I got so much trouble on my mind…

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES, SANTE LUTTES HANDIES ET PSY

La souffrance mentale peut être une présence absolue. Quand la névrose est si bien imprimée qu’on en arrive parfois même à s’inquiéter de son absence. Parce que le calme précède la tempête.

Cette souffrance existe en relation avec tout ce que nous sommes et les oppressions auxquelles nous devons faire face. Elle peut leur être liée, y puiser son origine.

Il est plus que probable que si vous avez grandi, noirEs, en France le racisme tienne une place conséquente dans votre construction et donc de la même façon dans la construction de votre souffrance mentale.

La souffrance mentale prend aussi une part importante dans le vécu migratoire mais ce n’est pas quelque chose qu’on crie sur tous les toits. Sans doute parce que c’est vu comme une fragilité. Sans doute aussi parce que c’est une souffrance qu’on entend peu. Et parce qu’il peut s’agir de générations qu’on écoute peu.

Pourtant, nombreuxSES sont nos parents qui ont laissé dans l’exil et ses violences des morceaux, plus ou moins importants, de leur bien-être psychique. Et parfois la douleur était tout simplement là avant le départ.1

Oui l’exil et le racisme font souffrir mentalement. Ainsi que plein d’autres difficultés moins spécifiques auxquelles nous sommes malgré tout également confrontéEs.

Et puis il est usant de chercher un psy ; celles et ceux qui pratiquent le savent.

Se raconter à chaque première fois. Faire confiance. S’exposer.

Et avant tout ça il y a la complexité socio-économique de voir un psy. Des solutions gratuites se trouvent dans les CMP2 , qui prennent bien entendu en charge les personnes les plus pauvres en général. Il n’y a pas toujours de la place et vous avez beau être au 36ème dessous, on vous demandera de rappeler dans 6 mois3 Les CMP posent également des problèmes d’accueil et de confidentialité. S’il est possible d’aller voir un psy discrètement « en ville », au CMP ce n’est pas forcément possible. Dans ceux que j’ai connus vous croisez un tas de personnes dans la salle d’attente et quiconque entre, vous voit. Et vous risquez de partager votre psychologue ou psychiatre avec d’autres proches qui en ont besoin.

Les psys dans le libéral sont peu accessibles. Les psychologues ne sont pas rembourséEs du tout et pratiquent des prix très variables. Les psychiatres ne sont pas très nombreuxSES et pratiquent des dépassements d‘honoraires qui sont tout aussi décourageants, vu le faible taux de remboursement de la sécu. En plus, ils se situent très souvent dans des centres villes et de leurs cabinets se dégage très souvent une puissante violence de classe.

Essayer de s’apaiser le mental avec unE professionnelLE est donc déjà un luxe.

Et les premières séances sont éprouvantes et… payantes quand même.

C’est d’autant plus usant de le faire en se demandant si ceTTE psy ne va pas d’emblée vous dire que vos problèmes sont dans votre tête. Que le racisme n’existe pas, qu’il faut juste s’assumer et être fierE de soi. Même si à ce moment là cette question n’est pas le cœur de votre névrose c’est quand même difficile de prendre au sérieux quelqu’unE qui est dans le déni là-dessus. Et puis les risques d’aggressions racistes – dans ces moments d’extrême fragilité – sont bien réels aussi. Quelle chance avons-nous donc de tomber sur unE psy qui comprenne, hors des clichés, la migration, les héritages coloniaux, les héritages post-esclavagistes, quand l’écrasante majorité des psys sont des bourgeoisES blancHEs ? De trouver un psy qui n’aggrave pas notre état ?

Mes expériences de débuts de thérapie colorblind, dans les moins pires des cas, n’ont fait que m’enfoncer encore plus dans la colère, le désespoir et l’isolement. En plus de n’avoir rien réglé à mes névroses.

J’ai croisé peut-être 2 ou 3 psys noirES dans mon existence : c’était hors de mon parcours personnel dans des conférences ou autres. Enfant je rêvais de l’ethno-psychiatrie. J’avais dû voir une émission à la télé et j’avais fantasmé sur la possibilité d’être soigné par des psys non blancHes attentifVEs à nos histoires. Ma seule expérience en ethno-psychiatrie s’est faite avec une psy qui n’était pas française mais était blanche et c’était n’importe quoi. Ses suggestions étaient caricaturalement exotiques. Et c’est assez logique au fond. Vu qu’elle ne connaissait rien de la culture non-blanche qui vivait en partie en moi, elle se reposait sur des clichés.

Je n’imagine pas qu’unE psy noirE aurait été pour moi une solution miracle. La psychanalyse sexiste hétéro cis enchaine souvent clichés, normes et assignations. Et toutes les psys femmes et blanches ne sont pas débarrassées de sexisme. Mais là où une femme blanche peut espérer trouver un niveau de conscience satisfaisant chez d’autres femmes blanches, en tant que noirEs et non blancHEs en général, nous sommes statistiquement condamnéEs à tomber chez des psys racistes ou au mieux complètement à la masse.4

L’idée que soigner ses névroses avec un psy serait contre-révolutionnaire c’est pourri. Celles et ceux qui ont beaucoup souffert psychiquement savent qu’aussi mauvaises que soient les solutions proposées par le système de santé (psy, médicaments, hôpital, etc.) à un moment on ne peut plus s’aider soi-même. Quand on ne peut plus sortir, dormir, manger, il faut faire quelque chose. L’idée qu’un réseau d’amiEs puisse soigner ne fait en général pas long feu, sans compter qu’avoir un réel réseau d’amiEs durables est un privilège auquel peu de personnes ont accès. Être mal ça ne signifie pas « ne pas avoir le moral ». Ça signifie des dépressions de longue durée, des insomnies, des obsessions qui empêchent de vivre, des voix ou des images que votre cerveau fabrique, de profondes envies de mourir, des peurs récurrentes de blesser autrui, etc. Les personnes qui n’ont rien connu de tout cela et qui tiennent des discours généraux ne rendent pas service. Dire à celle ou celui qui souffre « mais t’inquiète pas ça nous arrive touTEs » c’est criminel. Répéter stupidement « on est tous fous, le problème c’est le système » c’est criminel. Entretenir l’idée validiste que voir un psy c’est la honte parce que les psys c’est pour les « vraiEs fous » c’est aussi criminel.

Bien entendu il est urgent, capital, de discuter des alternatives. De lutter contre ce qui dans les pratiques et discours psy étiquette, enferme, norme, écrase, détruit. Je pourrais écrire plein d’autres textes là-dessus. Mais, en attendant d’avoir des solutions alternatives accessibles, on ne propose pas de l’homéopathie à quelqu’un qui a des douleurs de cancer généralisé…

Bien entendu c’est souvent le désarroi quand on réalise que nombre de « soignantES » se soucient surtout de notre retour à un fonctionnement normé. Se moquent bien de notre épanouissement personnel en harmonie avec ce que nous pouvons avoir de « déviant », d’atypique.

Mais encore une fois, à un moment il faut agir et faire avec ce que le monde propose. Les solutions alternatives si elles existent s’offrent de toute façon prioritairement aux plus privilégiéEs. Et on ne peut pas s’abstenir de vivre en attendant.
C’est un peu comme si nous nous étions abstenuEs d’aller à l’école en attendant qu’elle devienne moins raciste et dominante. L’école m’a fait beaucoup de mal mais elle est ce qui me permet de vous écrire aujourd’hui. Ce n’est pas du tout un mal pour un bien. C’est le mal impardonnable qu’il m’a fallu traverser pour que nous communiquions dans un système où existent peu de zones d’autonomies.

Et justement puisque l’on parle d’école et de souffrance psychique. L’opération Charlie a créé les conditions d’un déploiement de violence abominable contre les plus faibles d’entre nous. Qui va les soigner ? Quels psys demain feront face aux enfants d’aujourd’hui et à leur traumatisme ? Pas les enfants privilégiéEs traumatiséEs par la construction médiatique d’un cataclysme qui n’en est pas un, d’une civilisation assiégée qui ne l’est pas. Non je ne parle pas de ces enfants-là. Ils se remettront bien vite. Je parle des enfants qui du jour au lendemain se sont retrouvéEs encore plus terriblement suspectEs que d’habitude, dans une société qui déjà ne les regardait pas d’un bon œil. Je parle d’enfants qui se sont retrouvéEs face à des adultes qui n’ont eu aucune honte de déployer leur violence raciale et leurs abominables suspicions à leur égard. Qui n’ont eu aucune honte à imposer sans expliquer, à juger sans preuves. Qui n’ont eu aucune honte à ériger le soupçon le plus dégueulasse au rang de « vigilance ».

Parmi ces enfants-là, certainEs auront besoin de psys qui comprendront cette histoire de l’intérieur. Des psys qui ne leur diront pas qu’ils ont rêvés tout cela, ou qu’ils l’ont exagéré. Qui leur diront que rien de tout ce qui s’est passé n’était légitime.

Qui soignera donc des traumatismes dont on ne peut actuellement qu’imaginer l’ampleur ?

Hier, aujourd’hui, demain que faire ?

Parfois, si l’on considère que la dépossession qui s’opère contre chaque sujet dans le champ médical est aggravée quand on est non-blancHEs, coloniséEs, il peut sembler préférable de ne pas se soigner. De tenir. De tenir bon.

Mais ça n’a pas de sens. Quand on ne peut plus sortir, dormir, manger, toucher, quand nos pratiques rassurantes compulsives s’emballent, que le sommeil n’arrive plus pour mettre une pause dans l’horreur, que les obsessions, les doutes, les paranos s’amplifient ça ne peut pas s’arrêter tout seul. Ça ne peut PLUS s’arrêter tout seul.

Pour certainEs c’est la drogue –légale ou illégale – pour endormir la douleur : mais la drogue n’endort pas que la douleur. Ce n’est pas une solution durable. Et parfois elle ne fait qu’aggraver les choses. Pour certainEs c’est l’entrée brutale dans le monde psy en décompensation et les internements psychiatriques. Des internements dont on ne revient pas forcément intactES.
Pour certainEs c’est aussi la rue parce que tout dégringole très vite quand on perd pied mentalement et qu’on est isoléE.
Pour certainEs c’est la prison parce que l’État enferme (toujours plus) les personnes qui souffrent. Pour certainEs c’est la violence, l’autodestruction, et les tentatives de suicide qui parfois réussissent.

Dans tout cela ce qui semble certain c’est qu’il est difficile – voire impossible – de rejoindre durablement les luttes en cours, tant on souffre, tant interagir avec les autres, qui plus est dans un cadre militant, violente et touche très vite là où on a mal. Parce qu’il peut être horrible de constater dans les luttes en cours, que parfois les plus fortEs, les plus valides s’expriment, dominent. Ou que parfois on valorise des comportements névrotiques qui donnent des illusions de radicalité, en se moquant bien du prix que paiera la personne concernée à la fin du spectacle. Parce que ce ne sont pas ceux qui applaudissent qui payent la note au final. Il peut être horrible de constater que nos souffrances, enjeux de lutte collective, sont ignorées, méprisées ou folklorisées. Comme si la santé de nos âmes n’était pas aussi un enjeu politique, et comme si là aussi il ne s’agissait pas d’un système dont certainEs privilégiéEs profitent.

M.LA. – Cases Rebelles ( Février 2015)

PS 1 : Cet texte est publié dans un contexte où notre dernière émission qui parle de Sins Invalid, organisation handie, bat des records négatifs au niveau de l’intérêt qu’elle suscitte. Ce sont des questions qui sont liées et s’inscrivent dans les luttes contre le validisme, les normes, etc. (audio ou écrit).

PS 2 : Le titre de ce texte renvoie aux paroles de « Welcome To The Terrordome » de Public Enemy, paroles qui renvoient au morceau de Sir Joe Quarterman  « (I Got) So Much Trouble In My Mind ».

Vous aimerez peut-être :

  1. Entre autres parce que la colonisation, l’esclavage, etc, ont fait des dégâts psychologiques incommensurables dont on parle rarement aussi et dont nous héritons d’une façon ou d’une autre. []
  2. centres médico-psychologiques []
  3. Pour les services en question ça ne semble pas être un problème suffisant pour la mise en branle d’un quelconque mouvement de contestation. []
  4. Je ne rentrerai même pas dans la complexité de se faire suivre sainement en tant que trans vu le niveau de flicage et la pathologisation de la transidentité… []