LECTURE
Chinatown de Ronelda Kamfer
"Chinatown" est un recueil poétique de Roneld Kamfer traduit et pulié chez les Lisières en 2023. La poétesse sud-africaine, issue de la communauté coloured du Cap, désormais connue et reconnue dans le monde littéraire, n’a rien perdu de sa verve et sa poésie narrative mordante, sans rimes, cogne toujours aussi fort ; et surtout aussi juste. [TW : Mention d'inceste, suicide]
Ronelda KAMFER “Chinatown” (2023)
Presque 13 années ont passé depuis notre interview de Ronelda Kamfer à l’occasion de son passage à la Maison de la Poésie à Nantes. Entretemps, sont parus en français deux recueils poétique “J'écris en afrikaans, la langue du diable” et "Chinatown". L'écrivaine sud-africaine, issue de la communauté coloured du Cap, a également publié un roman, Le cantonnement, sorti en français chez les éditions Zoé.
Chinatown 1 est son dernier recueil poétique traduit a été publié chez les Lisières en 2023.
D’emblée, on comprend que Kamfer, désormais connue et reconnue dans le monde littéraire, n’a rien perdu de sa verve et sa poésie narrative mordante, sans rimes, cogne toujours aussi fort. Chacun des textes, qu’il soit de trois lignes ou de deux pages, contient la déflagration d'un instantané de vie aux contours flous, de l’émotion, des détails du quotidien et des questions tant personnelles que systémiques ayant trait au genre, la race, les violences intra-familiales, la psychiatrisation, la survie matérielle, etc. L’énonciation, tant elliptique, allusive qu’elle peut être brutale, contamine le monde du chaos de vies dont il faut néanmoins tirer le meilleur parti malgré les violences et les oppressions ; de vies qu’il faut bien, jusqu’à nouvel ordre, essayer de vivre, c'est le défi.
essaie un peu
essaie de naître alors que ni ta mère
ni ton père ne savent écrire ton nom
essaie de grandir dans une seule pièce
avec un toit en amiante
essaie de dormir sur un matelas sale à même le sol
pendant les dix premières années de ta vie
essaie dès l’enfance de tenir le ménage
essaie de ne pas pleurer quand ton père
te frappe à coup de poings
parce qu’avec tes mains d’enfant de sept ans
tu as laissé tomber la tasse à café marron
essaie d'assister au culte avec ta mère
dans une salle de classe bondée
et d'ignorer la tristesse
des dames qui parlent en langues
essaie de t'aimer
alors que ton oncle abuse de toi depuis dix ans
essaie de sauver les apparences lors des réunions de famille
parce que toutes cousines sont passées par là avant toi
et que vous n'en parlez jamais [...]
Ronelda Kamfer relève ses propres défis, armée d’une franchise grimaçante, drôle parfois, jetée à la face du monde ; sans affectation, sans crânerie, avec une détermination oblique et des textes plein de subtilité. Le père incesteur de ses premiers écrits rôde toujours, marqueur insistant et grotesque d’agressions traumatisantes, d’une culture du viol banalisée par la répétition et les secrets de polichinelle de la collectivité familiale.
Contra 30
mon cousin joue à Contra 30
sur la télé du salon
mon père court dans le couloir
ma mère le suit en traînant ses pieds
je suis à la cuisine
ma mère passe devant moi
une odeur d'ail la suit
elle revient et d'un revers de main
repousse le rideau de perles
qui marque l'entrée de la cuisine
je lui ai parlé
elle me montre le mot froissé
que j'ai glissé ce matin dans son sac
je ne lève pas les yeux
elle dit je lui ai passé un savon
elle essaie d'être douce ou sensible
elle dit il ne te touchera plus
je lui ai carrément demandé
tu veux sauter ta propre fille
je soupire et dit OK
mon père entre dans la cuisine
comme un gosse qui a volé du sucre
pardon dit-il tout c'que tu dis
est vrai puisque tu l'dis
je passe devant lui sans le regarder
je vais m'asseoir au salon et regarde mon cousin qui joue à Contra 30
il arrive à chaque fois à la moitié de la
première étape avant de perdre ses trente vies
puis il recommence tout depuis le début
S'il semble y avoir de l’irrésolu, de la suspension, le texte l’attaque simultanément puisque Kamfer ne cesse par l’écriture de rompre des silences habités de non-dits plus ou moins chargés. Sa poésie est ainsi un appel à ne rien laisser intact quand bien même elle narre un statu-quo. L’après-poétique sera forcément autre puisque Kamfer lui a mis les tripes au grand air.
Le prince Mychkine
je dis à mon thérapeute
que les médicaments ne servent à rien
je lui dis
que parfois je suis le prince Mychkine
et que d'autres fois je suis Jack Torrance
il dit que parle trop littéraire
il dit que je suis sur la défensive
je dis qu'il a des hobbies
il me demande pourquoi je suis tellement têtue
je lui demande combien parmi ses patients
se sont suicidés
il me demande ce que j'aime
je lui réponds que j'aime les disputes
Kamfer habite un inconfort incendiaire, contagieux, dénué de regrets et non apprivoisable. La crudité de ses écrits reste allergique à la posture ; le décapage n’est pas provocateur, il est d’urgence. Kamfer n’a d’ailleurs pas de difficultés à faire part de ses imperfections et conserve une saine méfiance à l'endroit des étiquettes militantes.
mes poèmes ne sont pas pour les féministes
mes poèmes sont pour les femmes à la cuisine
mes poèmes sont pour les gosses métis et noirs
dans une classe d'enfants blancs
je suis la fille de la bonne et maintenant je suis grande
je troque les cendres de ma mère contre la poudre à canon
pour la génération suivante
afin qu'elle soit armée
vous ne nous tirerez plus jamais dans le dos
tandis que nous fuirons terrifiés
La multitude de pas de côté et de tirs tous azimuts, nourrit son infréquentabilité, gêne les fantasmes misérabilistes et les rêves de pactisation. Ronelda Kamfer continue de porter l’enfance abimée mais tenace des townships du Cap mais ne propose en rien une excursion touristique et ethnographique.
La poétesse jette ainsi ses plus beaux cailloux sur tous les systèmes de dominations ; qui ne ressent ni gêne, ni douleur ou n’y voit qu’une colère locale est sans doute resté·e un peu hors du livre.
Ajoutons pour terminer que ce livre est un très bel objet et que c’est un grand plaisir d’avoir cette édition bilingue avec le texte original en afrikaans.
[...] mon père suit les restes
de la masculinité toxique de l'homme blanc
il est la phase expérimentale du trauma
il restera dans l'histoire comme : la maîtresse de la masculinité blanche
l'éternelle demoiselle d'honneur de la fiancée du patriarcat blanc
ses yeux sont tristes comme si l'institutrice venait de lire son
bulletin à haute voix devant toute la classe
mon père est une sorte de roman Polanski
entouré de vieillards attirés par l'odeur du sang frais [...]
Cases Rebelles_Février 2026
- Chinatown est un quartier du Cap dont est originaire Ronelda Kamfer [↩]




