Suzanne, Suzanne de Camille Billops et James Hatch

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, VIOLENCES INTRA-FAMILIALES

Suzanne Browning with her familyLes secrets de famille sont des poisons. Parfois ce ne sont que des secrets de polichinelle, des non-dits sus de tou.tes mais gardés bien au chaud, au creux du tabou et de l’interdit. Ce genre de situations laisse à la victime, aux victimes, le soin de se débattre dans la souffrance, la culpabilité et l’impossible expression d’une colère pourtant légitime. Suzanne, la nièce de Camille Billops et protagoniste au centre de ce premier film datant de 1982, a survécu à l’héroïne. Les racines de l’addiction, incontournables et monstrueuses, saillent d’emblée à la surface du récit : Suzanne a grandi en étant terriblement battue par son père, terriblement « mal aimée » diraient celles et ceux qui parviennent encore à projeter ce concept devenu alors bien flou et ambigu, dans des schémas de tyrannie absolue. « Tu étais sa préférée, » ose dire la mère de Suzanne à sa fille avant de lui expliquer que c’est sans aucun doute pour cela qu’il la battait tant, pour la garder auprès de lui, à la maison. Cette mère, incapable de protéger sa fille parce qu’elle était terrorisée, battue elle aussi. Comment explique-t-elle alors les coups qu’il lui infligeait à elle aussi, hormis par l’alcool qu’elle mentionne? Trop-plein d’amour ici encore?
La  vérité dans le dispositif que Camille Billops met en place dans Suzanne, Suzanne est autant à chercher dans l’explicite que dans le détour d’apparences qu’on tente de sauvegarder, malgré tout. Par-delà la brume d’égos et de consciences qui se débattent, en dépit des preuves flagrantes. C’est à la faveur du décès de son beau frère, Brownie, que Camille Billops, accompagnée par son mari James Hatch, plonge les mains dans sa matière préférée : la famille. Mais la mort ne libère jamais complètement la parole ; elle n’abolit ni les sentiments de culpabilité, ni l’hypocrisie, ni l’indifférence. Billie, mère de Suzanne et sœur de Camille, esquisse un drôle de slalom, partageant ses propres peurs avec beaucoup de sincérité, tout en annexant l’espace initialement prévu pour la souffrance de sa fille. Que doit-on déduire de l’apparent cérémonial de communion-réconciliation des deux victimes ? Sans doute est-on libre d’y investir chacun.e notre propre foi dans la famille et le pardon… Le dispositif documentaire chez Billops n’est pas là pour convaincre, manipuler ou tromper. Que déborde ce qui doit déborder. Que la question des sincérités demeure en suspension.

Il faut aussi faire avec les sincérités les plus détestables. Michael, frère de Suzanne est fier de déclarer que sa sœur méritait une grande partie des coups qu’elle recevait. Il est rigolard même, quand il révèle qu’il aimait se moquer d’elle quand elle attendait dans « le couloir de la mort » la « raclée » inévitable. Oui, le couloir de la mort : l’expression, apparemment connue et usée par tout.es, nous saisit sans avertissement au détour d’une conversation. Ironie, cynisme ? C’est en tout cas parfaitement glaçant, à plus forte raison quand on réalise que seule Suzanne s’y voit condamnée et que les traitements violents qu’elle subit ont tout à voir avec la violence réservée aux esclaves ; elle raconte même dans une séquence insupportable comment son père l’a hameçonnée une fois. Impossible d’ignorer que ce père, surnommé Brownie, le père-bourreau, avait la peau claire et que Suzanne était la plus foncée des enfants.
On ne sait pour quelles raisons certain.es persistent à penser qu’investir l’esclavage et l’ensemble de l’arsenal punitif de la suprématie blanche dans les tentatives d’analyse et d’explication des violences intra-familiales est simpliste, voire raciste. Quels impératifs de déni? Quelles hontes sous-jacentes? Bien entendu, cette histoire commune n’explique absolument pas tout mais elle structure inextricablement nos rapports aux châtiments corporels.

suzanne suzanne 3Pour en revenir à Suzanne, Suzanne, on a le sentiment d’un grand écart impressionnant quand on met en parallèle le récit de Suzanne arrêtée par la police, allongée au sol sous les insultes et la menace d’une arme par un flic qui lui promet une balle si elle a le malheur de bouger, et celui de Billie qui à plus de 40 ans ans décide de tenter sa chance à l’élection de Miss America. Mère et fille, toutes deux femmes noires ont connu des expériences radicalement différentes. Le colorisme, la beautécratie, telles que régies par la suprématie blanche, ont un rôle important dans cette organisation des destinées. La mère et la fille, si proches physiquement face à la caméra nous apparaissent à des milles l’une de l’autre. Et en substance Billops tisse et retisse une réflexion infinie au cœur de son œuvre, sur la parentalité et plus particulièrement la maternité qui atteindra un point névralgique en 1991 avec le très fort Finding Christa. Mais cette autre histoire de maternité imparfaite, interrompue – Christa a été confiée à l’adoption à 4 ans – hante déjà « Suzanne, Suzanne » puisque non seulement Christa enfant apparait dans certaines photos de familles que l’on voit dans le film et la chanson du film est interprétée par Camille Billops et Christa.

I called it that because when she was telling me about her experiences, I kept saying, “Oh Suzanne! Suzanne!”1

Bénie soit Camille Billops pour sa capacité d’empathie et d’étonnement. Bénie soit-elle pour son amour raisonné de la famille qui lui permet de scruter, déranger, en questions abruptes et salutairement candides. Pour cet amour de la famille qui refuse d’en gommer les imperfections – fussent-elles les siennes propres – d’en gommer la toxicité et les travers.
On ne peut que souhaiter davantage de telles œuvres, ici ou ailleurs, délestées des politiques de respectabilité, des hontes inutiles et du souci maladif des apparences.

Cases Rebelles (Décembre 2019)

  1. J’ai appelé [le film] ainsi car lorsqu’elle me racontait ce qu’elle avait vécu, je n’arrêtais pas de répéter «Oh, Suzanne! Suzanne! » https://bombmagazine.org/articles/camille-billops/ []