PERSPECTIVE
Le Maître : au sujet des frontières, du travail et d'héritage du pouvoir
David Yambio est militant communautaire, défenseur des droits humains. Il enquête sur la traite des êtres humains entre états et les crimes contre les migrants en Afrique du Nord et en Europe. Il est le directeur exécutif et cofondateur de Refugees in Libya. Dans ce texte magistral publié originellement en anglais, il dresse à travers la figure du Maître un portrait du continuum colonial et esclavagiste d'exploitation qui nourrit les politiques migratoires actuelles ainsi que le rapport de l'Europe, voire de l'Occident tout entier, aux exilé·es.
Le Maître autrefois vendait des êtres humains ; aujourd’hui il les trie. Il s’est félicité d’avoir aboli l’esclavage et a érigé des statues pour immortaliser sa morale. Il a dit, “Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits,” puis il a inventé le permis de séjour, a divisé l’humanité en citoyen⋅nes, étranger⋅es, refugié⋅es,migrant⋅es économiques, indésirables, et cibles d’expulsion.
Le Maître aime la migration, pas le/la migrant⋅e, mais la migration en soi. Il aime les mains qui récoltent ses fruits, celles qui nettoient ses hôtels, celles qui élèvent ses tours vers les nuages. Le Maître aime le mouvement, pourvu qu'il arrive à l'heure, qu'il travaille discrètement et qu'il disparaisse avant la campagne électorale.
Le Maître a aboli le marché aux esclaves. Puis il a lancé le marché du travail et de nouveau il s’est félicité. Pas de chaines, pas de vente aux enchères, pas de contremaîtres — juste des contrats, juste des systèmes de parrainage, juste des agences de recrutement, juste des dettes suffisamment lourdes pour tenir une nation en échec.
Le Maître parle de nombreuses langues. Dans un pays on l’appelle développement, dans un autre sécurité, ailleurs intérêt national, ou encore gestion des frontières dans un autre. Mais partout où il voyage, le/la travailleur⋅euse dort dans une chambre plus petite que celle qu’iel construit.
Le Maître ne hait pas l’exilé⋅e. La haine c’est trop affectif, trop personnel, trop humain. Le Maître préfère l'administration : bases de données, catégories, quotas, évaluations des risques, délais d’attente. Parce que nulle violence n’est aussi efficace que celle qui arrive marquée d'un tampon.
Le Maître a navigué sur tous les continents. Il a pris l’or, les diamants, l’ivoire, le caoutchouc, le coton et l’huile. Il a pris les humain⋅es, les langues, les dieux, les futurs. Et puis un jour les descendant⋅es des dépossédé⋅es sont arrivé⋅es à ses portes, et le Maître a demandé, “Pourquoi êtes-vous venu⋅es ? "
Le Maître a tracé des lignes sur les cartes – des lignes droites, des lignes désinvoltes, des lignes qui séparaient les tribus, les fleuves et les souvenirs. Puis il les appela nations. Lorsque les flammes ont commencé à engloutir ces nations, il a observé de loin et a qualifié les réfugié⋅es de crise.
Le Maître adore le mot crise : crise migratoire, crise frontalière, crise sécuritaire, crise de l’intégration. Tout devient crise, sauf les siècles qui ont préparé l’arrivée, les guerres qui ont déchiré les foyers, les mines qui ont vidé les montagnes, les marchés qui ont vidé les villages et les gouvernements qui ont vendu demain pour les applaudissements d’aujourd’hui.
Le Maître craint la mémoire du/de la migrant⋅e, car la mémoire est un témoin dangereux. La mémoire se souvient de la colonie, de la plantation, du bateau, du camp de concentration et de plus encore. Le Maître préfère les souvenirs récents. Il enseigne l’histoire en fragments : un chapitre sur l’abolition, un chapitre sur la liberté, un chapitre sur les droits humains, un chapitre sur la démocratie — puis il referme le livre avant le chapitre sur les conséquences et la responsabilité.
Le Maître visite un mémorial. Il dépose des fleurs devant qui est mort⋅e, il baisse la tête, observe une minute de silence, et déclare : “Plus jamais ça” pour ensuite vérifier le tableau des départs pour le prochain vol d'expulsion.
Le Maître a appris que les chaînes attirent l'attention, contrairement à la paperasse. Un homme enchaîné trouble les consciences ; un homme qui patiente douze ans en procédure fait rarement la une des journaux. Le Maître maîtrise l’arithmétique de la visibilité. Il ne dissimule plus la souffrance ; il se débrouille avec elle.
Le Maître aime la mer. La mer ne pose pas de question, ne signe aucun témoignage, et elle apparaît bien plus souvent dans les statistiques que dans les tribunaux. Elle reçoit ce que les gouvernements rejettent et en retour ne renvoie que du silence.
Le Maître a découvert une formidable invention : la distance. Il a déplacé la prison au-delà de l’horizon, la souffrance loin de l’appareil photo, les hurlements loin de l’électeur⋅ice, et il a nommé cela la gestion des frontières.
Le Maître a appris que la peur seule n’est ne suffit pas. La peur crée de la résistance, de la révolte, du souvenir. Alors il a étudié la compassion. Il a appris le langage du souci, de la protection, de la réponse humanitaire, et soudain la cage a commencé à parler doucement. Il me dit plus : “Obéis,” mais “Nous sommes préoccupé⋅es.” Il ne dit plus : “Vous êtes piégés,” mais “nous sommes à la recherche de solutions durables.” Au fil des siècles, son vocabulaire s’améliore, alors que l’attente reste la même.
Le Maître aime les rencontres : tables rondes, forums de haut niveau, accords mondiaux, conférences ministérielles, consultations d'experts, task forces, groupes de travail. Il rassemble les personnes les plus savantes du monde pour discuter des raisons pour lesquelles les noyades continuent.
Le Maître craint une créature par-dessus tout : le témoin. Le témoin survit, se souvient et compare les promesses aux actions. Chaque empire finit par découvrir que la mémoire est plus difficile à emprisonner qu’un être humain.
Le Maître croyait que le temps résoudrait le problème, que les morts disparaîtraient, que les noyé⋅es disparaîtraient, que les disparu⋅es disparaîtraient, que la mémoire elle-même se lasserait. Alors il a patienté, patienté et patienté. Mais le Maître n'a jamais compris une chose simple : une blessure ne devient pas justice parce qu'elle vieillit. Une tombe ne devient pas silencieuse parce que l’herbe la recouvre. Et un⋅e exilé⋅e ne cesse pas de poser des questions juste parce que le monde a pris l’habitude de ne pas y répondre.
Aujourd’hui le Maître gouverne toujours. Il gouverne les frontières, les visas, les centres de rétention, les marchés du travail, les mers, les déserts — la distance entre les êtres humains. Mais chaque soir, avant que le sommeil ne le trouve, il entend les pas : les pas de celleux qui traversent quand même, qui survivent quand même, qui se souviennent quand même. Et c’est peut-être pour cela que le Maître bâtit tant de mur — non pas parce qu’il craint l’arrivée de l’exilé⋅e mais parce qu’il craint le retour de la vérité.
David Yambio, 6 juin 2026
(Texte original publié ici sur le site de Refugees in Libya ; traduit de l'anglais par Cases Rebelles.)




