MUSIQUE
Gwoka moderne et ravissement : Marie-Line Dahomay au Café Philosophie
Le vendredi 7 août, Marie-Line Dahomay – chercheuse, écrivaine, musicienne et chanteuse – présentait un récital au Café Philosophie.
Ce lieu, niché au cœur de Jarry (Baie-Mahault), dissimulé par des bâtiments aux promesses plus commerciales que culturelles et réfractaire aux certitudes des GPS, est à la fois atypique et enchanteur. Conçue dans l'esprit des salons du XIXe siècle, cette salle de concert-restaurant propose des récitals suivis d’un repas. Couleurs chaudes, éclairage diffus, l’espace est cosy, habillé de toiles, de sculptures, de livres.
C’est Farid Abdelaziz, philosophe des lieux, qui accueille avec chaleur et un enthousiasme contagieux. Chaque convive est accompagné·e à la place à son nom et se voit remettre un programme présentant l’artiste et le contenu du récital à venir.
Petit à petit, les gens arrivent dans ce lieu intimiste. Le Café Philosophie a fait le plein ce soir ; son fondateur explique qu’il a même fallu refuser du monde, ce qui n’est pas très surprenant.
Arrive l’heure du lancement. Farid Abdelaziz prend le micro et raconte brièvement le parcours qui l'a mené en Guadeloupe en 2002 alors qu’il fuyait Trinidad et le 1er ministre Patrick Manning dont il avait été le conseiller politique.
Ce soir, il y a aussi dans la salle un invité spécial, son ami et mentor Serge Glaude, ancien du GONG incarcéré suite au massacre de Mé 67.
Quelques mots s’échangent sur l’histoire, la transmission et puis c’est parti : le récital commence.
Jean-Marc Douared au piano, Claudy Clamy Edroux à la contrebasse et Terry Dorville TiDo au tambour ka lancent le groove, puis Marie-Line arrive avec une magnifique réinterprétation de “Mésyé zé dam bèl bonswa”, adaptée de Gaston Germain-Calixte alias Chaben, chanteur à qui elle a consacré un livre passionnant. La beauté du chant et l’aisance scénique emmènent d’emblée la foule qui exulte, bat le rythme des mains et se mue en chœur de répondè.
Vont ensuite s’enchaîner pendant une heure des morceaux originaux, du classique traditionnel comme “Pa oubliyé Maximilyen” et des réinterprétations de Duke Elington ou Barbara ; un répertoire traversé par une vision du gwoka moderne travaillé au jazz, la bossa nova et même un classique de Barbara.
Emmené par la voix habitée, chaleureuse et puissante de Marie-Line, le quatuor chaloupe, électrise les âmes. Il m’a semblé bien difficile de rester en place sur ma chaise. Il faut aussi dire le bonheur de l'expression créole.
S’il faut à tout prix élire quelques morceaux de ce magnifique récital, je nommerai d’emblée le très beau “Dlo ka koulé” ainsi que le magistral “San rétou”, où le santiman ka s’habille de chant lyrique, révélant l’agilité du registre vocal ainsi que la maestria narrative et émotionnelle de la parolière.
Mais l’ensemble était une merveille, charmée que j’ai été par le super groove de la contrebasse de Claudy Clamy Edroux, le swing du piano de Jean-Marc Douared, et le jeu électrique et free de Terry Dorville TiDo aux tambours.
J’étais en plein ravissement quand s’est achevé le dernier morceau et Farid a proposé un rappel. À l'unanimité nous avons choisi “San Rétou” et l’interprétation m’a mis une fois de plus les larmes aux yeux.
Après cet incroyable récital, je m’interroge... Il y a quelques temps Marie-Line Dahomay cherchait les moyens d’enregistrer un nouvel album. Le crowdfunding qui avait été organisé n’a pas été concluant et c’est bien dommage. Marie-Line est une artiste précieuse. Sa musique est nécessaire. Et on aimerait aussi qu’elle puisse la partager plus souvent sur scène, en Guadeloupe et ailleurs.
Elle porte en elle les éclats pionnier du gwoka moderne féminin. Elle y ajoute ses influences multiples, son histoire, ainsi que les voix et les histoires qu’elle a écoutées et enregistrées dans ses collectes, si importantes pour notre mémoire collective.
Et elle charrie sans discontinuer une générosité de passeuse : entre les générations de musicien·nes, de chercheur·euses et historien·nes populaires, entre des générations de Guadeloupéen·nes tout simplement.
Nous passons un grand merci au Café Philosophie et envoyons tout notre amour à Marie-Line Dahomay, Jean-Marc Douared, Claudy Clamy Edroux et Terry Dorville TiDo. En espérant que Marie-Line ne reste pas trop longtemps sans nous donner des nouvelles musicales !
M.D_Cases Rebelles
Crédit photo : JG Toucet




