« Une victoire qui reste amère. » Entretien avec Assa Traoré

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JUSTICE | COMBAT ADAMA

"Une victoire qui reste amère." Entretien avec Assa Traoré

Le verdict vient de tomber : Bagui est acquitté. Plus tôt dans l'après-midi, en attendant parmi d'autres soutiens devant le tribunal de Pontoise, nous avions interviewé Assa Traoré.

Assa Traoré, au tribunal de Pointoise le 9 juillet 2021 (photo : Cases Rebelles)

Par Cases Rebelles

Juillet 2021

À l'issue de trois semaines de procès, Bagui Traoré, qui n'a jamais cessé de clamer son innocence, vient d'être acquitté, ainsi que deux autres  prévenus ; deux autres ont été condamnés à de lourdes peines (8 et 12 ans ) alors que les gendarmes qui ont tué Adama n'ont toujours pas été inquiétés par la justice et se permettent même de porter plainte contre sa sœur, Assa Traoré. Notre joie est immense pour Bagui et les autres personnes acquittées ! Et notre tristesse est grande pour ceux qui restent enfermés.
Ce vendredi 9 juillet nous étions nombreux·ses au tribunal de Pontoise. Plus tôt dans la journée, dans l'attente du verdict, nous avions interviewé brièvement Assa autour de ces longues semaines de procès et des réquisitions d'acquittement pour son frère.
Comment ta famille et toi avez vécu ce procès, ces trois longues semaines ?

Déjà on était impatient·e·s de commencer ce procès parce qu’on le sait depuis le début, la vérité on la connaît, ils n'avaient rien contre mon petit frère. Ce dossier était monté de toutes pièces contre la famille Traoré. Ça a été trois semaines qui sont passées très vite mais qui ont été très intenses et très physiques, et où on a pu se rendre compte chaque jour au cours du procès que c’était une enquête qui était bidon. Le directeur d’enquête qu’il y avait au début dans l’affaire d’Adama Traoré était le même dans la tentative d’assassinat. Les gendarmes qui sont à la barre aujourd'hui, c’est les gendarmes qui sont dans l’affaire Adama, qui étaient là ce 19 juillet. Et il n’y a pas eu de vraies investigations ; le directeur d’enquête a refusé de venir. Donc on a l’impression qu’il fallait sacrifier certaines personnes. Et aujourd’hui que ce soit mon frère ou tous les autres accusés qui sont là, ils ne peuvent pas prendre les peines qui ont été demandées, ils ne peuvent pas être sacrifiés par une enquête qui a été bâclée et mal faite. Pour nous, c’est pas normal.

Assa et Lassana Traoré le 9 juillet 2021 (photo : Cases Rebelles)

Ces dernières semaines ont été un peu particulières pour toi aussi : tu as été relaxée par ailleurs le 1er juillet, face à trois gendarmes qui t'attaquaient en diffamation.

Oui on a été relaxé·e·s, et c’est pas une simple relaxe contre la diffamation. Ce qu’il faut retenir dans cette relaxe, c’est les motivations des juges qui disent qu’aujourd’hui le combat vérité et justice pour Adama est d’intérêt général pour la société, que c’est un combat qui dépasse les frontières, qui va à l’international et qui rentre dans un débat démocratique. Aujourd’hui c’est un combat qui appartient à tout le monde. Donc c’est une vraie victoire, c’est une reconnaissance vis-à-vis de ça.
Et l’acquittement de mon frère demandé par le parquet de Pontoise, faut savoir que l’histoire du parquet de Pontoise elle date de cinq ans, faut savoir que l’histoire d’Adama Traoré elle était là et qu'elle a été dépaysée suite à tous les mensonges qu’on a pu avoir et on a pu dessaisir le procureur Yves Jannier, ça fait 5 ans avec notre avocat aussi – Me Yassine Bouzrou – qu’on dénonce l’acharnement, qu’il y a une pression médiatique et qu’on dénonce tout ça, et aujourd’hui avec nos avocats qui sont auprès de mon frère, Me Florian Lastelle, Me Frank Berton et Me Yasmina Belmokhtar, aujourd’hui qu’on demande cet acquittement-là pour nous c’est une belle victoire.
Le fait que j’ai été acquittée, qu’il y ait eu cette reconnaissance-là, qu’il y a un acquittement qui soit demandé par le procureur, par l’avocate général, aujourd’hui c’est une porte qui se pousse pour tout le monde, au-delà de ma famille, au-delà de mes frères.
On prépare actuellement la marche du 17 juillet, vous êtes là chaque année, tous les matins avec le petit-déjeuner (rires) ; le combat n’est pas fini, il faut qu’on arrive au jugement pour Adama, mais l’espoir renait.

(...), Youssouf et (...) portant des t-shirts "Libérez Bagui" (design : collectif Cases Rebelles)
Yacouba, Youssouf et Mohamed portant des t-shirts "Libérez Bagui" (design : collectif Cases Rebelles)
En quoi ce procès-là a été l’occasion pour vous de montrer, de dire des choses pour Adama ?

Faut savoir que le nom d’Adama a été prononcé tous les jours, à chaque moment dans ce procès. Je pense que ce qu’ils n’avaient pas calculé, c’est qu’il y aurait un Combat Adama qui allait durer cinq ans et qui aurait cette portée-là. Mais effectivement ce procès-là ne pouvait pas se faire sans parler d’Adama. D’ailleurs mon frère a dit une phrase, c’est que : « Nous, on est jugés alors que mon frère est mort avant les émeutes ; y a toujours pas son jugement. » Le spectre d’Adama était présent dans ce procès-là, constamment, du début jusqu’à la fin.

Qu'est-ce que tu peux nous dire par rapport aux réquisitions pour les autres prévenus ?

Ils méritent tous d’être acquittés et d’avoir la peine la plus basse au vu de la manière dont le dossier a été construit.

Ce serait quoi la justice pour Bagui et pour votre famille aujourd’hui ?

Les derniers mots de mon frère ont été : « Je clame mon innocence depuis cinq ans. Même si vous avez demandé mon acquittement, même si je dois sortir, c’est une victoire qui reste amère. »

Interview réalisée par Cases Rebelles le 9 juillet 2021 (à 16h).