EH : « Tu veux voir son corps ? On est sûrs que c’est lui. » Tu sais à quoi j’ai pensé d’abord quand ils ont parlé comme ça, j’ai pensé à ce que ma mère dirait « Chérie. C’est juste qu’ils n’ont pas d’éducation. Ils ont été mal élevés. » Et ça m’a en quelque sorte gardée amusée de manière à ce que je ne m’effondre pas parce que John était mort. Bunchy était mort. C’était les deux personnes qui m’étaient le plus chères. Et ils nous ont emmenés au commissariat de la 77e. Mais ouais « Avec qui t’as couché, Mao Tsé-Tung ? »
On y revient encore une fois, les asiatiques et les noirs…

MK: C’est à cause du Livre Rouge …

EH: Bien sûr. Bien sûr… Il faut comprendre que ces relations que le parti a créées étaient avec toutes ces organisations de pauvres de toutes le couleurs et c’est ce qui a filé la trouille aux États-Unis. Ils ne pouvaient pas dire que c’était juste le Livre Rouge. Ou l’influence de la Russie. Ou que nous trouvions Fidel génial. Nous travaillions réellement ensemble. Ils détestaient ça parce qu’ils ne pouvaient pas nous appeler des militants noirs. Les journaux n’arrêtaient pas de le dire. Et ils martelaient que nous détestions les Blancs. C’était si loin de la vérité. Ce n’était pas d’où nous venions. Nous détestions le comportement de la police, que nous qualifiions de fasciste. Et nous détestions le comportement des personnes racistes. Mais nous ne détestions pas tous les Blancs. Certains de nos plus grands soutiens étaient blancs.

Mais la chose dont je me souviens très fort c’est la façon dont les gens savent que leur vie se termine. Ils ont le sentiment qu’ils approchent d’une fin. Et j’ai constaté ceci avec beaucoup d’autres personnes qui ne sont pas mortes violemment comme ça. Mais John savait déjà. Donc il m’a fallu tout ce jour et cette nuit avant que je me permette de pleurer, parce que ce n’était pas un rêve. C’était réel. Alors je me suis souvent demandée comment tu te sentais assis là avec Malcolm. Et j’ai ressenti ça quand Diane a montré la photo. Et elle a gardé la diapositive derrière elle pendant qu’elle parlait très longtemps. Et nous avons tous pu regarder cela, et je regardais ton visage et sa tête, et je me demandais, « Waouh, ce qu’il s’est passé dans ces moments-là. » Est-ce que cela t’a donné envie redoubler tes efforts?

YK: Je pense que ça a été le cas pour tous ceux qui étaient présents. Qu’il fallait s’engager plus profondément parce que quand Malcolm est mort, ce qu’il enseignait à tout le monde, c’était que le gouvernement était tellement menacé par…

EH: Il faudrait que tu vois les papiers du FBI sur Malcolm X. Je ne peux pas croire que c’était la Nation de l’Islam…rien que la Nation de l’Islam. C’était tellement bien orchestré.

YK: C’était si bien chorégraphié.

EH: Oui, oui ils l’ont fait. Et la mort de John et Bunchy a été chorégraphiée comme ça aussi. Ils ont créé un incident avec Elaine Brown, que certaines personnes lui reprochent. Mais deux gars sont venus et l’ont appelée un nom et ont tiré sur ses vêtements – pour créer une scène, parce qu’ils savaient que John et Bunchy seraient irrités.Ils sont allés trouver ces deux hommes. Et quand ils sont entrés dans cette pièce à Campbell Hall, les coups de feu ont été tirés. C’était orchestré. Le FBI a déclaré quelques mois plus tard, que ce n’était pas censé se passer comme ça – ils ont créé les circonstances pour créer des conflits, mais personne n’était censé mourir.
Mes étudiants d’aujourd’hui ignorent tout de cela. Mes étudiants asiatiques migrants ne savent absolument rien de l’histoire américaine. Mes étudiants me demandent « À quoi ressemblaient les années 60? » dans mon cours de sociologie. Et quand nous parlons de mouvements sociaux et de changement social, ils disent « Ok, il y avait une organisation asiatique, il y avait une organisation latino, il y avait une organisation amérindienne, il y avait une organisation noire, il y avait une organisation de femmes, une organisation gay. »Et je dis, « Attendez un instant. Il y a vraiment eu un moment des années 60 que j’ai vécues où nous avons réellement travaillé ensemble. » Et eux disent « Pas moyen, vous ne vous êtes pas embrouillés ? » Bien sûr, y a eu des embrouilles. Parfois pour telle ou telle raison, on s’aimait pas. Mais pour la plus grande part surtout, nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous gagnions du pouvoir en nous unissant.
Nous avons parlé malgré nos différences, sauf quand une organisation était juste bizarre et trop imprévisible. Nous avons pu travailler ensemble et mettre de côté nos différences parce qu’il était trop important que nous montrions un front uni. Il y avait même des organisations appelées United Front. Il y avait des conférences appelées « United Front Against Fascism », tu t’en souviens? Et tous les étudiants sont assis là d’un air de dire « c’est vraiment arrivé? ». Ils ne peuvent pas l’imaginer parce que les livres d’histoire classiques suppriment carrément des parties entières de l’histoire. Nous avons un long chemin à parcourir, et donc, il est important que dans le magazine Amerasia [sic], ou dans d’autres documents écrits, nous continuions à parler de la façon dont nous avons travaillé ensemble, parce que par exemple en Californie du Sud où tu es, la relation entre la communauté afro-américaine et asiatique-américaine est catastrophique. Et si on ajoute à cela l’épicier coréen qui a tué la fille noire. Entrez dans la peau du commerçant coréen, puis mettez-vous dans la peau de la jeune fille – il faut faire ça si vous regardez l’histoire. Regardez simplement les systèmes en place qui permettent cela, et continuent de permettre cela – et je pense juste qu’il est important que nous continuions à parler ensemble à haute voix. Des gens de cultures différentes, et même d’idéologies, qui parlent dans le but de rassembler un front uni.

Front page of The Black Panther weekly newspaper, May 29, 1971, after Bobby Seale and Ericka Huggins had spent two years in prison on phony charges.
Une du journal hebdomadaire du Black Panther le 29 mai 1971, après que Bobby Seale et Ericka Huggins aient passé deux ans en prison sur la base de fausses accusations.

MK: Pensez-vous que c’est plus facile, cela va sonner féministe, pour les femmes que pour les hommes des différentes communautés de faire des ponts plus forts… Je ne sais pas, les hommes ont des… problèmes de genre …

EH: Même le dictionnaire Webster dit que le féminisme est la croyance dans l’égalité sociale, économique et politique des sexes. Donc, si tu dis que tu es féministe, ça peut prendre différentes formes, d’une simple réflexion approfondie au quotidien jusqu’à des femmes cloîtrées, qui décident de vivre recluses sur une île quelque part avec leurs enfants. Mais, ouais, je crois que lorsque nous parlons de créer des ponts, les femmes peuvent rester plus longtemps dans la conversation. J’ai aussi des hommes dans mes classes d’études féminines qui sont si conscients, clairs et ouverts à leurs propres sentiments qu’ils peuvent aussi rester dans cette conversation. Je pense juste que nous devons continuer à parler. Qu’en penses-tu Yuri ?

YK: Je pense que tu as raison. Nous devons continuer à parler. Nous devons continuer à tendre la main vers d’autres groupes ethniques et… et…

EH: …et rendre la conversation assez accessible pour que les hommes restent impliqués.
Parfois, notre angle d’approche crée plus d’angles et d’aspérités. Si nous arrondissons les angles et restons forts, tout le monde se sent assez en sécurité pour être dans la conversation.
J’ai appris cela en enseignant des études féminines sur un campus d’université d’État avec beaucoup d’hommes dans les classes, et que le cours fait partie du tronc commun … et ils viennent en ayant peur que moi ou quelqu’un qui est là les critique. Je ne fais jamais ça. Je ne le permettrais pas. Ce serait contraire à mes croyances politiques, sociales et spirituelles. Donc, par conséquent, les hommes vont entrer dans la conversation, et savez-vous comment ils le font? Ils commencent à parler de leurs mères et de leurs tantes, de leurs grands-mères, de leurs arrière-grand-mères et de leurs sœurs, parce que tant de nos jours, n’ont pas de père. Ils n’ont pas de pères! Et les hommes sont tout aussi amers à ce sujet que les femmes, mais la société dit que ce n’est pas normal pour les hommes de s’exprimer sur quel que sujet que ce soit. J’ai donc fait en sorte que ma classe soit un endroit sûr où les hommes puissent parler, et parfois ils arrivent et critiquent, parce qu’ils sont tellement en colère et qu’ils n’ont jamais de forum ouvert pour quoi que ce soit. Il y a de la place pour que beaucoup d’idées puissent s’épanouir. Je pense que l’humanité est au bord du précipice, là où tout pourrait créer plus de guerre, plus de pauvreté, et plus de famine… et plus d’atrocités. Et c’est à nous, à ceux d’entre nous qui vivons, quel que soit notre âge, de le changer.

MK: Yuri, est-ce que je peux te demander de me parler des questions spécifiques aux femmes impliquées dans des mouvements? Parce que tu sais, tu as été dans beaucoup de mouvements…

YK: Je pense qu’il y a de nouveaux problèmes, surtout comme les lesbiennes et les gays.

MK: LGBT…

YK: Cette question n’était pas là il y a quarante ans.

EH: C’était là mais on n’en parlait pas.

YK: Donc la nouvelle cible serait ces gens et encore, les pauvres seront toujours des cibles et des gens de couleur, et les noirs seront traités plus mal… ce pays est si coloré… quel est le mot?

EH: Obsédé par la couleur…

YK: Oui, obsédé par la couleur! Tu penses que ça s’est amélioré le racisme, ou pas?

EH: Je pense que les jeunes sont plus disposés maintenant à franchir des lignes ce que l’on considérait comme anormal auparavant. Et ce que je vois des jeunes aujourd’hui, c’est de l’espoir, parce qu’ils choisissent des partenaires, choisissent d’aimer quelqu’un de leur culture, ou choisissent d’aimer quelqu’un du même sexe – je dis simplement que toutes ces choses sont des constructions sociales… et ça n’a pas de sens quand il s’agit du cœur.
Nous ne pouvons savoir ce qui se passe dans le cœur de quelqu’un – c’est ce que la société permet ou pas. Je vois donc une certaine amélioration, car tu sais bien, c’était autrefois un crime passible d’arrestation et d’emprisonnement pour les Blancs et les Asiatiques ou pour les Blancs et les Noirs de cohabiter ou de se marier. C’était la loi, et cette loi a été abolie bien trop tard dans l’histoire. Mais la loi contre le métissage s’est terminée, et je pense aussi que la plus grosse résistance – encore plus fort que contre les lesbiennes et les homosexuels – la plus grosse résistance c’est entre les femmes et les hommes. Et la raison pour laquelle je dis cela, c’est à cause de cette vieille histoire qui dit que les femmes appartiennent à des hommes… qui a disparu peut-être en partie, mais les femmes peuvent-elles prendre le contrôle total de leur vie? Et est- que ça peut être considéré comme acceptable? Personne ne parle vraiment du viol et de l’inceste dans les communautés non-blanches. Nous parlerons du racisme des blancs et des non-blancs, mais de l’inceste? Nous essayons de ne pas parler de choses qu ajoutent simplement une autre couche de mémoire dépressive et oppressive. Mais c’est vrai, si les femmes avaient un contrôle total sur leur propre indépendance (sexuelle, sociale, économique, politique), alors il y aurait une plus grande chance de mettre fin au racisme. Tu me suis?

YK: Ouais…

EH: Tout est entrelacé, comme une énorme toile d’araignée. Et partout où l’araignée met la pression sur la toile, tout bouge.
Donc le genre est une énorme partie de cette toile. Et je pense parfois que dans le mouvement social, nous nions que cela existe. Nous agissons comme si ce n’était pas le cas, ou alors les femmes doivent marcher sur des œufs. Voilà ce que je ressens.

Yuri Kochiyama, Ericka Huggins & Mary Kao at the end of the conversation.
Yuri Kochiyama, Ericka Huggins & Mary Kao à la fin de la conversation.

MK: Alors, quelles sont selon vous les choses les plus importantes que vous avez apprises dans le mouvement des années 60/70 que vous voulez partager avec les jeunes aujourd’hui? Que pensez-vous que vous ayez appris de toutes vos implications passées?

YK: Peut-être que je m’éloigne, mais il y a tellement de choses que les gens ne savent pas – de comment les Asiatiques et les Africains ont interagi à travers l’histoire. Je veux dire, la Chine a envoyé 13 000 travailleurs en Afrique, pour travailler avec 36 000 Zambiens pour construire un chemin de fer TanZam [également connu sous le nom de chemin de fer Uhuru]. La Corée du Nord a envoyé des travailleurs au Zimbabwe et ils ont construit Heroes Acres. Des ouvriers chinois ont aidé à construire le National Sports Stadium, le plus grand stade sportif d’Afrique. Les Asiatiques et les Africains ont interagi, et la plupart des gens ne savent même pas que c’est arrivé. Nous devons leur faire savoir dès le début que – les Chinois tout particulièrement et les Africains se sont unis depuis longtemps. Et je ne sais pas pourquoi ils ne parlent pas de ça dans les livres d’histoire.

*     *     *

EH: Le ressentiment s’installe à cause du mythe de la minorité modèle, le ressentiment entre les communautés noires et asiatiques. Une jeune femme noire est venue un jour me voir dans mon cours sur « Femmes non-blanches aux États-Unis » – elle a attendu que tout le monde soit parti. Et elle est venue à moi avec des larmes dans ses yeux et elle a dit: « Je suis tellement désolée. Je ne savais pas que les femmes asiatiques souffraient. Je pensais que tout leur tombait sur un plateau. Je croyais qu’elles étaient simplement bonnes à l’école, obtenaient les meilleurs emplois, et emménageaient dans les meilleures maisons. » C’était l’une de ces périodes où les femmes vietnamiennes de la classe partageaient leurs histoires familiales d’après-guerre. Oh, c’était dur d’entendre ça. Alors cette femme a dit: « Je suis tellement désolée d’avoir tous ces stéréotypes, toutes ces croyances rétrogrades qui voudraient que les femmes asiatiques, en particulier les femmes asiatiques comme les femmes blanches, ont tout sur un plateau. » Et tu as raison Yuri, cette histoire manque. Les gens ne connaissent même pas l’histoire des camps d’internement.

Yuri Kochiyama, Ericka Huggins and John Kao in Yuri’s Oakland apartment.
Yuri Kochiyama, Ericka Huggins et John Kao dans l’appartement de Yuri à Oakland.

YK: Les parents ne le disent jamais à leurs enfants. Les Japonais avaient honte d’être envoyés dans les « camps de concentration », comme on les appelait.

EH: C’est vrai, c’est vrai. J’ai un ami qui arbore toujours le drapeau à sa fenêtre… le drapeau Américain, parce qu’il a tellement honte. Donc, nous combattons tous nos démons, disons. Mais une chose est sûre à propos des démons, si vous les éclairez, ils s’enfuiront. Donc, en parler à haute voix c’est très important.

EH: Savais-tu que lui [Malcolm X] et Martin Luther King travaillaient sur des plans pour fusionner les mouvements?

YK: Non, je ne savais pas.

EH: Oui, il y a une pièce de théâtre appelée « The Meeting » à ce sujet. Et l’Institut de recherche et d’éducation Martin Luther King a les lettres qu’ils se sont échangées. Et tu connais la photo où ils sont ensemble, n’est-ce pas? C’était réel. Ils voulaient vraiment fusionner.

YK: Oui, je pense que ça allait arriver, mais les États-Unis ne l’ont pas autorisé. Les États-Unis les voulaient tous deux morts.

EH: Orchestré, tout ça est orchestré.

*     *     *

EH: Je vais te vous serrer dans mes bras. Merci d’être qui vous êtes.

YK: Merci! J’étais si contente de te rencontrer!

EH: Ouais, c’était bien.

MK: Vous allez être en retard…

EH: Oui, c’est bon. Ça valait la peine!

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  1. Yuri Kochiyama est morte depuis, le 1er juin 2014. []
  2. University of California, Los Angeles []
  3. L’organisation US est un groupe nationaliste noir aux États-Unis qui fut fondé en 1965 à Los Angeles par Maulana Karenga après les révoltes de Watts. []
  4. Chinese Exclusion Act []
  5. Il s’agit du premier régiment de cavalerie volontaire de l’armée américaine créé par Roosevelt lui-même à l’occasion de la guerre hispano-américaine. []
  6. Black Entertainment Television []
  7. Les femmes noires qui remuent l’eau []
  8. Ndlr: Au sein des forces armées des États-Unis de la Seconde Guerre mondiale, la 442e Regimental Combat Team (RCT) était une unité d’infanterie de l’United States Army formée par des volontaires Nippo-Américains engagés pour démontrer la loyauté et le patriotisme des Nippo-Américains envers la nation d’adoption de leurs parents, alors que leurs familles (120 000 Nippo-Américains) étaient incarcérées dans dix camps d’internement sur le territoire américain. Source: Wikipédia []
  9. Kathleen Cleaver []
  10. Esther Cooper Jackson []