San Francisco 504 : À l’intersection des luttes handies et noires

Publié en Catégorie: AMERIQUES, AUTODETERMINATION, DECONSTRUCTION, BAY AREA, SANTE LUTTES HANDIES ET PSY

Iconographie, validisme et Black Panther Party

Nous répétons souvent que l’iconographie stéréotypée de la révolte est un fléau pour l’histoire des luttes noires. Dans ce grand marché aux images celles du Black Panther Party ont marqué quantité d’esprits de manière indélébile.

Vestes en cuir, bérets noirs, couleur sombres, postures viriles, parades militaires…et les armes bien entendu : le BPP avait déclaré la guerre au système et voulait qu’on le sache prêt et fort.
Et dans l’imaginaire dominant, un corps – individuel et collectif – paré à se battre est systématiquement un corps valide, en dehors des cas particuliers des super-héroINEs.
Un corps performant, selon les normes en vigueur.

On n’a pas vu beaucoup de handiEs sur les photos souvenirs des luttes des Black Panthers. Des militantEs essentielLEs, comme Brad Lomax, militant Black Panther handi et noir, ont disparu du radar, de l’image, des mémoires. Leur histoire reste à écrire.
Pour comprendre comment les effacements se produisent. Comment l’histoire des luttes handi-es aux États-Unis a été blanchie. Comment le BPP a effacé de sa mémoire ses combattantEs handiEs.

Ici, nous n’allons donc que partager des bribes de ce qui se sait. Tout en méditant sur ce qui ne sait pas.  Leroy F. Moore, poète, militant handi noir, résidant dans la Bay Area1 , participe à l’écriture cette mémoire en accompagnant un projet du Paul K. Longmore Institute on Disability  :

Bien qu’il y ait eu des articles et des chapitres ici et là écrits par des universitaires, il n’y a pas eu un livre ou un compte-rendu, approfondi, détaillé non seulement de l’investissement des « Black Panthers  » au-delà du fait de servir de la nourriture aux manifestantEs, mais du travail des militantEs handiEs noirEs pendant et après le « sit-in 504 » en 1977. Certains parents des militantEs noirEs handiEs, que j’ai contactés, qui ont donné leur sueur, leurs mots et leur cœur au sit-in ont été si profondément blesséEs par le leadership blanc à cette époque que jusqu’à ce jour, ils ne parviennent pas à en parler .2

L’histoire de l’Article 504

Dans les luttes handies des années 70, la mobilisation autour de la promulgation de l’article 504 fut un tournant essentiel. L’article 504 de la loi de Réhabilitation fut signé en 1973. Son contenu était le suivant :

Aucun individu handicapé, éligible par ailleurs, ne doit être exclu sur la seule base de son handicap aux États-Unis de la participation, se voir refuser les avantages ou être l’objet de discrimination, dans le cadre de tout programme ou activité recevant une aide financière fédérale ou tout autre programme ou activité menés par une agence exécutive ou par La Poste des États-Unis.

L’article 504 constituait un changement majeur de perception aux États-Unis puisque pour la première fois un texte législatif tendait à mettre une part de la société, en l’occurrence structures et programmes publics, face à leurs responsabilités dans la production du handicap. Mais pour que soit appliqué l’article 504, le Ministère de la Santé, de l’Éducation et des Services Sociaux (Department of Health, Education and Welfare) devait en définir les modalités d’applications, c’est-à-dire définir ce qui allait constituer une infraction à l’article 504 ; une étape d’une extrême importance dont découlerait les modalités d’application sur l’ensemble du territoire, dans tous les programmes fonctionnant sur des fonds fédéraux.

Ainsi, après l’adoption de la loi, pour qu’elle devienne effective, les réglementations devaient être délivrées pour définir qui était considéré comme une personne handicapée, ce que signifiait « qualifiée par ailleurs », ce qui constituait la discrimination et la non-discrimination dans le contexte du handicap, etc. Les délais d’exécution devaient être fixés, ainsi qu’un mécanisme de sanction administrative.3

** Parce que oui, un texte ça ne coûte pas forcément grand chose. En France en 1975, une loi prévoyait un « accès des personnes handicapées aux institutions ouvertes à l’ensemble de la population ». En 2005 la loi dite « sur l’égalité des chances » donnait un délai de dix ans aux établissements accueillant du public pour se mettre aux normes d’accessibilité. En février de cette année cet effroyable délai de 10 ans à horizon 2015 a été considéré comme insuffisant et l’État annonce un nouveau allongement de 3 à 9 ans. **

Mais revenons aux États-Unis. De 1973 à 1977 aucun texte d’orientation ne fut publié et le Ministère (HEW) s’enlisait dans des débats à propos de ce qui était discriminatoire ou pas. L’administration Ford avait traîné les pieds et Carter avait fait comme promesse électorale la prise en main effective du dossier. Pourtant une fois élu en 1977, son administration fit volte-face et Califano, nouveau secrétaire du Département, travailla à vider le projet de sa substance sans consulter les organisations handies. L’ACCD 4 , puissante organisation nationale menée à l’époque par Frank G. Bowe, apprit que se préparait la publication d’une version édulcorée de l’article 504, et décida de réagir.
Le groupe lança un ultimatum : soit l’HEW publiait des régulations conformes aux derniers échanges avant le 5 Avril 1977, soit l’ACCD passait à l’action.

À cette date, rien n’ayant changé, des militant-e-s envahirent les locaux fédéraux du Département de la Santé, de l’Éducation et des Services sociaux sur tout le territoire national pour des sit-in. La quasi-totalité de ces actions ne durèrent qu’un jour. Mais à San-Francisco l’histoire allait s’écrire différemment. : pendant 28 jours un groupe de 200 personnes allait occuper l’immeuble fédéral. Une audience du Congrès eut lieu au bureau HEW de San Francisco : des dirigeants du mouvement y témoignèrent des discriminations auxquelles ils/elles faisaient face quotidiennement. Une délégation se rendit également à Washington pour faire pression sur Carter et son administration.

Tout cela joua un rôle clé dans la signature finale, le 28 Avril 1977, d’un programme de réglementations satisfaisantes pour la communauté handie, même si la loi 504 ne fut au fond jamais appliquée comme elle aurait du l’être.

Connections, héritages et intersections

La mobilisation de San-Francisco fut victorieuse notamment grâce à son caractère intersectionnel :

La composition du sit-in était représentative du spectre de la communauté handie, avec une participation de personnes ayant une grande variété de handicaps, de différentes origines raciales, sociales et économiques, et en terme d’âge, ça allait des adultes à des enfants handicapés accompagnés de leurs parents.5

L’investissement d’autres groupes militants joua un rôle fondamental :
– la Butterfly Brigade, groupe de mecs homos dont l’activité habituelle était de patrouiller les rues pour empêcher les agressions homophobes,
– la Glide Church, une église méthodiste de San Francisco proLGBT et militante sur de nombreux autres fronts aujourd’hui encore : logement, repas, soutien aux migrants, santé, etc. La Glide Church a participé a des luttes cruciales de la Bay Area6 ,
Delancey street : une association pour toxicomanes et ancien-ne-s criminel-le-s,
Mission Rebels : un groupe issu du quartier populaire de La Mission, qui travaillait avec les jeunes de ce quartier sur les questions d’emploi, de formation professionnelle et de scolarité,

Mission Rebels dans les années 70 - Photo par Linda G. Wilson

 

– et bien entendu le Black Panther Party.

Susan Schweik, auteure de l’un des rares articles sur l’investissement du Black Panther Party dans cette lutte insiste sur l’idée d’individuEs clés à l’intersection de plusieurs mouvements, et non de groupes aidant d’autres groupes :

Le schéma de «soutien» venu d’«autres mouvements» masque une partie des modalités qui font que pour diversEs participantEs à la mobilisation 504 ces mouvements n’étaient pas « autres ». Par cela, je veux dire plus simplement, le fait que les handiEs queers, les militantEs noirEs radicaux handiEs, les handiEs Chicanas et ainsi de suite ont pris part à l’occupation du quatrième étage de l’immeuble du département de la Santé, de l’Éducation et des Services sociaux. La plupart des histoires ont éclipsé dans quelle mesure c’est l’activisme handi préalable au sein de ces « autres » mouvements qui avait jeté les bases pour ce moment d’alliance resté dans les mémoires comme «504». 7

C’est à travers Bradley Lomax que le Black Panther Party a rejoint la lutte du 504. Lomax était un militant du BPP et un militant du mouvement Independant Living.
En 1974, Lomax travaillait à la clinique George Jackson qui appartenait au BPP. En 1975, il proposa à Ed Roberts, alors directeur du Centre of Independent Living de Berkeley, l’ouverture d’un centre dans Oakland Est, qui serait géré par le Black Panther Party et qui toucherait une population que le CIL de Berkeley ne touchait pas. Le centre ouvrit mais ne tint que 2 ans. Selon Schweik, cette courte existence vient de deux éléments conjugués : la condescendance du personnel de Berkeley dont le centre n’était qu’un « faible satellite » et un certain manque d’intérêt de la part du BPP.

Dessin d'Emory Douglas pour la campagne sur la DrepanocytosePourtant, les Black Panthers avaient intégré en 1972 à leur Programme en 10 points la demande de soins de santé entièrement gratuits pour les noir-e-s et tou-te-s les opprimé-e-s.8

Auparavant, le groupe s’était considérablement investi dans la lutte contre la drépanocytose et avait fait une campagne importante.
Le party suivit Bradley Lomax dans la lutte 504 sans hésiter. D’autres membres du BPP comme Dennis Billups, Ron Washington, Chuck Jackson (assistant de vie de Lomax, puis d’autres militantEs sur place) étaient aussi constamment dans le building occupé. Non seulement le Party apportait régulièrement des repas chauds mais le combat du sit-in était soutenu et relayé dans son journal.

À mes frères et sœurs qui sont noirEs et qui sont handiEs : Sortez, nous avons besoin de vous. Venez ici, nous avons besoin de vous. Où que vous soyez, nous avons besoin de vous. Sortez de votre lit, entrez dans votre fauteuil roulant. Sortez de vos béquilles, entrez dans vos cannes. Si vous ne pouvez pas marcher, appelez quelqu’un, parlez à quelqu’un au téléphone, si vous ne pouvez pas parler, écrire, si vous ne pouvez pas écrire le langage des signes : utilisez n’importe quelle méthode de communication – tout est possible .
Nous devons faire tout notre possible. Nous devons montrer au gouvernement que nous pouvons avoir plus de force qu’ils ne pourront jamais en contrôler – et que nous pouvons manger plus, boire plus, aimer plus et prier plus que jamais ils ne l’avaient imaginé…9

Ericka Huggins, leadeuse du BPP, directrice à l’époque de la Oakland Community School, était présente au rassemblement de la victoire après l’occupation et prononça un discours.

En dehors même du BPP, les luttes handies de l’époque héritaient explicitement des luttes noir-e-s des droits civiques des années 60. Même Julian Bond, figure historique de la lutte des droits civiques, co-fondateur du Student Non-violent Coordinating Committee, vint rendre visite aux militantEs pendant l’occupation.

À chaque instant, nous nous sentions descendant-e-s du mouvement des années 60 pour les droits civiques. Nous avions appris des sit-ins à travers le mouvement des droits civiques, nous chantions des chansons de liberté pour garder le moral, et montrer explicitement le lien entre les deux mouvements.10

À un moment donné, jeudi dernier, un assistant médical jouant de la guitare et de l’harmonica a conduit un groupe d’environ 25 à 30 personnes handies dans une émouvante célébration de chanson, éclairée par le chant de « We Shall Overcome » alors que le groupe se déplaçait lentement à travers les couloirs. 11

Conclusion

Leroy F.Moore, faisait part de ses doutes et des difficultés inhérentes à l’écriture d’une histoire du mouvement noir handi pendant la lutte « 504 ».  Mais il n’en réaffirmait pas moins la nécessité de ce projet historique, malgré les obstacles :

Croyez-moi, ce n’est pas évident pour moi d’être si confiant et ouvert pour ce projet, mais je sais que moi et d’autres nous devons connaître les histoires intégrales de nos frères et sœurs handiEs et non handiEs, noirEs et latinoAs dans ce sit-in 504 – au-delà du fait de servir à manger – qui a façonné la manière dont nous vivons aujourd’hui, non seulement au niveau local mais au niveau national, parce que certain-e-s d’entre nous ont participé à ce changement.12

On souhaite que le projet aboutisse.

On envoie force et amour à Leroy F.Moore de Krip-hop et Sins Invalid  qu’on remercie beaucoup pour la photo de Brad Lomax.

Cases Rebelles (mars 2014)

Krip Hop est sur Facebook : https://www.facebook.com/KRIPHOPWORLDWIDE
Sur Twitter : https://twitter.com/kriphop

Il y a beaucoup d’interviews de Leroy en ligne :
www.youtube.com/watch?v=JpLSx7Dg0yo
www.youtube.com/watch?v=aXFHfP3sDBE
www.youtube.com/watch?v=e8dTIROj7t8

Par écrit également : http://disabilityrightnow.wordpress.com/2012/05/14/interview-with-leroy-moore-2/
http://www.amoeba.com/blog/2008/07/jamoeblog/krip-hop-project-s-leroy-f-moore-on-being-black-disabled.html

  1. San Franciso et ses alentours
  2. Article de Leroy F.Moore de Février 2014 dans le San Francisco Bay View.
  3. Short History of the 504 Sit in, par Kitty Cone.
  4. American Coalition of Citizens with Disabilities
  5. Ibidem
  6. Pour en savoir plus il faut suivre notamment la trace de Janice Mirikitani et du révérend Cecil  Williams.
  7. Lomax’s Matrix: Disability, Solidarity, and the Black Power of 504 par Susan Schweik
  8. Pour en savoir plus sur les luttes autour de la santé vous pouvez lire en anglais : Body and Soul : The Black Panther Party and the Fight against Medical Discrimination, Alondra Nelson
  9. Denis Billups, jeune militant noir aveugle interviewé pour le journal du BPP
  10. Kitty Cone
  11. Rights for disabled at issue, B.P.P. lends support : Powerful protest by handicapped at H.E.W. Journal « Black Panther » 16 avril 1977
  12. Article dans le San Francisco Bay View.

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