ENTRETIEN
Anthony AUST, au bout du petit matin
Le 7 octobre 2020, à Ottawa, la police a fait irruption en perquisition “no knock”, défonçant la porte au bélier, au domicile familial de Nhora Aust. Ils ont terrorisé toutes les personnes présentes et son fils Anthony, âgé de 23 ans et visé par la perquisition, a fait une chute mortelle du 12eme étage. Le 26 février 2026, dans un hôtel du centre d’Ottawa, nous avons retrouvé Nhora AUST, sa mère, qui nous a raconté leur histoire et sa lutte contre les violences d’État.
Au Canada chaque année, la police mène plusieurs centaines de « no knock raids » ; « no knock » littéralement cela signifie « sans frapper à la porte ». Cette appellation englobe plusieurs types de raids plus ou moins violents : la forme la moins violente appelée « breach and call out » consiste à enfoncer la porte d’un domicile sans entrer immédiatement, en sommant les occupants de sortir les mains en l'air.
Dans la forme la plus violente du « no knock », des policiers armés de fusils, généralement en tenue de combat voire cagoulés , enfoncent la porte à l'aide d'un bélier, déclenchent un dispositif de distraction tactique de type grenade assourdissante juste après le seuil, puis pénètrent dans la maison dans le climat de terreur et de panique ainsi créé. Ce type de raid porte aussi le doux nom euphémisant d'« entrée dynamique ».
Dans le droit canadien, l’article 8 de la Charte canadienne des droits et libertés stipule que toute personne a le droit d’être protégée contre les perquisitions ou les saisies abusives. Afin de garantir ce droit lors de l’exécution de mandats de perquisition à domicile, les policiers doivent, en règle générale, frapper et annoncer leur présence avant d’entrer dans une maison. C’est la règle du « knock and announce » (« frapper et annoncer »).
Dans l’esprit du droit , les perquisitions « no knocks » sont supposées être exceptionnelles. En réalité, elles sont extrêmement courantes, voire systématiques dans des cas où la police dit espérer saisir de la drogue.
Ces dangereux raids, symptomatiques d’une militarisation policière favorisée par une prétendue guerre à la drogue, sont généralement menés à la lumière d’informations émanant d’indics anonymes qui soit ont été payés ou négocient ainsi un allégement d’accusations pesant contre elleux ; l’institution justifient ces raids par la crainte d’un suspect éventuellement armé ou d’une possible destruction de preuves.
Dans la réalité, les raids « no knock » affectent de manière disproportionnée les communautés noires et autochtones et mènent systématiquement à de graves violations du droit des individus, à la traumatisation collective ainsi qu’à de multiples violences.
Au bout du petit matin ...
Va-t-en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t-en je déteste les larbins de l'ordre et les
hannetons de l'espérance
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal.
* * *
Pour commencer est-ce que tu peux te présenter ?
Je m'appelle Nhora Aust et je suis la mère d'Anthony Aust, décédé suite à une intervention policière militarisée… ils ont défoncé la porte et c'est ce qui a causé la mort de mon fils.
Comment a évolué au fil du temps ta connaissance et ta compréhension de ce qui s'est passé ce terrible jour ?
Pour ce qui est de ma compréhension et de ma connaissance de ce qui s’est passé… Au cours des cinq dernières années, presque cinq années et demi, j'en ai appris un peu plus chaque jour. C'était le 7 octobre 2020, le matin vers 8h45 ou 8h40, quand la police en armes a fait irruption dans l'appartement de ma famille.
Ce qu’ils sont fait c’est ce qu’on appelle une entrée « no knock », entrée en force, sans s’annoncer. Ce faisant, ils ont endommagé la porte et lancé une petite grenade. Si j'ai bien compris, quand ils font ça avec la grenade leur intention c’est de perturber les occupants et de les empêcher de réagir, de les plonger dans la panique, ce qui est extrêmement dangereux. Quelle était leur excuse ? Mon fils était assigné à résidence. C'était en plein Covid. Il avait été incarcéré pour une affaire de drogue et à cause du Covid, dans le cadre d'une campagne de libérations liées à la pandémie, il a fait partie des personnes libérées. Il était assigné à résidence avec un bracelet électronique qui permettait aux autorités de le localiser en permanence, de connaître son état et ses déplacements.
Lorsqu'ils l'ont placé en résidence surveillée, les policiers ont été informés des restrictions de déplacement et disposaient également d'informations du tribunal concernant les personnes présentes dans la maison et leur nombre. Ils savaient que nous avions des caméras. La raison de ces caméras est que la grand-mère d'Anthony était alitée et recevait des soins palliatifs. La porte d'entrée était donc toujours déverrouillée, car des auxiliaires de vie, des médecins et des infirmières venaient fréquemment et nous devions la laisser ouverte. Les caméras servaient également à vérifier que chaque personne fasse bien ce qu’elle avait faire Alors si la police disposait d'informations, ou d'informateurs, comme ils l'affirment, selon lesquelles mon fils vendait de la drogue et des armes – c'est d'ailleurs pour cela qu'ils sont venus –, ils savaient que la maison abritait des enfants, des personnes âgées et bien sûr Anthony. La question est de savoir comment un juge a pu autoriser une « no knock entry ». Comment les policiers ont-ils pu arriver en sachant que des personnes vulnérables, des personnes totalement innocentes, se trouvaient là, et lancer une grenade ?
Il y avait une quinzaine de policiers armés de fusils. Comment ont-ils pu ne jamais prendre les autres personnes en considération ? Ils savaient pourtant… S’ils avaient vraiment fait preuve de la diligence requise, ils savaient qu’il dormait, qu’il ne bougeait pas, qu’il ne se déplaçait pas d’un endroit à un autre.
Ils ont donc provoqué causé toute cette catastrophe et ce que la police prétend, c’est qu'il a sauté par la fenêtre. Il dormait dans la chambre, qu'il partageait avec un de ses frères et sœurs, qui dormait aussi, un jeune enfant, mineur. Ils ont tous été réveillés par la police, fusils à la main, et gardés pendant plusieurs heures sans pouvoir se déplacer . J'étais partie, j’étais partie tôt au travail, peut-être une heure plus tôt. À cette époque, j'avais une entreprise, mais je conduisais aussi des enfants à l'école et là je faisais ma dernière course. Alors que je déposais les enfants, j'ai reçu un appel des personnes chargées du bracelet électronique : elles m'ont demandé si Anthony était avec moi. J'ai répondu : « Non, il dort », car quand je pars, habituellement je passe le voir dans sa chambre, et il dormait. Elles ont dit non… Je leur ai dit d'appeler son père. Mais il dormait, c'était impossible. Il avait probablement oublié de recharger son bracelet. Je suis donc partie et j'ai commencé à regarder les images de la caméra, mais je n'ai pas pu les visionner car la première chose que la police a faite a été de les couvrir. J’ai appelé tout le monde et personne ne répondait. Alors je me suis dit : « Oh mon Dieu, La police est-elle allée à la maison en pensant qu'il s'était enfui ou quelque chose comme ça ? Il va être terrifié ! Il va être terrifié ! » J’ai décidé que je n’allais pas au bureau : j’ai fait demi-tour et je suis rentrée à la maison. Il m'a fallu environ huit minutes pour y arriver et, en arrivant, il y avait au moins trente voitures de police, des véhicules blindés impressionnants comme ceux utilisés pour arrêter des personnes très dangereuses. Pas une, pas deux, peut-être trois ou quatre. Mon premier réflexe a été d'aller leur demander : « Qu'est-ce que mon fils a fait pour qu'il y ait autant de voitures de police ici ? » Il était déjà par terre… il était déjà mort. Ils ont alors cherché quelqu'un qui pourrait me dire ce qui s'était passé et c'est une policière qui me l'a dit. Ce n'était pas facile pour elle de me l'expliquer, mais elle a dit : « Nous voulions l'arrêter, nous sommes allés à la maison. Il ne voulait pas aller en prison et il a sauté. Il est mort. » Et voilà, c'est tout. Alors après, pendant la journée… parce que quand quelque chose comme ça arrive, c’est comme si vous étiez dans un rêve et vous ne pouvez pas vraiment réaliser, vous ne pouvez pas vraiment comprendre.
Et à un moment donné, je leur ai demandé : « Mais pourquoi vous avez fait ça ? Qu’est-ce que vous cherchiez ? » donc ils prétendent, enfin c’est la presse qui dit qu’il était censé avoir des armes et de la drogue. Ils prétendent qu’avant de sauter, il a jeté un sachet de Fentanyl, c’est ce qu’ils affirment. Ils ont dit, près d’un mois après sa mort : « Ah oui, on a trouvé de la drogue, on a trouvé de la cocaïne, on a trouvé de l’héroïne. » Pourtant, je n'ai jamais vu les photos. J'ai vu toutes les preuves, absolument tout, mais jamais la photo montrant la preuve qu’ils ont trouvé de la cocaïne. Mon deuxième fils avait un pistolet à air comprimé, vous savez, le genre de pistolet avec lequel on joue dans le jardin ? Ils l'ont pris et l'ont répertorié comme objet trouvé, c'est absurde. Quelle était leur intention ? Faire du mal. C'était clairement une intention de nuire. Leur intention était… Je veux dire, il doit y avoir beaucoup de choses que j'ignore ou que je ne veux même pas savoir, mais c'était, c'est totalement injustifiable. On ne peut pas justifier une chose pareille. Comment peut-on laisser ses forces armées commettre une telle horreur dans une maison familiale, avec tant d'innocents ?
Est-ce que des médias en ont parlé ?
L'affaire a été largement médiatisée car nous avions une vidéo. Une seule, les autres ont disparu. L'Unité des enquêtes spéciales (UES) les a fait disparaître. Et cela leur a pris, je crois, 27 ou 28 jours. La veille du jour où on avait organisé une veillée pour Anthony, ils sont arrivés avec un document qui listait : «, nous avons trouvé ceci, nous avons trouvé cela. »
En réalité, quel que soit le document fourni par la police, ils ne peuvent pas justifier leurs agissements. Ils ne le peuvent pas. Ils ont publié ce communiqué parce que la communauté posait des questions. La communauté les pressait de s'expliquer. Leur excuse était généralement : « Il avait de la drogue, il avait des armes. C'est ce qu'une source fiable nous a dit. »
Mais vous n'avez pas fait votre travail correctement. Pourquoi n'avez-vous pas sécurisé les lieux ? Ils savaient qu'Anthony ne pouvait pas avoir le moindre contact avec la police. Il s'est enfui. La police le terrifiait.
Il n'y a donc aucune preuve. Oh oui, la communauté, le public, ils peuvent y croire. Bien sûr qu'ils peuvent y croire. La seule façon de ne pas y croire, c'est de le vivre et de voir la vérité.
Et donc mon fils était mort. Depuis, j’ai commencé à parler. Parce qu'ils n'ont trouvé aucune arme. Ils ne m'ont pas montré ou prouvé qu'ils avaient trouvé de la drogue. Quoi qu'ils prétendent avoir trouvé dans la rue, qu'il ait jeté, qui me le dit ? Comment croire que c'était mon fils ? Je n'y crois pas. Et mon fils, sa petite amie était là aussi : d'après elle, il n'avait rien. Et c'est une des raisons pour lesquelles je ne baisse pas les bras : parce que ce n'est pas comme si lui m'avait dit « Maman, je n'ai rien ». C'est quelqu'un qui était en vie, qui est resté en vie et qui m'a dit qu'il n'avait rien.
Comment tous ces événements ont-ils affecté vos vies ?
Ça a radicalement bouleversé notre vie, pour le pire, car… Je ne peux pas dire que ma famille était parfaite ; mon fils avait des problèmes, je ne dirais jamais le contraire. Mais il avait 23 ans et avait connu de nombreux traumatismes. Il n'a pas eu le temps de grandir, de se défendre, d'avoir une défense. Il a été condamné avant même d'être un homme. On ne peut pas dire qu'un jeune de 23 ans, en difficulté depuis l'âge de 12 ans, sache vraiment ce qu'il fait. Nous étions une famille, moi, mère célibataire – et oui, je suis divorcée de son père et séparée du père de mes plus jeunes enfants – mais nous restions une famille, nous restions une famille soudée et nous nous soutenions.
Et Anthony… Je ne le comprenais probablement pas très bien parce que je le surveillais beaucoup. J'avais confiance en la police, je croyais en elle, et s'il avait été entre mes mains et que j'avais su qu'il avait fait quelque chose de mal, je l'aurais emmené au commissariat ; c'est la vérité, c'est dire à quel point j'étais naïve. Il se sentait peut-être seul, mais il ne l'était pas dans le sens où il était aimé. Il était spécial, très spécial. C'était le genre de personne qui, dès qu'elle entrait dans une pièce, rayonnait. Et tout le monde le prenait dans ses bras, l'embrassait, lui disait « je t'aime ». Ce n'était pas si dysfonctionnel, mais après cet événement, j'ai failli perdre l'une de mes enfants, deux fois en un mois, car elle n'avait plus aucune raison de vivre. Pourquoi aurait-elle voulu vivre après avoir perdu son frère ? Mon plus jeune fils est devenu plus renfermé et chacun a commencé à se renfermer pour protéger les autres… comme si : « Je ne veux pas montrer mes sentiments, je ne veux pas que maman pleure », « Je ne veux pas montrer ça, je ne veux pas que ma sœur pleure » ou encore : « Cette personne est plus importante. »
On devient… on devient plus… on doit tous se protéger les uns les autres, souffrir et pleurer ensemble, car cela prend du temps.
Et l’une des raisons pour lesquelles je suis venue dans ce pays, c’est parce qu’il est censé être un pays sûr ; et en une seconde, j’ai tout perdu.
Oui, j’ai quatre enfants, mais j’ai perdu celui qui avait le plus besoin, celui qui avait le plus besoin de compréhension, celui avec qui j’avais le plus besoin d’être accompagné.
Et mentalement c’est devenu une véritable horreur pour tout le monde à la maison, car tu ne veux pas montrer tes sentiments… aux autres. On entend dire : « c’était un criminel », en gros, il méritait de mourir, ils ont le droit de faire ce qu’ils ont fait. Comment voulez-vous qu’un jeune frère ou une jeune sœur puisse surmonter une telle épreuve ? Qu’en est-il de ce jeune frère qui dormait et qui a dû répondre aux questions de la police sans… ils n’avaient pas le droit d’interroger mes enfants sans mon consentement ! Et ils sont au début de leur croissance : à 12 ou 13 ans, on commence à se développer, et là, notre vie est complètement dévastée.
Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais repris mon travail, celui que je faisais avant. Mon entreprise a commencé à couler car je devais m’assurer que mes enfants allaient bien mentalement. J’étais physiquement présente, mais mon esprit et mon cœur n’y étaient plus. Je n’étais plus une maman, j’étais juste une épave. Et voilà, au moins quatre d’entre nous dans la famille, souffrons de stress post-traumatique et sombrons dans la dépression, au point de ne plus trouver de raison de vivre. Un de mes enfants a souffert de paralysie du sommeil suite à cet événement, et il a fallu quatre ans pour en découvrir la cause.
Il a développé un trouble alimentaire très très grave. Imagine que dans ta propre famille, vous ne vous faites plus de hugs et que vous avez peur de dire « Je t’aime » parce que c’est la dernière chose que tu as dite, et tu sais ce qui risque d’arriver. Tu n'as pas envie de le dire à quelqu'un que tu aimes, de peur de le perdre. Tu peux pas oublier ça.
On a tout perdu, financièrement, absolument tout… Et on doit tout recommencer. Mais parfois je me demande : si ça nous est arrivé, qu'en est-il des autres familles, de tous ces inconnus, de ceux qui n'osent rien dire par peur ou par honte ?
Et dans notre cas, c'est chacun dans la famille qui en quelque sorte sombre en solitaire avec ses propres sentiments parce qu'on ne veut pas que l'autre se sente encore plus mal. Mes enfants n'osaient pas en parler pour ne pas aggraver l’état de leur maman. Ou ma mère ne voulait pas en parler non plus car elle était extrêmement inquiète pour moi. C'est très triste que le gouvernement ait laissé faire ça. Quand ça s'est passé je pensais qu'on était la première famille à vivre une telle situation. Les jours et les années passent, et je découvre des choses de plus en plus graves. Ça ne s'arrête pas. Je n'arrive plus à faire confiance… Le plus grand traumatisme que j'ai, c'est de voir ou d'entendre le nom « police ». Je ne le supporte pas, je n'arrive pas à y faire face, je ne peux pas, je ne peux pas tolérer même juste d'entendre parler d'eux. Oui ce sont des êtres humains, des personnes mais officiellement, sur le papier, leur rôle n'est pas de tuer, mais de maintenir la paix. Or, ils font tout le contraire et ils sont couverts, tous. Alors, je me demande : combien de personnes que l'on croise dans la rue, combien de personnes souffrant de troubles mentaux, sont dans cet état à cause de leurs agissements ? Cela a complètement détruit notre famille, et cela fait presque cinq ans et demi. Je ne pense pas que nous ne nous en remettrons jamais...
Je ne sais pas combien de temps ça va prendre. Parce que je sais et je crois qu’un Dieu existe et il m'a probablement empêché de me faire du mal. Mais sinon, je serais probablement avec lui, car c'est le premier réflexe premier en tant que parent : « je veux juste être avec mon enfant. » Et est-ce que nous méritons ça ? En tant qu'êtres humains ? Et ensuite, on doit se taire et ne rien dire ?! Je ne crois pas.
D'où est venue l'aide à la mort d'Anthony et comment avez-vous organisé la lutte ?
Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler d'Aisha Benslimane ou de Souheil Benslimane ? Tout ce que je sais, que j'ai appris, je leur dois. Ils ont fait énormément pour nous aider. Ils n'hésitent pas à prendre la parole. Toutes les personnes que je connais, c'est grâce à eux.
Nous avons eu un avocat pendant moins d'un an, je crois. Il est censé être un avocat très important, un avocat de haut vol et son intention était de parvenir à un accord. Bien sûr, à l'époque, je n'avais pas vraiment compris ses intentions ; en fait lui il était vraiment convaincu que mon fils était un criminel. Pour lui donc, il fallait que je parle pas trop, que je ne dise rien de bien de lui, et que je laisse simplement chercher à obtenir un accord judiciaire. Quand j'ai compris qu'il ne voulait pas enquêter, nous avons changé d'avocat. Cela fait maintenant trois ans que nous attendons ; rien n'a bougé. Et maintenant, nous avons un avocat spécialisé dans les droits humains. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais au moins on ne me dit pas d’aller « conclure un accord ». L’argent ne me ramènera pas mon fils. Je veux qu’ils me répondent, j’ai besoin qu’ils reconnaissent le mal qu’ils ont fait. Et encore une fois, il n’y a pas que mon fils, il y en a beaucoup; beaucoup d’autres. Avec le temps, on rencontre tellement de familles que parfois, on ne pleure pas à cause de la sienne, mais à cause de ce qu’on entend, de ce qu’elles ont vécu. Et ça nous brise le cœur encore plus.
La communauté a toujours été là, toujours là. La communauté, Justin Piché… J’ai trouvé un petit boulot à l’université d’Ottawa, je suppose grâce à ça. Et c’est la communauté qui m’a aidée. La police, le gouvernement, ils ne veulent pas entendre parler de moi. J’ai travaillé toute ma vie dans le secteur associatif, j’aime ça… C’est quelque chose qui m’a aidé à tenir, m’investir dans la communauté. C'était complètement différent, rien à voir avec la justice. Oui, juste aider les gens. À cause d’Anthony, nous avons créé Justice pour Anthony. Nous collaborons avec d'autres organisations comme CPEP (Criminalization and Punishment Education Project), les Mères contre les brutalités policières, et mon organisation avec laquelle œuvre dans le bien-être et qui s’appelle You and Me. Nous travaillons avec Justice pour Jamal, Justice pour Jared, des abolitionnistes, la Coalition de la diaspora noire d'Ottawa, etc. Il y a beaucoup de groupes. Je ne travaille pas activement avec chacun d'eux, mais lors d'événements, nous nous réunissons. En mémoire de mon fils, l'idée est d'avoir un jour une maison pour pouvoir loger les enfants qui sortent de prison ou pour les empêcher d'y aller : c'est notre rêve. En attendant, parce que comme on disait auparavant l’argent c’est toujours le plus important, nous collectons des dons, idéalement en hiver, pour confectionner des vêtements d'hiver. Ce n'est pas grand-chose, mais cet hiver, nous avons pu organiser trois événements, trois fois en décembre, janvier et février, pour les personnes qui sont à la rue. L'aide et le soutien reçus ont été incroyables. Nous avons pu collecter environ 900 articles à distribuer aux gens ; cela nous rend très heureux·ses.
Que dirais-tu de la situation actuelle au niveau des no-knock raids et de la violence policière au Canada ?
S'ils veulent continuer à faire des « no knocks entry » ils continueront. Et c'est très dangereux, car il n’y a pas toujours que la personne qu’ils visent. D'autres personnes sont impliquées, et il peut s'agir d'enfants, ce qui est très dangereux, surtout lorsqu'on lance une grenade : cela peut provoquer une crise cardiaque. Quelqu'un pourrait passer par là et tomber et mourir. J'ai vu des cas de perquisitions sans préavis, mais je ne crois pas avoir vu beaucoup d'interdictions formelles d’en faire. Ils peuvent toujours le faire et ils continuent. Et quand ils font ça, leur budget augmente. Ainsi, à chaque décès, leur budget augmente sous prétexte qu'ils ont « trop de travail, il nous faut plus de personnel », tout ça pendant que des gens qui sont à la rue meurent.
La situation quant à la violence policière… On peut dire « oh non, le Canada c'est pas comme les autres pays », mais c'est de l'hypocrisie pure et simple. La violence d'État est insoutenable à Ottawa et dans la communauté. Quand on voit la police défoncer la tente d'une personne en plein hiver, une personne sans abri, saccager et prendre sa tente, et donc la laisser mourir… cette violence est horrible. Et puis, il y a la dissimulation, l'impunité… La plupart des provinces canadiennes ont un organisme de surveillance qui enquête sur les décès survenus aux mains de la police ou lors d'interventions policières. C'est un autre aspect de mon travail : la recherche : on recueille davantage d'informations, et on en apprend davantage. Disons par exemple qu'entre 2020 et 2025, il y a eu environ 500 cas de décès aux mains de la police. Sur la moitié de ces 500 cas, il y a peut-être deux cas dans lesquels les policiers ont été inculpés, mais les poursuites ont été finalement abandonnées.Et ils disent qu’il y a des organismes de surveillance, mais en réalité, ils sont tous composés d'anciens policiers. Ils prétendent n'avoir aucun lien avec la police, qu'ils seraient une autre organisation, une autre branche, un autre organe, mais ils partagent tous une même base commune.
Il n'y a pas de justice : la police peut tuer et les organismes de surveillance étouffent l'affaire. Leurs enquêtes concluent toujours à l'absence de fautes. La police fait donc toujours ce qu'elle est censée faire : tuer. Et pour elle, c'est légal.
Comment expliquer tant d’affaires dans lesquels, même certaines où il y a des vidéos, on disculpe la police ? Comment justifier cela ? Ce n'est pas la justice.
Bizarrement, on ne va pas faire de raids, d’entrée sans frapper chez un avocat important ou au domicile d'un ministre si ses enfants ont des problèmes. On ne va pas tabasser les enfants du Premier ministre ou les enfants d'une personnalité connue.
Ce sont les personnes sans voix qui sont visées : les Noirs, les autochtones, les pauvres, des anonymes, juste des numéros. Ils savent qui cibler, comment agir et comment obtenir ce qu'ils veulent. C'est donc délibéré, fait de manière intentionnelle, ce n'est pas la justice. Et ces agences de contrôle, avec tous les moyens dont elles disposent chaque année, c'est incroyable. On se demande : à quoi servent-elles ? À disculper la police ? Il y a donc une violence extrême et ils ont ouvert un poste de police ici, au Centre Rideau. Alors, quand des gens se battent dans la rue parce qu'ils ont froid, parce qu'ils ont faim, parce qu'ils n'ont pas d'autre choix ou parce qu'ils doivent voler pour être jetés en prison… Et s'ils s'entretuent ? Pourquoi s'entretuent-ils ? On ne se pose pas de questions. On envoie simplement le coupable en prison. C'est parce qu'ils sont sans abri. Le Canada est un pays très très froid en hiver. Où est la justice quand on laisse des gens mourir de froid dans la rue ? Où est l'aide sociale ? Où est l'assistance ? Elle est inexistante, insuffisante. Et c'est vraiment triste et inacceptable.
Où en est la situation au niveau de la procédure? Quelles démarches sont en cours ?
Ici, nous avons une procédure appelée « enquête du coroner ». Lorsqu'une personne décède aux mains de la police ou d'un autre organisme, une enquête est menée. Certaines sont obligatoires, d'autres non. Nous, nous n'avons pas encore eu d'enquête et je pensais qu'il y en aurait une prochainement, jusqu'à ce qu'un de mes proches me demande : « Quand est-ce que ça va se faire ? » Il a donc contacté le bureau des enquêtes du coroner, qui a répondu : « Non, nous ne menons pas d'enquête car il ne remplit pas les conditions requises, étant donné qu'il était en prison. » Or, il était assigné à résidence et portait un bracelet électronique. Nous avons envoyé une lettre pour demander une enquête, et on nous a répondu : « Non l’affaire ne remplit pas les conditions requises. » Nous avons donc envoyé une autre lettre. Maintenant, nous en envoyons une troisième, car le gouvernement, le ministère de l'Intérieur, tente de faire adopter une loi pour supprimer l'obligation d'enquête. Par conséquent, toutes les enquêtes prévues entre janvier et avril sont reportées Elles sont reportées parce qu’ils attendent l'adoption de cette loi. Dans mon cas, puisqu'aucune enquête n'est prévue pour l'instant, ils attendent. Je serais extrêmement surpris s'ils revenaient vers moi en disant « oui, nous allons mener une enquête », car ça n’est pas dans leur intérêt d’enquêter sur la mort de mon fils. C'est une chance, car je veux savoir ce que vous avez fait et je veux voir leurs réactions. Au moins, lors de l'enquête… l'enquête ne va pas vous déclare coupable et dire vous allez en prison ; c'est juste une enquête, des questions. Mais au moins, à la fin de l'enquête, ils pourront décider : « C'était justifié, c'était injuste... Ils étaient fautifs, ils n'étaient pas fautifs », et je veux être en mesure avoir cette réponse. Je ne demande pas la prison. S'ils n'envoient pas en prison les flics que l’on voit tuer dans des tabassages ils n'enverront jamais en prison ceux qui sont entrés en force dans mon appartement.
Concernant mon avocat, nous avons déposé la plainte la veille, car nous avons deux ans pour saisir le tribunal. Cela fait donc trois ans et demi : la police ou l'Unité des enquêtes spéciales (l'organisme de surveillance) mettent une éternité à transmettre aux avocats tous les documents, les comptes rendus d'interrogatoires, etc. C'est extrêmement long.
Intenter une action en justice ne signifie pas forcément gagner. Tu vas seulement devoir attendre, attendre encore, avant qu’ils démarrent une 'enquête.Mes avocats sont bénévoles ; si quelque chose se produit, ils vont faire une partie du boulot et nous une autre. Je comprends donc qu'ils ne peuvent pas faire énormément ; d'un côté il faut payer des sommes considérables, voire des centaines de milliers de dollars, et en même temps il faut attendre que des documents arrivent pour les analyser, les examiner. À dire vrai, y a pas grand chose qui se passe, et honnêtement, je ne sais pas comment cela va se terminer. Nous demandons justement à notre avocat en ce moment si nous pouvons avoir un rendez-vous pour faire le point… mais honnêtement il n'y a pas beaucoup d'avancées.
Comment le combat se gère-t-il au niveau familial ?
La famille est impliquée, mais je suis la seule à prendre la parole. Si quelque chose se produit ou si quelque chose se profile, je les tiens au courant et je leur demande leur avis. Le père d'Anthony, il est complètement anéanti. Après avoir perdu son fils, il a également perdu son entreprise, car nous étions séparé·es en tant que couple, mais pas en tant que famille. Nous étions et nous restons une famille. Le frère d'Anthony, le plus vieux aujourd’hui est présent pour beaucoup de choses, il aide, travaille, mais il n'aime pas trop en parler. Il évite d'en parler car cela le rend très anxieux et triste. Je dirais que je suis la voix de toutes et tous et que je parle au nom de tous.tes. Personne dans la famille n'a d'attente au niveau financier, car, comme tout le monde le dit, ça ne le ramènera pas. Cependant, les dégâts causés doivent être reconnus. C’est impératif parce qu’ils nous ont détruit·es. Ils nous ont complètement détruit·es.
Très tôt, dans les premiers mois qui ont suivi la mort d'Anthony, j'ai obtenu les noms de tous les personnes responsables : l'avocat, l'enquêteur, le juge… J'ai leurs noms, oui, oui. Et cet enquêteur principal, il est promu, il est maintenant à la tête du conseil de police. Promu et invité partout pour montrer le héros qu'il est, et c'est très troublant. Ce que cela me dit, c'est qu'à chaque fois que tu fais mal à quelqu'un, tu obtiens une promotion.
Est-ce que vous faites des commémorations annuellement ?
Au début, on faisait des commémorations, les trois premières années, mais c’est comme si on se disait : « Oh, ça sera moins dur l'année prochaine. » Et en fait c’est devenu de plus en plus dur, de plus en plus dur. Alors, ces deux dernières années, on voulait juste être seuls et ne même plus y penser. On ne voulait entendre personne dire un mot, rien du tout. Juste ne rien dire, on voulait juste que cette journée passe. On fait des choses avec ma famille, parfois on fait des jeux auxquels on jouait ensemble, et puis on pleure au cours de la journée. On parle beaucoup de lui, on partage beaucoup de souvenirs, mais je n'arrive plus à regarder les photos. Je pensais que ça irait mieux, mais ça empire. J'ai du mal à entendre sa voix, comme dans une vidéo par exemple. On ne fait plus de fêtes, c'est fini… Pendant 23 ans, il y en avait toujours une chaque année, mais plus maintenant. Je ne sais pas, peut-être que ça changera.
Peux-tu nous dire qui était Anthony ?
Comme enfant, je dirais qu'il était très heureux jusqu'à ce que je divorce. Il avait 9 ans. Il a grandi en étant très bavard, sans être freiné . Il ne disait pas des choses comme « telle personne est mauvaise » ou « celle-ci est comme ça »… Tout était au mieux, les animaux c’est adorable, la vie est belle… Il était très diplomate, c’est un médiateur . Il était extrêmement apaisant : s'il y avait une dispute entre ses frères et sœurs ou entre son père et moi, il s'interposait en disant : « tu ne devrais pas faire ça. Ce n'est pas bien tu ne devrais pas lui parler comme ça.» Il avait 23 ans, mais il était encore très enfant ; à chaque erreur, à chaque bêtise, il se mettait à pleurer. Il pleurait et disait : « Je suis désolée, pardon. Je ne comprends pas pourquoi je fais ça.» Mais il adorait sa famille noire parce qu’iels sont tous métis.ses : leur mère est noire, leur père est blanc. Il adorait sa famille noire. Il était très doux avec sa grand-mère, extrêmement gentil avec elle, et il n’aurait jamais rien fait de mal. Et s'il faisait une bêtise, on se disait toujours qu'il y avait une raison, qu'il fallait juste l'accompagner, qu'il grandirait et apprendrait. Comme frère, il était comme… sa sœur.
Ils avaient dix ans d'écart au jour près. Il voulait absolument une sœur. Et moi, je lui disais : « Non, non !» donc on est chrétiens.
Un jour, je lui ai dit : « Si tu veux une sœur, il faut que t’en parles à Dieu, parce que c’est vraiment pas au programme. Et puis, maman est tombée enceinte. « Oh, Dieu m'a entendue ! »
Et alors il a commencé à tout planifier, comment seraient ses cheveux, comment il allait être avec elle, etc. Il l'attendait. Et puis, trois ou quatre mois avant, j'étais enceinte de quatre ou cinq mois sans doute , il m'a dit : « Tu sais quoi, maman ? Je sais ce que je veux pour mon anniversaire.» Et moi : « qu'est-ce que tu veux pour ton anniversaire ? » Je veux que ma sœur naisse le même jour que moi. Je ris, je ris et je ris encore, et je lui dis : « Mon Dieu, il va falloir vraiment régler ça avec Dieu ! Ouf, il va falloir que tu vois ça avec lui parce que c'est presque impossible ! » Il répond : « On verra. Je vais prier, je vais demander », et il a obtenu, il a obtenu ce qu’il voulait !
Alors, même si leurs pères sont différents, sa sœur et lui sont identiques : l'un est un garçon et l'autre une fille. Identiques. Sa sœur était plus mature, car même si elle a dix ans de moins que lui, il allait la voir en pleurant : « Maman ne veut pas m'écouter ! » Il allait la voir en pleurant, et elle lui disait : « Allez Anthony, serre les dents et vas-y fais-le ! »
Il était si spécial que même s'il me mettait en colère, il disait toujours quelque chose qui me faisait réfléchir. C'était un excellent professeur, vraiment. Je me souviens qu'il était très généreux. Il me disait souvent… Je me souviens même que des gens venaient à la maison lui demander de l'aide. Et je me souviens aussi que parfois, nous étions en voiture et que, quand on s'arrêtait, des gens viennent te demander de l'argent. Je me souviens avoir dit : « Pourquoi tu donnes de l'argent à ces gens ? Ils vont le dépenser à mauvais escient.»
Et il me répondait : « Maman, les gens sont censés partager. On ne sait jamais qui on va rencontrer dans la rue ; peut-être un ange. Et tu le rencontreras peut-être de nouveau plus tard. On ne sait jamais. Les gens doivent s'entraider. Personne ne devrait avoir à voler pour manger. La vie c'est pas ça. Il faut être bon envers les autres. » Très, très généreux, extrêmement généreux avec tout le monde, tout le monde. Et peut-être jusqu'à ses treize, quatorze ans, car il a été victime de harcèlement scolaire, ce qui l'a beaucoup changé. Il aimait dessiner, donc au début, vers l'âge de deux ou trois ans, car il devait gérer trois langues, il n’était pas vraiment capable de parler, il communiquait par le dessin et la peinture. Et il était très doué en peinture. Il dessinait, il peignait, il adorait ça. Et puis, je crois qu'il avait 12 ou 13 ans, il a commencé à être harcelé à l'école, car il a traversé différentes phases dans sa vie. De 4 à 7 ans, il était blanc. De 7 à 12 ans, il était cow-boy. Il s'habillait comme un cow-boy, il avait tout l’équipement de cow-boy, même sa guitare, et c'est pour ça qu'il a été harcelé : « Tu es noir, comment peux-tu être un cow-boy ?» Et c'est là que tous les problèmes ont commencé. C'est là que tous les défis ont commencé, donc il ne s’est pas attiré des ennuis sans raison.
Mais je ne sais pas, c'est probablement parce qu'il était si mignon, si mignon qu'il était aimé. Il était très attachant, très gentil et respectueux, vraiment. Alors, quelles que soient les mauvaises choses qu'il ait pu faire, quelles que soient ses mauvaises actions )à l’extérieur je n'ai jamais rencontré cette personne. Je n'ai connu que celui qui disait toujours oui, qui était doux, qui était cordial. Mais il a connu la souffrance, il a appris ce que c'était d'être battu, de subir toutes ces horreurs que personne ne devrait avoir à endurer à cause de ce qu'il est.
Entretien réalisé le 26 février 2026




