« Treasure » de dream hampton

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, TRANS & QUEER LIBERATIONS

Treasure Le 23 octobre 2011, à Madison Heights, dans la banlieue de Détroit, Shelly « Treasure » HILLIARD, jeune femme trans noire de 20 ans était assassinée et démembrée. Des parties de son corps furent disséminées aux quatre coins de la ville, partiellement calcinées, et on n’en retrouva jamais l’intégralité. Shelly fut assassinée par des dealers que la police l’avait contrainte de piéger. Elle fut envoyée à la mort par ces flics qui après lui avoir fait un chantage à la prison si elle ne collaborait pas, ont révélé son identité. Elle fut une sacrifiée de plus d’un système transphobe qui se fiche globalement des femmes noires trans, vénère quelques élues et fait mine d’être surpris quand une de plus meurt dans des circonstances abominables.
Shelly n’atteint jamais 31 ans, espérance de vie déjà bien faible d’une femme trans non blanche aux États-Unis.1 En 2015, le documentaire Treasure (63 min) signé par dream HAMPTON2 , journaliste, militante, native de Détroit et future liquidatrice de R.Kelly, se plongeait dans l’affaire : le résultat est un film rempli d’amour et de combattivité communautaire, dépourvu de voyeurisme ou de sensationnalisme.

Les corps sacrifiables

C’est bien parce qu’elle était une jeune femme, noire, trans, et travailleuse du sexe que Shelly s’est retrouvée dans une situation sans issue. Sarah STILLMAN, journaliste au New Yorker Magazine raconte, stupéfaite, comment un officier de police lui a avoué sans aucune gêne que dans la mesure où Shelly vivait déjà dangereusement ça semblait pertinent de l’utiliser pour piéger des dealers.

La police étasunienne contraint régulièrement des jeunes, qui n’ont parfois que 13, 14 ans à collaborer, à jouer les informateurs, instrumentalisant leur précarité et leur vulnérabilité. Le rapport de force systématiquement disproportionné et la menace carcérale laissent peu d’espace pour le refus. En promettant à Shelly de l’envoyer dans une prison pour hommes où la probabilité qu’elle soit agressée sexuellement était énorme, les flics Chad WOLOWIEC et David KOEHLER avaient parfaitement conscience de la soumettre à une pression insupportable. L’usage récurrent du chantage à la dénonciation ou au piège est l’un des pouvoirs de nuisance de la police qui est rarement discuté. Et l’absence de ces conversations profite évidemment au pouvoir policier. L’interdiction de « balancer » est sous tous les cieux l’un des commandements les plus impératifs de la loi de la rue. Le transgresser c’est couvrir son nom d’infamie et s’exposer aux pires représailles. Or, ce que la loi de la rue ne dit pas forcément c’est que les individu.es ne sont pas du tout à égalité devant les pressions policières ; c’est fonction de leurs vulnérabilités et de leurs situations personnelles concrètes. À cause d’un joint fumé sur un balcon, Shelly s’est donc retrouvée coincée entre le marteau et l’enclume; piégée par des forces répressives sans aucune considération pour sa vie. Treasure n’était pour eux qu’un corps méprisable/méprisé et sacrifiable. Un pion à sacrifier dans l’interminable et raciste « guerre contre la drogue ».

Kathryn Bruner JAMES, avocate de la famille de Shelly, confie n’avoir jamais connu d’autres affaires où l’identité de l’informateur confidentiel a été révélé aux suspects. Pour Ralph GODBEE, chef de la police de Détroit au moment de l’affaire et unique policier interrogé dans le documentaire, c’est évident : dans ce type de cas, à partir du moment où le nom d’un témoin, d’un informateur est connu, le meurtre devient une très forte probabilité.
Pourquoi Shelly est-on contraint de se demander ?

À un certain point dans l’interaction ils l’ont balancée et qu’ils l’aient fait de manière intentionnelle par malveillance ou par négligence, quand ils ont révélé qu’elle était celle qui avait causé son arrestation à cause de leur pression ils ont signé son arrêt de mort. (ill / invincible)

Les responsables de sa mort sont les flics qui l’ont piégée et jetée en pâture aux seconds, les dealers qui l’ont massacrée. On est d’ailleurs en droit de se demander s’il ne s’agissait pas pour la police de piéger une ultime fois les dealers en les poussant à agir contre Shelly.
L’acharnement que les assassins ont manifesté contre le corps de Shelly, contre la possibilité de ce corps, la possibilité de nos corps, n’est qu’un autre versant de la transphobie. Le feu paraphe évidemment le crime d’une symbolique renvoyant à l’Enfer qui nous est promis selon les transphobes.
Ignorer, instrumentaliser, mépriser, défaire, disperser, brûler, effacer, nier l’existence.

Économies de survie et incarcération de masse

Le drame se joue à Détroit, théâtre d’un drame plus global. Depuis 50 ans, la Motor City s’effondre, abandonnée des pouvoirs publics. Dans un tel contexte, les économies de survie sont un recours quasiment obligatoire pour une grande part de la population noire et pauvre de la ville et des environs. Les jeunes femmes trans noires pauvres, vulnérabilisées parmi les vulnérabilisé.es, se retrouvent donc assez facilement dans le travail du sexe.

Il y a quatre ans, j’assistais à la veillée du Centre Ruth Ellis pour Shelly et j’ai vu les participants endurer les positions moralistes de certains orateurs sur le travail du sexe. Je me souviens que quelques jeunes femmes trans se sont à juste titre élevées contre les propos paternalistes qu’elles avaient entendu et ont dénoncé l’exclusion des personnes trans de la communauté LGB de Détroit: le «T» vient toujours secondaire, a déclaré une jeune femme. (Ill/Invincible)3

L’intégration dans les économies de survie se fait dans un contexte de possibilités terriblement limitées, de contraintes multiples et d’urgences. Les approches moralisatrices dénient non seulement l’agentivité des protagonistes à l’intérieur de ces économies, tout comme elles permettent de se dédouaner en toute bonne conscience de considérer les véritables enjeux socio-politiques autour du travail du sexe : les revendications pour plus de droits et de sécurité, et contre la répression (dont les approches moralisatrices sont un volet). Les témoignages des sœurs et de la mère de Treasure concernant son activité sont sans ambiguïté et dépourvus du moindre jugement : elle faisait le travail qui lui était accessible pour survivre et aider les sien.nes. D’ailleurs, rappelons que ce n’est pas le travail du sexe qui l’a tuée mais la police.

La police s’est quelque part aussi servie des dealers dans la mort de Shelly. Il faut aussi rappeler que les petits dealers4 , eux aussi, sont des ouvriers des économies de la survie. Ils évoluent au sein de l’économie de la drogue où une lutte capitaliste à mort pousse fréquemment les protagonistes à la violence, contre d’autres ouvriers du trafic de drogue ou contre d’autres membres de la communauté. Toute cette violence est notablement favorisée par le maintien dans l’illégalité des substances en question et l’interminable guerre raciste contre la drogue que s’autorisent en conséquence les forces répressives d’État – qui fait aussi moult victimes collatérales, comme Shelly. Shelly n’avait commis qu’une infraction mineure, légalement insignifiante , moralement inexistante. Mais le tandem justice-police, véritable machine à criminaliser les noir.es aux États-unis n’a pas nécessairement besoin de plus pour faire basculer des vies dans l’horreur durable, en témoigne un contexte national d’incarcération de masse (40 % des personnes incarcérées sont noires alors que les noirEs ne représentent que 13% de la population étatsunienne). Indissociable des politiques de « guerre contre la drogue » (War on Drugs) – véritable outil de répression et de contrôle sociale des communautés noires (et hispaniques) – l’incarcération de masse est la continuité d’un système qui contraint les noirs à la captivité et au travail gratuit, épuise et détruit familles et communautés, et maintient de fait et par tout un régime de violences (policières, administratives, financières, carcérales, etc.) les populations noires dans l’étau.

De combat et d’amour

Malgré la douleur et l’horreur des conditions du décès de Shelly, l’amour irradie et imprègne le film : Lyniece NELSON, la mère de Shelly, ses sœurs Mechelle et Brandie, Lakyra DAWSON, mère de la House of Ebony à laquelle elle appartenait, l’incarnent. Le portrait de toute une communauté s’ébauche : une communauté de possibles et de résistances, qui ne se laisse pas écraser par l’horreur et la haine. Le récit s’articule autour du centre Ruth ELLIS. Ellis, figure noire lesbienne de Détroit, commença dès les années 30 à « fournir un abri, un soutien physique et un soutien spirituel à ceux dont la race, l’orientation sexuelle ou les deux distinguaient de la culture dominante. »
Shelly fréquentait ce centre, elle y était active. La caméra de dream hampton nous montre un lieu vivant, protecteur, plein de ressources matérielles : un lieu où se reposer, s’organiser politiquement, danser, jouer, etc. On apprend que Shelly faisait partie de la scène ballroom et concourait dans la catégorie « realness ».  D’autres personnes, notamment des femmes trans noires s’expriment sur leur vie, leurs parcours personnels, leurs stratégies de survie et bien entendu sur Shelly quand elles l’ont connue.
Lakyra médite, se souvient, raconte. Elle met aussi à mal la tentation de représentation idyllique de la communauté LGBTQ en constatant de manière allusive beaucoup d’attitudes négatives ; nous y reviendrons.
Lakyra exprime des regrets aussi : elle se dit qu’elle aurait pu protéger plus sa « fille ». Et c’est une question récurrente de manière sous-jacente dans le film : que pouvons nous faire pour soutenir et protéger les nôtres dans des contextes d’hyper-précarisation et de violences systémiques plurielles ?

Shelly avait fait le choix de s’éloigner de sa famille pourtant dans l’acceptation et le soutien de la transition. Mais comme l’explique Ignacio Riviera, un processus de transition peut nécessiter de l’espace, de la distance, une coupure et ce, même si cela se passe bien avec la famille.
C’est évident que la mère de Shelly a fait tout ce qu’elle pouvait pour sa fille qu’elle aimait. Elle explique qu’elle lui a même redemandé une fois de plus de rentrer à la maison quand elle a compris qu’elle était en danger. Mais Lyniece acceptait les limites, entendait les refus et laissait Shelly libre de ses choix.
Malgré la cruauté du drame, Lyniece, ses filles et toute la famille se soignent à l’amour et à la douceur. Cela crève l’écran. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle en les voyant avec la petite vidéo selfie de Shelly qui inaugure le documentaire ; on reconnait la même délicatesse, la même paix.
Le film suit une cérémonie intime, modeste, restreinte à quelques membres de la famille, sur les lieux où on a retrouvé Shelly. Il s’agit d’un moment de prières et d’apaisement. Les plans sont magnifiques et tranchent avec le reste du film souvent assez anodin formellement. Un lieu de la mort est ainsi transfiguré, approprié en lieu de deuil, embrassé par la puissance fébrile d’une famille unie, par la vision touchante d’objets ayant appartenu à Shelly. L’amour repousse l’horreur et tente de conjurer l’horrible solitude des derniers instants.

Dans la communauté et en dehors

En filmant un Détroit en lutte, en quête de solutions, dream hampton évite le piège de la surenchère dans les détails de violence. Son documentaire devient une promesse, preuves à l’appui, de lendemains meilleurs, contrairement aux nombreuses productions « journalistiques » qui s’appliquent, pleines d’une fausse naïveté et d’un vrai sadisme, à mêler larmes et sang pour représenter l’impossible vie des personnes trans et les mille et une horreurs qui les attendent. dream hampton s’y refuse. Ce refus vient aussi de son enracinement dans sa ville natale, Détroit, de sa connaissance du potentiel de résistance, et de ses histoires aussi. En plus du centre Ruth Ellis, le centre Boggs est aussi nommé, convoquant ainsi une autre figure féminine non-blanche de la résistance détroitienne : Grace Lee BOGGS.
dream hampton embrasse cet héritage et participe à le perpétuer, tout comme nombre des personnes qui s’expriment dans son film. Elle réintègre aussi l’histoire de Treasure dans l’effondrement de la ville.

Là où elle pêche c’est dans son désir de faire de la mort un rappel voire une injonction à l’unité, comme si la mort et toutes les dynamiques oppressives n’étaient pas intrinsèquement responsables de ces difficultés à s’unir durablement. On est aussi gêné.es par la formulation répétée d’un « nous » assez totalisant de la part d’un groupe d’interlocuteur.ices assez hétérogène et qui donc en trouble parfois considérablement le sens. Quand une vieille activiste lesbienne blanche explique le calvaire de Shelly par le sort réservé à « nos corps« , elle efface la négritude dans une « queerness » homogénéisante tout en balayant les spécificités de la haine transphobe et son existence à l’intérieur même de la communauté queer/gay pourtant attestée par le témoignage de Ill.

Peut-être faut-il aussi voir la manifestation de la transphobie dans la manière dont Lyniece est confrontée à la possibilité de la mort de sa fille. Au moment où elle apprend juste que sa fille a probablement été kidnappée, sur facebook les gens se déversent en manifestations de chagrin prématurées : certain.es lui présentent même des condoléances. Lyniece raconte cette violence déchirante générée par les réseaux sociaux, le choc. Ce déroulement et ces procédés ne sont pas sans rappeler le plaisir avec lequel une grande partie des prétendu.es « soutiens » des personnes trans aiment à faire circuler articles sensationnalistes et macabres quand la mort frappe l’une des nôtres, se joignant ainsi sous couvert d’empathie au message global qui répète aux femmes trans noires et non-blanches qu’elles n’ont aucun avenir et périront dans d’horribles circonstances ; les initiatives pour les femmes trans en vie bénéficiant systématiquement de beaucoup moins de « publicité ».

Pleurée par tou.te.s au moment de sa mort, Treasure n’était pourtant pas tout.es et la spécificité de son vécu, son identité se perd parfois dans la multitude des témoignages. Certes, il s’agit de donner la parole à toute une communauté touchée et mobilisée mais quelle est-elle ? Shelly avait plusieurs familles, plusieurs communautés. Elle se tenait à l’intersection d’une multitude de dominations due au fait qu’elle était une femme noire trans de 20 ans pauvre et travailleuse du sexe.
C’est tout cela ensemble qui lui a coûté la vie. Et ce sont toutes ses communautés qui la pleurent. Ou du moins devraient-elles le faire.

*    *    *

Treasure AfficheLes meurtriers, Qasim « Red » RAQIB et James MATTHEWS ont été condamnés à des peines de 50 ans et 40 ans assorties de 25 ans de sureté pour le meurtre de Shelly.

De son côté le policier Chad Wolowiec, membre d’une unité régionale des stups, a reconnu avoir donné « suffisamment de détails aux acolytes du dealer pour révéler que [Shelly] Hilliard avait fourni des informations sensibles ». Quand on l’interroge sur ses motivations il répond : « je ne sais pas ».
En octobre 2017, le comté d’Oakland et la ville de Madison Heights, employeurs de Wolowiec, ont accepté de verser respectivement 1,07 millions de dollars et 20 000 dollars à la famille dans un accord mettant fin aux poursuites. Wolowiec sévit toujours dans la police.

KD _ Cases Rebelles (janvier 2019)

  1. A Hidden Inequity: The Life Expectancy of Transgender Women of Color
  2. Natasha T. Miller, poétesse, productrice, militante queer noire, accuse dream hampton de l’avoir complètement évincée de son projet de film et apporte des preuves conséquentes. Elle affirme cependant être aujourd’hui en paix avec ce qui s’est passé.
  3. Treasure : from tragedy to trans justice. Mapping a Detroit story
  4. qui sont parmi les « petites mains » dans l’économie de la drogue

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