Robert Franklin Williams : Autodétermination armée et amnésies de l’Histoire

Publié en Catégorie: AMERIQUES, AUTODETERMINATION, DECONSTRUCTION, PORTRAITS

Né dans le Sud des États- Unis, Robert Franklin Williams est une des clés de compréhension des luttes noires des années 50 et 60. Une pièce maîtresse, charnière historique occultée, disparue dans le triangle des Bermudes. Une figure majeure de l’autodétermination armée passée à la trappe. Les raisons du silence? Il y en a plein… Rosa Parks, présente à ses funérailles en 1996, s’y félicita qu’un grand leader noir comme lui soit mort dans son lit. Voilà donc une première raison de l’amnésie : Robert Franklin Williams a survécu à la lutte.

Williams est né en 1925 à Monroe, en Caroline du Nord. De son grand père, ancien esclave, militant républicain et fondateur d’un petit journal nommé La voix du peuple, il a entre autres hérité d’un fusil qui avait chassé les suprématistes blancs. Ces combats du grand-père lui furent contés par sa grand-mère, Ellen Isabel, grande lectrice et passionnée d’histoire qui fut donc une adulte d’une grande d’influence sur lui. Adolescent, il créa un groupe nommé X32 qui jetait des pierres sur les blancs qui venaient dans le quartier noir en quête de femmes. Il eut un dossier au FBI dès l’age de 15 ans pour une grève organisée contre le racisme dans un programme d’État pour les jeunes.

En 1941, il va travailler 18 mois à Détroit dans une usine automobile, jusqu’aux émeutes raciales qui frappent la ville en 1943 ; émeutes auxquelles il fait face avec son frère. Il travaille ensuite dans la construction navale avant d’être mobilisé en 1945 dans l’armée. Il va se dresser une fois de plus contre le racisme et sera enfermé pour insubordination. Il apprend aussi à se servir d’armes.

Il quitte l’armée en 1946 et vient finir ses années de lycée à Monroe. Il se marie ensuite en juin 47 et sa femme Mabel militera à ses cotés. Ils resteront éloignés de Monroe pendant 10 ans en quête de travail. Robert Williams alternera études payées par l’armée (psycho et littérature) et boulots précaires d’ouvrier. Il écrit aussi des petits textes politiques ou poétiques dans des journaux de gauche.

Williams signe en 1953 pour les Marines pour bénéficier du droit au financement d’études que cela ouvrait ensuite. Mais de nouveau, il entre en lutte contre le racisme de l’administration militaire et sera enfermé après avoir refusé de saluer le drapeau.

* * *

Démobilisé, Williams revient à Monroe en 1955 à 30 ans, motivé par le jugement historique du 17 mai 1954 dans l’affaire Brown contre le bureau de l’éducation de Topeka, qui rend la ségrégation raciale contraire à la Constitution dans les écoles publiques.

Située en Caroline du Nord à quelques kilomètres de la Caroline du Sud, Monroe est historiquement un QG des racistes sudistes. Les rassemblements du Klan y drainent jusqu’à 15 000 personnes.

Pour militer Williams adhère à la fois à un groupe religieux et à la NAACP1 . La branche locale NAACP est moribonde à cause de la peur de représailles de la police et du KKK. Un an après l’arrivée de Williams, les derniers adhérents démissionnent, après l’avoir élu président. Celui-ci décide alors d’opérer un recrutement direct parmi le peuple qui aboutira à un groupe de près de 200 personnes de classe populaire, ce qui était exceptionnel pour la NAACP, association plutôt bourgeoise au niveau national.

Williams, dès le début partisan de l’autodéfense, organise légalement, avec une charte, un club de tir ; une milice, la Black Guard, se constitue également. Des fonds sont récoltés pour des armes. En dehors de ce parti pris de l’autodéfense, le groupe mène des actions pacifiques classiques : sit-in, piquets de manifs dans des lieux pratiquant la ségrégation.

Le premier succès du groupe sera la déségrégation de la bibliothèque de Monroe. L’été 1957, suite à la énième noyade d’une enfant noir dans un cours d’eau, le groupe réclame la déségrégation des piscines. Ils vont provoquer une hostilité violente, des racistes bien sûr, et des blancHEs modéréEs qui jugent ce combat ridicule, considérant que la priorité c’est la déségrégation des écoles. TouTEs trahissant au fond, un profond dégoût à l’idée d’une telle promiscuité corporelle.

Face à l’activisme de la NAACP, menaces et harcèlements du KKK et de la police s’amplifient. Des rondes de la Black Guard sont organisées dans le quartier noir ; on creuse des tranchées et on installe des sacs de sable. Une chaîne téléphonique assure la circulation des informations en cas de danger. En octobre 57, un cortège agressif du Klan, mobilisé pour un rallye, pénètre dans le quartier noir pour semer la panique comme de nombreuses fois auparavant. Il est cette fois immédiatement mis en déroute par la milice en armes.

La théorie générale de Williams était que les racistes n’étaient pas prêts à risquer leurs vies de blancHEs privilégiéEs pour s’attaquer à des noirs, d’où la grande popularité des lynchages et en même temps les fuites face à l’éventualité d’un affrontement armé.

* * *

L’un des épisodes fondateurs de l’auto-defense à Monroe s’était joué 10 ans auparavant, en 45, quand Bennie Montgomery, ancien combattant et ami de Williams, avait tué son propriétaire terrien, lors d’une dispute au sujet  de son salaire. Montgomery n’avait échappé au lynchage que pour être jugé, condamné à mort et exécuté dans une ville voisine. Avant le retour du corps à Monroe, le Klan fit savoir qu’il s’en considérait propriétaire ; bien décidés à ne pas abandonner la dépouille de leur ami, une quarantaine d’hommes noirs armés dont Williams accueillirent une troupe du Klan qui prit finalement la fuite.

* * *

C’est à travers plusieurs procès, synthétisant le sexisme du racisme sudiste, que les combats de Monroe vont se déployer médiatiquement. La première affaire c’est le Kissing Case (le Procès du baiser). En octobre 1958, lors d’un jeu, une fille blanche, Sissy Sutton, embrasse un garçon noir, Hanover Thompson ; un autre garçon noir, Fuzzy Simpson, est aussi là ; ils ont touTEs entre 8 et 10 ans ; de retour chez elle Sissy le dit à sa mère. Horrifiée celle-ci prévient son mari qui part avec ses amis pour lyncher le petit garçon. Le shérif est mis au courant ; les 2 garçons sont arrêtés, battus et détenus dans la terreur pendant 6 jours, sans voir ni avocats ni familles. Des coups de feu sont tirés sur la maison des parents.

Les enfants vont être jugés et condamnés à l’enfermement dans ce qui est une sorte maison de redressement pour une durée « qui ne devra pas excéder leur 21 année » ; ils en prennent donc pour 13 et 11 ans d’enfermement. Le groupe de Monroe va lancer une campagne médiatique sans précédent. Williams mise sur le climat de la Guerre froide pour mettre en difficulté l’État américain en publicisant l’affaire internationalement et provoquer l’annulation du jugement. C’est ce qui advient au bout de 4 mois de campagne : la condamnation est annulée et les enfants sont libérés.

Cette affaire est emblématique de la construction idéologique de l’homme noir comme prédateur sexuel et témoigne de l’angoisse maladive de la déségrégation des écoles chez les blancHEs. Angoisse de ne plus pouvoir contrôler les interactions corporelles, entre enfants noirEs et enfants blancHEs.

En Mai 1959, deux affaires d’agressions sexistes et racistes passent au tribunal le même jour :

– Dans la première affaire Shaw, un ingénieur blanc, a tabassé la femme de chambre de son hôtel parce qu’elle l’avait réveillé. Il ne se présente pas au tribunal et n’est même pas inculpé.

– L’autre affaire est une tentative de viol sur Mary Ruth Reed par le blanc Lewis Medlin venu l’agresser chez elle. Enceinte de 7 mois elle s’est débattue, aidée de ses 5 enfants en bas âge. Alertée par les cris, une voisine blanche est arrivée et a vu Medlin qui a fini par partir. Quand elles apprirent l’agression de Mary Ruth Reed, de nombreuses femmes de la NAACP voulurent s’occuper directement de Medlin mais Williams s’y opposa, argumentant que ça devait se régler par la justice, d’autant plus qu’il y avait  un témoin blanc.

Au tribunal, l’avocat du violeur va dire que celui-ci avait bu et voulait « juste rigoler« . Puis désignant la femme de l’agresseur comme « la fleur pure de Dieu, la plus grande offrande de dieu » il va demander au juge s’il est possible que Medlin lui ait préféré « ça » en montrant Mary Ruth Reed. Les poursuites sont abandonnées mais Medlin doit être évacué d’urgence face à la colère des femmes noires. Pour ce qui est de la suite Williams dit ceci :

Toutes les femmes avaient rempli le tribunal. Elles se sont tournées vers moi et ont dit : « Sans toi cet homme aurait été puni maintenant ils vont penser qu’ils peuvent tout nous faire en toute impunité. »2

Williams fit à ce moment-là une déclaration en rupture totale avec le parti pris des luttes pour les droits civiques. Il proclama publiquement qu’il fallait désormais «répondre à la violence par la violence ».

Dès le lendemain, il fait la une des médias américains. Roy Wilkins, dirigeant national de la NAACP, exige que Williams s’excuse. Paniquée, la NAACP craint de perdre avec cette sortie radicale le « soutien » quantitativement important des blancHEs modéréEs du Nord. Williams refuse de s’excuser et c’est par la radio qu’il apprendra ensuite sa suspension temporaire de la NAACP, malgré le soutien unanime de la branche NAACP de Monroe.

Deux mois plus tard, en juillet 1959, pour son congrès national, la NAACP va éprouver le besoin de faire un pamphlet contre lui. Martin Luther King, invité, fait aussi un discours qui l’attaque directement en caricaturant sa position et qui condamne la violence notamment parce que cela risque en gros d’éloigner les blancHEs de bonne volonté. En fait, la réalité de terrain de la base s’opposait aux enjeux nationaux des organisations et à leurs calculs diplomatiques bourgeois. C’est à ce moment-là que la nécessité de médias autonomes va s’imposer pour Robert Williams qui crée un mensuel dans lequel  Mabel s’investira aussi énormément :

Le vrai combat afro-américain était juste un réseau déconnecté de poches de résistance et ce qui était honteux c’est que la seule source d’information sur ces combats isolés était les récits imprécis des blancs. Je suis rentré chez moi et j’ai concentré mes efforts dans le développement d’une newsletter qui informerait en termes précis, pas approximatifs, à la fois les noirs et les blancs, sur la lutte de libération afro-américaine en cours aux Etats-Unis et sur notre combat permanent à Monroe. Le premier numéro de The Crusader sortit de la machine à ronéotyper, le 26 juin 1959.3

La même année, quelques mois après, sortait la première biographie de Martin Luther King nommée The Crusader Without Violence. Pour les militantEs, sur le terrain, l’opposition violenc/non-violence n’était pourtant pas aussi tranchées. Rosa Parks se souvient bien que les gens dans le mouvement non-violent en Alabama connaissaient Williams et admiraient ses actions. Williams lui-même respectait le combat pacifique et prônait surtout la flexibilité dans les stratégies :

Les stratégies de non-violence vont continuer et doivent continuer. Nous croyions nous aussi aux stratégies non-violentes à Monroe. Nous les avons utilisées ; nous avons utilisé toute sortes de stratégies. Mais nous croyons aussi que tout combat pour la libération doit être un combat qui s’adapte. On ne doit pas se positionner en imposant une seule méthode comme la voie de la libération. Sinon ça devint dogmatique. Ça  nous fait tomber dans le même genre de dogmatisme pratiqué par les fanatiques religieux. On ne peut pas se payer le luxe de ce genre d’attitude.  4

Mais il le dit, même dans le cadre de stratégies non-violentes, parce qu’on les savait armés et décidés, personne ne les attaquait physiquement :

Nous n’apparaissions pas dans les rues de Monroe comme des mendiants dépendants de la générosité des suprématistes blancs. Nous nous comportions comme des personnes avec de la force, et c’était mieux pour tout le monde que des relations paisibles se maintiennent. 5

L’histoire donnera raison à Williams sur la nécessité du rapport de force. En 1961, une dizaine de Freedom Riders, militants pour l’égalité raciale, viennent à Monroe pour une semaine, accueillis par la NAACP. Ils veulent prouver que là aussi, à Monroe, les méthodes pacifistes sont valides. Après une semaine de piquet, une horde de racistes va déferler le dimanche, soutenue par la police locale, et les militants échappent de peu au lynchage. Le comté est envahi par la police territoriale et le shérif téléphone à Williams pour lui dire que dans l’heure qui suit il sera pendu. Il prend avec sa famille une fuite qu’il pense temporaire mais découvre ensuite qu’il est recherché pour une fausse accusation de kidnapping. Là, va débuter l’exil.

* * *

Williams était partisan de la mise en place imminente d’un véritable rapport de force, qui engendrait de fait une tension révolutionnaire, visibilisant la guerre raciale à l’œuvre :

Le nœud coulant de l’oppression ne peut pas être desserré par des supplications à l’oppresseur. Le changement social, pour quelque chose d’aussi fondamental que l’oppression raciste passe par la violence. On ne peut avoir de progrès ici sans violence et perturbation, parce que d’un côté c’est un combat pour la survivance et de l’autre un combat pour la libération.6

Paradoxalement, c’est la loi américaine et une tradition à l’époque inattaquable, d’autodéfense et de milice, qui permet la possession d’armes et les clubs de tir. Ironiquement c’est la réactionnaire et conservatrice NRA qui fournit la charte du  club de tir des militantEs noirEs de Monroe. Selon Mabel Williams ils étaient consientEs que la charte aurait été révoquée si la NRA avait su qu’il s’agissait d’un groupe noir.
Williams qui se promenait armé en ville choquait, car il faisait usage de droits pensés par et pour les blancs. L’équilibre de feu rétabli menaçait la survie du système, d’autant plus qu’il était discipliné et pas du tout fanatique de la violence et des armes. D’ailleurs ce qui explique aussi son absence historique c’est qu’il n’y a rien de sulfureux, de trouble dans son histoire. Pour le caricaturer, le FBI le qualifiera de dangereux schizophrène dans son mandat d’arrêt et lui inventera des cicatrices sur le visage.

*    *    *

On peut expliquer le positionnement exceptionnel de Robert Williams par plusieurs éléments. D’abord une histoire familiale de militantisme et d’autodéfense. La présence traditionnelle d’armes dans le monde rural. L’expérience militaire guerrière et le contact des armes. Mais son parti de  l’auto-défense s’articule aussi à une rhétorique patriarcale :

Nous devons en tant qu’hommes nous lever et protéger nos femmes et nos enfants. Je suis un homme et je marcherai droit comme un homme le doit. JE NE RAMPERAI PAS.7

Depuis X32, il y a chez Williams une volonté de défendre les femmes noires, mêlée à une réaffirmation virile. Cette réaffirmation largement critiquable doit l’ être en tenant compte du fait que la dévirilisation de l’homme noir par l’homme blanc était une des clés de voute sexiste du racisme esclavagiste et ségrégationniste ; l’autre pendant étant la représentation de l’homme noir comme un animal avec une sexualité monstrueuse.

Williams raconte que la scène traumatique fondatrice dans son vécu racial fut à 10 ans de voir le chef de la police traîner au sol une femme noire par la jambe. Elle hurlait de douleur et de terreur et il etait probable qu’une agression sexuelle allait s’ensuivre. Il est frappé par les rires des hommes blancs et la passivité des hommes noirs regardant ailleurs, spectacle d’une soumission qu’il qualifie « d’émasculation ».

Même si les femmes participaient aux activités armées, Williams avait composé par exemple le premier bureau de la NAACP exclusivement d’hommes anciens combattants, et d’une seule femme…pour le secrétariat.

La déclaration médiatique nationale de Williams sur la violence répond à une tentative de viol impunie par la justice. Mais alors que les femmes voulaient agir avec des armes c’est un homme -le leader- qui a temporisé et c’est lui qui ensuite va prendre publiquement position pour une réponse violente. Le débat va déboucher alors non pas sur la violence sexuelle mais sur l’utilisation de la violence pour se défendre.

Cette intrication entre autodéfense et masculinité se retrouvera plus tard largement amplifiée chez les Blacks Panthers. C’est d’autant plus à questionner que Ida B. Wells début XXème prônait, bien avant tous ces hommes, l’autodéfense armée. Elle articulait lutte des noirEs et féminisme, comme d’autres leadeuses historiques fondamentales telles  Harriet Tubman ou Sojourner Truth .

Mabel Williams par Robert Carl CohenDe toute évidence les luttes d’émancipations de la deuxième moitié du XXème furent malheureusement bien riches en ré-assignations sexistes. Mabel Williams, la femme de Robert Franklin, dont la pensée, l’action personnelle, le militantisme sont très très peu documentées, dit qu’elle ne voit aucun problème à avoir toujours été dans l’ombre de son mari et tient des propos plutôt antiféministes quand elle dit que ce qui compte c’est l’unité du peuple pour le combat principal, la question de la place des femmes étant utilisée, selon elle, par le pouvoir, pour diviser.8

L’action de Williams et son livre, Negroes With Guns, mêlant récit et analyse, paru en 1962, influenceront toute une génération de militantEs. Ceci invalide les récits historiques gentiment linéaires et simplistes qui cristallisent la rupture dans la lutte des noirEs dans l’opposition Malcom X vs Luther King, violence vs non violence, intégration vs séparatisme. La même histoire qui inscrit les Blacks Panthers dans la radicalisation et l’actualisation des positions de Malcom.X assassiné. Williams influença le mouvement des droits civiques ainsi que les méconnus Deacons For Defense And Justice 9 de Louisiane, adeptes de l’autodéfense en 1964. Il rendit visite régulièrement Malcolm.X au célèbre temple #7 où il fit des discours, où des quêtes furent organisées pour armer la milice de Monroe. Il influença aussi les Black Panthers dont tous les fondateurs se référaient explicitement à Negroes With Guns, et bon nombre de mouvements noirs radicaux post-droits civiques.

Mais Williams fut d’autant moins réductible qu’il résistait aux étiquettes. Son pragmatisme politique notamment dans son rapport au communisme le montre. Il interagira avec des membres du PC, du Labor Party, du Socialist Worker Party et il écrira aussi occasionnellement pour le Daily Worker et le journal Freedom de Paul Robeson. Très tôt attentif à la révolution cubaine, il ira plusieurs fois à Cuba avant d’y partir en exil. Il dira pourtant toujours n’être ni communiste ni marxiste :

Quiconque s’oppose sans compromis aux racistes, méprise les fanatiques religieux et les terribles conservateurs américains est considéré comme communiste. Ce genre d’attitude est très généreuse envers le communisme parce que ce qui est certain c’est que beaucoup des gens dans mon mouvement dans le Sud ne savent pas ce qu’est un communiste. La plupart n’ont jamais entendu parler de Marx. […] La mise en esclavage et l’élimination des Noirs dans le sud des États-Unis date d’avant même la naissance de Marx. Au 16ème et au début du 17ème les noirs se rebellaient même sur les bateaux négriers. L’histoire de l’esclavage des noirs américains fut marqué par de nombreuses conspirations et révoltes des noirs.  Bien sûr les marxistes ont participé au combat des noirs pour les droits humains, mais les noirs n’ont besoin d’aucune philosophie ou d’aucun parti politique pour savoir que l’oppression raciale est mauvaise. C’est l’oppression raciale elle-même qui a poussé les noirs à la révolte. […] Le fait que la discrimination et la ségrégation raciale soient liées à l’exploitation économique n’est pas la question. Nous sommes opprimés et peu importe la cause originale ou le but. L’esprit, la personnalité du raciste qui nous opprime est tordue depuis tant de temps que ça en est au niveau psychiatrique.10

Williams refuse la ritournelle sophiste eurocentriste qui voudrait qu’on soit par essence marxiste dès qu’on s’oppose à une forme de domination liée au capitalisme. Il refusera à la fois stratégies imposées et récupérations, ce qui pousse aussi sans doute une certaine Gauche à ignorer son histoire.  Par contre il sera souvent qualifié de communiste par le pouvoir américain, les racistes sudistes ou les noirs modérés qui veulent le décrédibiliser. Sa force réside dans sa totale insensibilité à ce type de jugement et sa capacité de faire des alliances sans sacrifier son autonomie d’action et de pensée. On sait que par exemple que dans le Kissing Case, le groupe de Monroe fut beaucoup plus soutenu par les trotskystes du SWP que par la NAACP.

Mais en exil dans le labyrinthe de la guerre froide, son indépendance devient un problème. Le PC américain d’abord ne veut pas de lui à Cuba, parce qu’il n’est pas communiste et que ses positions gênent la classe ouvrière blanche. Selon Williams c’est aussi parce que ça ôte au PC la possibilité de parler à la place des noirEs américainEs avec Cuba. Mais Williams dérange aussi les dirigeants cubains. C’est Castro qui devra insister pour l’accueillir et intervenir pour que Robert et Mabel puissent organiser et diffuser leur émission de Radio.

Radio Free Dixie, née à Cuba le 1er juillet 1962, était diffusée sur Radio Havana de manière hebdomadaire. Des copies de l’émission était envoyées à différentes radios de Los Angeles, New York, Seattle et le Sud des États-Unis. Des émissions furent même diffusées sur Radio Hanoï. Le Crusader continue aussi à paraître et à circuler dans le monde avec 40 000 abonnés aux États-Unis.

Mais à Cuba, Williams découvre aussi le racisme cubain, même s’il refuse de se joindre à des militants noirs comme Carlos Moore, pour le dénoncer. On l’enjoindra constamment de changer sa lecture raciale en lecture de classe, les cubains refusant de questionner leur politique de suprématie blanche.

Comme Williams pose problème à la classe ouvrière blanche, ou du moins cela lui est reproché, le CPUSA va réactiver la pression sur les cubains pour le neutraliser juste après qu’il ait refusé de prendre ses distances avec les Black Muslims, en ces termes :

Les blancs vertueux devraient abolir le racisme parmi les leurs avant de se penser qualifiés pour dire ce qui est du racisme parmi les noirs.11

Les cubains vont progressivement saboter son travail, fabriquant de fausses versions du Crusader, histoire de le faire passer pour un traître. Et en parallèle, de constants manques de matériel seront invoqués pour annuler le vrai Crusader. La diffusion de Radio Free Dixie est aussi restreinte. Les Williams quitteront Cuba en 1965 dans des circonstances tendues.

J’aurai pu rester à Cuba pour rester un Oncle Tom socialiste et je ne vois pas la différence entre être un Oncle Tom socialiste et être un Oncle Tom dans l’Amérique raciste et capitaliste.12

Un texte d’une trentaine pages envoyé par Williams à Castro de la Chine maoïste ne fera qu’aggraver la distance.

En Chine, Williams, qui est surtout un symbole, continuera son travail de sensibilisation, d’information avec le Crusader et de connexions internationalistes lors de voyages en Afrique ou en Asie. Il liera le combat des noirEs américainEs à l’anticolonialisme et au Tiers-Monde émergeant, appelant par exemple les soldats noirs à refuser de se battre au Vietnam dans un texte nommé « Écoute frère ». Il se moque qu’on le pense téléguidé,  répétant haut et fort qu’il n’y a pas de toute façon de pays neutres par rapport au combat racial américain : pour lui il faut faire ce que l’on peut « d’où l’on est », en conservant son indépendance d’action.

En exil, il sera aussi lié à des groupes noirs radicaux comme le Revolutionnary Action Movement et la Republic of New Africa, mouvement séparatiste, partisan d’une nation noire américaine, même si Williams refuse de toute façon l’étiquette de nationaliste noir.

Son retour en 1969 aux USA ne le ramène pas vers les mouvements noirs radicaux, pourtant en manque de leadership. Arrivé dans le Michigan, il fait directement face à une menace d’extradition vers la Caroline du Nord pour les fausses accusations de kidnapping de 1961. Mais le gouvernement américain souhaite que Williams participe à la normalisation de ses relations avec la Chine. Il accepte cette collaboration, ce qui va jouer en sa faveur. Cela ne va pourtant pas empêcher une bataille judiciaire jusqu’en 1976 pour arriver à l’invalidation des poursuites. Après leur retour, les Williams se contenteront d’un militantisme local plus discret et plus classique.

Malgré les négociations de fin de parcours, ce qui reste marquant dans cette trajectoire c’est l’autonomie et la détermination d’un individu réfractaire aux étiquettes qui se battait pour la « liberté et la justice ». Un individu qui très tôt avait fait le lien entre la politique locale nord-americaine et l’impérialisme mondial, entre la lutte de noirEs américainEs et la décolonisation. Un individu que sa légitime impatience a rendu révolutionnaire. Il est mort en 1996 dans le Michigan d’un lymphome de Hodgkin et fut enterré en guise de retour au pays natal à Monroe, Caroline du Nord.

M.L. – Cases Rebelles

(À écouter dans l’émission #12)

  1. National Association for the Advancement of Colored People
  2. RBG-Interview with the Honorable Robert Franklin Williams http://www.youtube.com/watch?v=_pOpcJu48GA
  3. Negroes With Guns, Robert Franklin Williams, 1962
  4. ibid
  5. ibid
  6. ibid
  7. Déclaration faite par Robert Franklin Williams en 59 suite aux sanctions de la NAACP à son égard.
  8. Conférence « Self Respect, Self Defense & Self Determination »
  9. Il existe un film Deacons for Defense, Légitime défense en français, réalisé par Bill Duke en 2003 inspiré de leur histoire.
  10. Negroes With Guns
  11. Walter Rucker, Crusader In Exile: Robert F. Williams and the International Struggle for Black Freedom in America, 2006.
  12. BLACK CRUSADER, Interview par Robert Carl Cohen à Dar Es Salaam, Tanzanie, 1968

Vous aimerez peut-être :