En Grèce, la machine à criminaliser les exilé·es

NO BORDER

En Grèce, la machine à criminaliser les exilé·es

Un entretien avec l'organisation de:criminalize

 

En Grèce, depuis le milieu des années 2010, la criminalisation de l'exil ne cesse de s'intensifier. L'un des rouages de ce système répressif est la lutte contre le prétendu "trafic d'êtres humains". Parce qu'on les a obligés à diriger le bateau, qu'ils étaient proches de l'avant du bateau, qu'ils ont fait usage d'un GPS, ou qu'ils étaient juste sur le bateau et qu'on les a désignés, des jeunes hommes, n'ayant parfois même pas atteints l'âge adulte, sont accusés d'être des passeurs, souvent sur la simple foi des garde-côtes. Ils sont traités comme s'ils avaient participé à une entreprise maffieuse ou terroriste. Enfermés en détention provisoire dans des conditions très difficiles, leur sort se décidera lors d'un procès de quelques minutes qui les innocentera ou les condamnera à des peines d'emprisonnement astronomiques. Cette effroyable justice d'exception, portée successivement par des ministres de l'Immigration et de l'Asile d'extrême-droite, systématise la désignation arbitraire d'un ou plusieurs boucs-émissaires et établit un régime de terreur carcérale en guise de politique migratoire. Après les traumas de la guerre, du génocide, de la vie sous dictature, de parcours migratoires souvent marqués par de multiples violences, notamment en Libye, des traversées dangereuses, un pays prétendument sûr et démocratique criminalise l'exil dans des proportions massives et industrielles. Le contexte de « crise de l’asile » en Grèce au milieu des années 2010 a facilité l’adoption, sous impulsion de l'Europe, de mesures attentatoires aux droits et aux libertés ainsi qu'à l’État de droit. Initialement considérées comme temporaires, elles se sont pérennisées et font désormais partie des modèles de "gestion migratoire "au sein d'une Union Européenne qui ne cesse d'élargir le champ des politiques d’enfermement et de déportation comme le prouve le vote récent du réglement "Retour".

Fondée en 2024 et basée à Berlin, l'organisation de:criminalize est une émanation du groupe de travail contre la criminalisation de Borderline Europe. Elle assiste des exilé.es criminalisé.es en Grèce et ailleurs en leur fournissant les moyens légaux de se défendre mais aussi les moyens matériels de survivre pendant l'incarcération. L'organisation s'emploie aussi à déconstruire la propagande légitimant un système répressif profondément attentatoire aux droits humains. Florentine, membre de de:criminalize, nous en dit plus sur toutes les actions du collectif.

L'entretien est aussi disponible en version originale en anglais.

Comment as-tu rejoint de:criminalize ?

Je milite depuis longtemps dans le mouvement No Border et j'ai rejoint de:criminalize lorsque je me suis installée à Berlin. C'est un petit groupe d'une dizaine de personnes, dont la plupart – mais pas toutes – vivent à Berlin.

Quels étaient les objectifs initiaux de de:criminalize lors de sa création ? Et de quelles ressources disposait l’organisation ?

De:criminalize est né du groupe de travail contre la criminalisation de Borderline Europe, une ONG implantée à Berlin, en Sicile et à Lesbos, qui défend les droits des personnes migrantes. Au fil du développement de ce travail, il est apparu clairement que la prise en charge des cas individuels de criminalisation, notamment dans le contexte d'accusations de "trafic de migrant·es", était difficilement réalisable dans le cadre de la structure existante de Borderline Europe. C'est pourquoi nous avons fondé de:criminalize sous la forme d'un groupe indépendant. Nos objectifs ont toujours été la lutte contre le régime des frontières européennes, et en particulier contre la criminalisation des personnes déplacées accusées de « trafic ». Le slogan « Combattons les frontières, pas les passeurs » résume parfaitement notre position. Nous soutenons les personnes criminalisées pour avoir migré ou pour avoir aidé d'autres à migrer, et notre but est de faire évoluer le discours politique autour du prétendu « trafic ». Nous luttons pour la liberté de circulation pour tous·tes, conscient·es que les pratiques actuelles du régime de l'Europe des frontières et l'incarcération massive des personnes en déplacement sont une continuation des pratiques coloniales. Cette injustice a des conséquences dévastatrices pour les personnes accusées et emprisonnées, et pourtant, elle est largement ignorée par les médias. Dans certains cas, des Européen·nes aidant des personnes en déplacement ont été criminalisé·es, et ces affaires ont souvent bénéficié d'une couverture médiatique plus importante que l'incarcération généralisée des migrant·es elleux-mêmes. L’un de nos objectifs est donc de sensibiliser le public à ces cas méconnus et de remettre en question le discours simpliste qui oppose le « bon migrant·e » au « mauvais passeur ». Nous nous efforçons de démontrer qu'on se trompe de perspective et que, par exemple, les garde-côtes libyens, financés par l’UE, constituent un bon exemple d’organisation qui tire profit de la militarisation des frontières européennes.

Concernant nos ressources, nous avons bénéficié d’un important don de l’écologiste et militante Carola Rackete, et nous collaborons avec l’ONG Medico International au sein du Fonds pour la liberté de circulation, ce qui nous a permis d’accompagner plusieurs cas. Par ailleurs, nous dépendons des dons individuels et organisons des campagnes et événements de collecte de fonds. Notre action est renforcée par notre rôle actif au sein d’un réseau transnational d’organisations présentes dans de nombreux pays, notamment le Legal Center Lesvos, Captain Support, Mobile Info Team, Proyecto Patrones et bien d’autres.

Avant d'aborder plus en détail la question de la criminalisation actuelle des personnes en déplacement, peux-tu nous expliquer les développements du système judiciaire grec qui ont conduit à la situation actuelle ?

Il est important de replacer la législation grecque dans le contexte de la législation européenne. Depuis 2015, l'UE a fait de la lutte contre le « trafic » une priorité absolue et elle y consacre d'importantes ressources. C'est devenu une mission essentielle de Frontex, l'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Ces efforts ont notamment consisté à définir les frontières de la Grèce comme frontières extérieures de l'Union européenne (UE) et à les militariser considérablement. Depuis, l'UE a progressivement augmenté ces ressources, et la Grèce est soumise à des pressions pour intensifier ses efforts. La législation sous-jacente est contenue dans directive dite de « facilitation » européenne. Initialement établie en 2002, cette directive fait actuellement l'objet d'une réforme encore plus sévère. Elle ne contient qu'une définition très vague du terme « trafic » et, contrairement au Protocole de l'ONU relatif à la traite d'êtres humains, l'existence d'un « gain financier » n'est pas nécessaire pour que l'acte soit considéré comme un délit et elle n'inclut de clause d'exemption pour « assistance humanitaire » ou pour des membres de la famille. Cela crée une grande ambiguïté juridique et laisse une large place à l'interprétation.

Concernant la situation en Grèce, nous avons mené une étude en 2023, intitulée « Un vide juridique » ; elle a été réalisée par certain·es d'entre nous alors que nous travaillions encore au sein de la structure interne de Borderline Europe. Cette étude a examiné 81 procès dans huit localités différentes en Grèce. La législation grecque sur l'immigration et le « trafic de migrant·es » s'est durcie au cours des trente dernières années. Elle est très vague : par exemple, les migrant·es n'ont même pas besoin d'agir dans un but lucratif, d'appartenir à un groupe criminel organisé ou de présenter un quelconque risque pour la sécurité des personnes qu'iels transportent pour être poursuivi·es comme « passeur·euses ». Cela entraîne un grand nombre de détentions arbitraires. De plus, la loi grecque traite désormais chaque cas de transport de personnes comme un cas individuel, ce qui entraîne des peines de prison très lourdes pour les personnes reconnues coupables de « trafic », avec une peine moyenne de 46 ans.

Non seulement cette loi est formulée de manière suffisamment vague pour permettre des accusations arbitraires, mais son application viole systématiquement les droits des accusé·es. Les conducteurs de bateaux ou de voitures sont régulièrement accusés sans que leurs intentions ou leur implication réelle soient prises en compte : le simple fait de piloter un bateau ou d’assister le conducteur peut entraîner une inculpation, même en cas d’urgence ou sous la contrainte. Même des actes mineurs, comme aider à la navigation ou partager de la nourriture, peuvent donner lieu à des accusations. Notre étude a révélé qu’en 2023, les personnes condamnées pour « trafic » constituaient le deuxième groupe le plus important dans les prisons grecques, 90 % d’entre elles étant des ressortissants de pays tiers. Dans de nombreux cas, des personnes sont placées illégalement en détention provisoire pendant huit mois en moyenne. Ces procès sont désormais monnaie courante devant les tribunaux grecs, avec une durée moyenne de seulement 37 minutes, ce qui soulève de sérieuses inquiétudes quant au respect des normes d'un procès équitable. Les droits fondamentaux sont fréquemment bafoués. Dans de nombreux cas, il n'y a ni interprète qualifié·e, ni traduction adéquate, et les accusé·es sont représenté·es par des avocat·es commis·es d'office qu'iels rencontrent souvent pour la première fois le jour de l'audience. Les procédures sont fréquemment marquées par des preuves faibles ou insuffisantes, et des témoignages font également état de violences lors des arrestations. Parallèlement, les personnes particulièrement vulnérables ne sont pas suffisamment protégées. Par exemple, les mineur·es sont fréquemment traité·es comme des adultes. Les accusés sont également contraints d'accepter des accords de plaider coupable sans en comprendre clairement les conséquences.

Dirais-tu par exemple que si un groupe de personnes franchit la frontière aujourd'hui, une ou plusieurs d'entre seront inévitablement arrêtées – que c'est systématique ?

Oui, c'est quasiment certain.

Comment et où les personnes sont-elles incarcérées ? Dans quelles conditions sont-elles détenues ?

Les personnes accusées de trafic sont généralement incarcérées dans les prisons grecques ordinaires. Si un·e mineur·e est jugé·e comme un·e adulte, iel sera également placé·e dans un établissement pénitentiaire pour adultes. Les conditions de détention dans les prisons grecques ont été critiquées par de nombreux observateurs indépendants des droits humains et font l'objet de nombreux rapports. Ces prisons sont souvent surpeuplées, ne fournissent pas de soins médicaux et les détenu·es sont souvent isolé·es, n'ayant pas accès à leurs proches (les appels téléphoniques sont payants). Plusieurs personnes ont signalé des cas de mauvais traitements et de torture infligés par la police grecque en détention et lors de leur arrestation.

Une autre violation des droits humains régulièrement documentée, comme je l'ai déjà mentionné, c'est l'absence d'assistance juridique adéquate dans leur langue ou de service d'interprète. Dans ces situations, notre rôle ne se limite pas à les mettre en contact avec un·e avocat·e, mais consiste également à les aider à maintenir le lien avec leurs proches.

Comment votre organisation rentre en contact avec les gens et à quel moment ?

Nous sommes souvent contacté·es par des personnes accusées de trafic d'êtres humains, ou par leurs proches qui trouvent nos coordonnées via Instagram ou nos médias. Nous sommes également informé·es de nombreux cas grâce au réseau d'organisations partenaires que j'ai mentionné précédemment, et nous discutons avec elles des formes de soutien possibles.

Quel pourcentage de personnes, selon toi, pouvez-vous aider ?

Il est difficile de répondre à cette question. Nos ressources sont limitées et nous sommes soumis à des réglementations administratives et juridiques relativement strictes, ce qui implique une collaboration avec le système que nous combattons. Par exemple, pour soutenir une seule affaire en Grèce, les honoraires d'avocat et les frais de justice nécessitent une contribution d'environ 1 500 euros afin de couvrir ces coûts obligatoires, et les procédures d'appel peuvent s'avérer encore plus onéreuses. Compte tenu de ces conditions, nous apportons également un soutien concret. Nous fournissons notamment aux personnes incarcérées des articles de première nécessité comme des cartes téléphoniques, des chaussures et des vêtements, et nous aidons les membres de leur famille ou les témoins à assister aux procès en prenant en charge leurs frais de voyage et autres dépenses.

Qu'en est-il des avocat·es ?

Il y a plusieurs avocat·es avec qui nous collaborons régulièrement. Un réseau fiable d'avocat·es expérimenté·es est essentiel, car une défense efficace exige que les avocat·es comprennent le contexte structurel de ces affaires de criminalisation et puissent s'appuyer sur les décisions de justice antérieures favorables à l'accusé·e.

Comment peut-on aider de:criminalize ?  Est-il possible d'aider financièrement ?

Oui, les dons sont possibles et essentiels, et les dons réguliers sur le long terme sont particulièrement appréciés. Nous avons le statut d'association à but non lucratif. Par ailleurs, il est très important de travailler ensemble pour faire évoluer le discours public sur la migration et le « trafic » en participant à des événements et en partageant des informations sur ces sujets.

De quels pays viennent la plupart des gens accusés ? Il semble qu'il y ait beaucoup de personnes arrivant du Soudan.

Récemment, et notamment en raison de la guerre, de nombreux·ses Soudanais·es sont arrivé·es sur l'île de Crète. De ce fait, un grand nombre d'entre elleux, en particulier des jeunes de 15 à 21 ans, ont été arrêté·es. Cette situation a conduit l'association de:criminalize à collaborer avec des groupes militants soudanais tels que Sudan Uprising Germany et un réseau basé en Grèce appelé « 50 out of many and Mataris Sudanese Self organization », au sein duquel de nombreux Soudanais sont également actifs. Nous apportons aussi notre soutien aux personnes déplacées originaires de nombreux autres pays, comme la Syrie, la Turquie, l'Égypte ou la Palestine.

De:criminalize : What We Do (image : © De:criminalize)

De:criminalize : What We Do. "We stand with people who are criminalized for their own migration or for helping others escape. We stay in touch with their families. We connect them with good lawyers. We document and expose injustices in trials. We organise campaigns and mobilise resistance. We organise prison support."
(traduction : Decriminalize : Ce que nous faisons. "Nous soutenons les personnes criminalisées pour leur propre migration ou pour avoir aidé d'autres à fuir. Nous restons en contact avec leurs familles. Nous les mettons en relation avec des avocats compétents. Nous documentons et dénonçons les injustices lors des procès. Nous organisons des campagnes et mobilisons la résistance. Nous mettons en place un soutien en prison." ) (Image : ©De:criminalize)

Y a-t-il des traducteur·rices chez de:criminalize ou travaillez-vous avec des traducteur·rices là-bas ?

Nous communiquons principalement en anglais avec les avocat·es et les personnes que nous soutenons. Pour la plupart des autres langues, nous devons recourir à des traducteur·ice·s en ligne ou à l'aide d'ami·es et de camarades. Nous comptons également parmi nous des personnes de langue maternelle italienne et espagnole, ce qui est utile pour les affaires en Italie et en Espagne, et l'un·e d'entre nous parle arabe. Toutefois, pour communiquer avec les tribunaux et autres institutions officielles, l'utilisation de la langue officielle du pays est obligatoire.

Je comprends que vous apportez de l'aide au niveau judiciaire en fournissant des avocat·es, mais engagez-vous également des poursuites, par exemple, lorsque des mineur·es sont incarcéré·es avec des adultes ? Je pense notamment à un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) concernant les conditions de détention.

Nous ne l'avons pas encore fait, et j'ignore quelles seraient nos chances à cet égard. Mais c'est une question pertinente, et je suppose que l'on aurait les fondements juridiques pour le faire.
Je pense aussi que ce serait un signal très fort quant à la condamnation juridique et morale de ces pratiques. Récemment, dans certains cas, les actes de naissance de personnes criminalisées ont été acceptés comme preuve de leur minorité, mais bien souvent, on ne peut pas les fournir ou ne sont pas acceptés. L'évaluation de l'âge se fait généralement par l'examen du poignet. Contester les évaluations d'âge erronées et tenter de fournir des actes de naissance fait régulièrement partie de la stratégie de défense dans ces affaires. Cependant, il s'avère souvent difficile d'obtenir des actes (originaux), en particulier pour les personnes originaires du Soudan du Sud ou du Soudan, qui ont souvent été déplacées à plusieurs reprises avant d'arriver en Europe. Dans de très rares cas, cela a fonctionné, et récemment, une personne a été libérée de prison et placée dans un camp pour être jugée par un tribunal pour mineur·es. Toutefois, les tribunaux grecs privilégient encore généralement l'évaluation de l'âge par la mesure du poignet, une méthode controversée dont l'inexactitude est largement reconnue et critiquée. Il est en réalité assez complexe de saisir la CEDH, car l'affaire doit d'abord être jugée par toutes les juridictions inférieures et nationales. Cela représente un coût important en termes de temps, d'argent et de ressources. Une personne que nous avons accompagnée a choisi cette voie afin de démontrer que cette criminalisation porte atteinte au droit de demander l'asile, et pour la question de la minorité. Jusqu'à présent, cette démarche n'a pas abouti.

Que se passe-t-il lorsque des personnes ne sont pas condamnées ou lorsque après avoir purgé leur peine elles ont été libérées ? Que font-elles, où vont-elles, quelles sont leurs perspectives ?

C'est une question cruciale. Les personnes acquittées ne reçoivent généralement aucune indemnisation, même après une longue détention provisoire. Nous avons également recensé plusieurs cas, notamment en Crète, où des personnes sont restées détenues des mois après leur acquittement. Rien ne justifie légalement leur maintien en détention, et bien souvent, un·e avocat·e a dû intervenir pour obtenir leur libération. Dans un cas, une personne acquittée ayant déposé une demande d'asile s'est vu refuser les documents attestant son acquittement et a été menacée d'expulsion, alors même que sa famille était en procédure d'asile en Grèce. Dans d'autres cas, des personnes n'ont reçu aucune information sur les démarches à suivre pour demander l'asile et sont par conséquent menacées d'expulsion ou immédiatement enfermées de nouveau faute de titre de séjour.

Bien entendu, une condamnation et une peine de prison en Grèce ont des conséquences dramatiques sur la vie et le bien-être psychologique d'une personne. Cela peut influencer la procédure d'asile (surtout si elle est engagée pendant l'incarcération) et les personnes risquent l'expulsion après avoir purgé leur peine (c'est particulièrement le cas pour les pays d'origine dits sûrs, comme la Turquie ou l'Égypte). De plus, elles peuvent se retrouver sans papiers, ce qui engendre d'énormes difficultés à de nombreux égards, notamment en matière de logement et d'accès aux soins. Ceci nous ramène à la question des plaider-coupables, que de nombreux·ses accusé·es ont récemment été contraint·es de signer, sans être suffisamment informé·es des conséquences de cette décision, ni même sans disposer d'une traduction du document signé. Un plaider-coupables est en substance un aveu de culpabilité en échange duquel le procureur s'engage (en théorie) à réduire la peine. En pratique, les peines prononcées sont souvent identiques à celles prononcées lors d'un procès. Cependant, une personne qui signe un accord de plaider-coupable perd la possibilité : a) d'être acquittée, b) de faire appel de la décision, ou c) de demander l'asile. Pour les tribunaux grecs, cela peut sembler une solution rapide et facile, mais pour les personnes accusées de « contrebande », signer un plaider-coupable sous la pression peut avoir des effets négatifs à long terme.

Dirais-tu que l'objectif de ces politiques est de traumatiser les personnes en déplacement et de décourager tout type de déplacement ?

Il est difficile de répondre à cette question, mais j'estime que dissuader les gens de migrer vers l'Europe semble être l'objectif à long terme de ces politiques. Traumatiser et tuer des personnes semble être un moyen accepté par l'Union européenne pour atteindre cet objectif. Par ailleurs, deux membres de notre groupe ont tenté d'analyser les raisons structurelles de cette criminalisation dans un article récent pour la Fondation Rosa Luxemburg et ont fait l'hypothèse que le but ultime du régime militarisé des frontières européennes est la sape systématique du droit d'asile.

La population grecque est-elle au courant de ces procès ? Quelles sont ses opinions et y a-t-il des Grec·ques impliqué·es dans de:criminalize ?

Il est difficile d'évaluer dans quelle mesure la population grecque est informée de ces procès. D'après nos camarades grec·ques, même au sein des milieux de gauche, la situation est mal connue. Mais les médias grecs y prêtent une attention particulière lors de massacres majeur·es, comme le naufrage de Pylos, car ils ont souvent tendance à chercher des boucs émissaires et à accuser les migrant·es. Il semble difficile de faire évoluer efficacement le discours public sur la migration – et pas seulement en Grèce –, de le détourner du récit du « trafic de migrant·es» et de l'orienter vers la reconnaissance et la fin de ces violations flagrantes des droits humains. Nous pensons que notre combat doit se concentrer plus résolument sur ce changement de discours.

Que dirais-tu de la charge émotionnelle de ce travail au sein de de:criminalize ? Et comment les membres du groupe gèrent cela ?

Je pense que cette question s'adresse à tous celleux qui s'engagent dans la lutte pour la justice sociale, et chacun·e la vit différemment. Parallèlement, nous sommes conscient·es de ne pas être directement opprimé·es par les systèmes que nous contestons, et nous ne souhaitons pas présenter notre engagement comme une forme de sauvetage. Pour nous, ce travail a du sens non pas parce qu'il nous « donne du pouvoir » personnellement, mais parce qu'il nous permet de réagir face à l'injustice et d'être solidaires de celleux qui en sont victimes.

Propos recueillis par Cases Rebelles le 12 février 2026.
Nous remercions chaleureusement Florentine et tous·tes les membres de de:criminalize.

Pour suivre, contacter et/ou soutenir de:criminalize : https://decriminalize.eu/en/home-en/ et  https://www.instagram.com/de.criminalize/

De:criminalize : Chania, Crete (image : © De:criminalize)

De:criminalize : Chania, en Crète. Iels ont survécu à la guerre et aux frontières ensemble. Aujourd'hui, Nom est condamné à 10 ans de prison. Hier, 2 mars, 22 accusé·es ont comparu devant un tribunal en Crète. Quatorze d'entre elleux ont été condamné·es à la prison à vie, dont trois mineur·es jugé·es comme des adultes. Toustes sont puni·es pour avoir survécu.) (Image : ©De:criminalize)

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