PERSPECTIVE
Interdire les réseaux sociaux aux mineurs de moins de quinze ans : au nom de quelle enfance ?
Imaginons la scène. Septembre arrive et les collégien·ne·s rentrent en classe et reçoivent un cadeau surprise, l'interdiction pure et simple des réseaux sociaux pour les moins de quinze ans. Le gouvernement français aimerait voir cette loi entrer en vigueur dès la rentrée. Mais avant cela, plusieurs collectifs et associations espèrent un coup d'arrêt du Conseil constitutionnel, ce supposé gardien des principes fondamentaux chargé de vérifier que les lois votées par le Parlement ne s’opposent pas à la Constitution. Or, cette loi heurte de plein fouet l'article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 qui garantit la « libre communication des pensées et des opinions ». En France, le Conseil constitutionnel a affirmé en 2009, dans sa décision Hadopi, que l'accès à Internet relève du droit à la communication des pensées et des opinions, tel que prévu par l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Il est considéré comme un mode privilégié de libre expression des idées et des opinions et de participation à la vie démocratique. Il décide que la liberté de communication et d'expression « implique » désormais la liberté d'accès à internet. Difficile de faire plus clair.
Et une contradiction saute aux yeux. C'est précisément ce gouvernement qui rend internet obligatoire (ou encourage des entreprises à le rendre obligatoire) pour une foule de démarches du quotidien : demande d'asile, vérification bancaire, renouvellement de carte vitale, déclaration d'impôts, réservation de billets de train. Le numérique serait tour à tour outil indispensable et menace à neutraliser, selon les convenances du moment. En réalité, la vérification par estimation d'âge que la loi évoque pudiquement ne fonctionne pas et se contourne aisément. Ce qui se profile donc, c'est la mise en place de procédures de vérification d'identité généralisées, soit la fin de l'anonymat en ligne non seulement pour les jeunes, mais pour toustes, quel que soit l'âge. L'objectif véritable transparaît alors : il s'agit moins de protéger les mineur·e·s qu'empêcher toute expression libre à qui n'aurait pas d'abord décliné son identité. Et cette application du numérique à des fins sécuritaires n'a rien d'inédit. Je pense aux contrôles aux frontières européennes, où le logiciel de reconnaissance faciale développé par Frontex, l'agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, trace déjà les visages ou à la vidéosurveillance algorithmique dans l'espace public autorisée dans l'espace public aux abord d'équipements publics pour les JO 2024 de Paris et dont l'usage a été prolongé jusqu'en 2027.
Quand tout ailleurs fait défaut
Oui, les réseaux sociaux posent des problèmes. Mais le problème ne vient pas d'eux en tant qu’ils existent, il vient de tout ce qui dysfonctionne autour. Quand l'école ne forme pas assez à la lecture critique des médias, aux questions de genre et de sexualités. Quand certains territoires restent coupés du monde numérique. Quand le savoir scientifique demeure cadenassé derrière des péages. Et surtout, quand la vie réelle se referme : transports hors de prix, culture repliée dans les grandes métropoles, emploi instable ou absent. Dans ce paysage-là, l'autoritarisme et le capitalisme produisent un manque béant. Et ce manque, de nombreuses personnes viennent le combler sur les réseaux sociaux commerciaux, qui se font substitut à une vie sociale que ces mêmes politiques ont pulvérisée.
Ajoutons un constat qui dérange le récit officiel : les personnes les plus vulnérables aux arnaques, aux fake news et aux chaînes de messages intox ne sont pas les jeunes. Ce sont davantage des personnes âgées, isolées, tenues à distance de la complexité du monde numérique. Quant au problème fondamental, il tient en une phrase : les réseaux sociaux qui sont massivement fréquentés sont des plateformes commerciales dont le modèle économique repose sur la captation de l'attention et l'engagement compulsif ; jamais sur la volonté libre de leurs utilisateur·ice·s.
Une énième tentative de fascisation de l'espace numérique
Dans une culture néofasciste, le changement de paradigme s'opère rarement d'emblée ou par des transformations sémantiques ou matérielles explicites. En revanche, la technique, elle, est mobilisée au service de ces objectifs. Les réseaux sociaux commerciaux ne sont pas des instances gouvernementales à proprement parler mais elles se trouvent à la tête d'un certain espace public et l'histoire de cette première moitié du XXIe siècle nous a déjà montré que cet espace peut devenir un terrain de contestation politique majeur.
Les exemples parlent d'eux-mêmes :
Au Maroc, les réseaux sociaux ont été un lieu d'organisation déterminant. Le mouvement « GenZ 212 » en est l'illustration la plus frappante : huit femmes mortes à la suite d'un accouchement par césarienne à l'hôpital d'Agadir, une colère qui s'enflamme, une critique de la dégradation des services publics qui devient le point de départ d'un mouvement sans leader, ouvertement critique du pouvoir en place.
À Djibouti, les jeunes expriment une grande part de leurs mécontentements sur les réseaux sociaux. En retour, le gouvernement ralentit volontairement l'accès à internet. Le régime autocratique incarné depuis vingt-six ans par Ismaïl Omar Guelleh verrouille les médias et censure sur internet les publications féministes et queers.
En Éthiopie, un désaccord au sein de l'Église orthodoxe éthiopienne suffit à déclencher, le 9 février 2023, le blocage de Facebook, TikTok et YouTube, au moment où des responsables religieux menaçaient d'appeler à des rassemblements et contre-rassemblements à travers le pays. Cinq mois de blocage avant que ces plateformes ne redeviennent accessibles . En 2026, le gouvernement suspend Addis Standard, un des rares médias indépendants à couvrir la situation au Tigré.
Au Kenya, Telegram a été bloqué pendant les mouvements de protestation contre le gouvernement en 2025.
En Kanaky (Nouvelle-Calédonie), la censure de TikTok, décidée sous le gouvernement Attal lors des révoltes indépendantistes en 2024, illustre l'instrumentalisation des outils numériques à des fins de contrôle politique, cette fois sous la signature française.
Toutes ces informations et bien d'autres encore sont consultables sur OONI Explorer — Open Data on Internet Censorship Worldwide, une ressource de données ouvertes sur la censure d'internet à travers le monde.
Car au-delà de son infrastructure technique, internet constitue un milieu propice à la diffusion accélérée de l'information, condition permettant l'émergence de pratiques horizontales et autogérées. Néanmoins, la neutralité prétendue de ces outils se révèle illusoire : ils sont structurellement malléables, susceptibles d'être réquisitionnés par des forces d'assujettissement autant que de libération. Le gouvernement marocain, par exemple, a déjà largement recouru aux méthodes de blocage, de ralentissement d'internet et de cybersurveillance des militants et militantes. Sur le continent africain plus largement, les techniques employées vont du blocage ciblé de services spécifiques à la coupure totale de l'accès, en passant par la dégradation volontaire de la connexion.
Qui sera vraiment touché·e par cette interdiction ?
Les réseaux sociaux font intégralement partie des « cultures adolescentes », des cultures créatives et libertaires que les politiques du groupe macroniste considèrent avec un mépris affiché. Au-delà du mépris, le projet de loi entraînerait des conséquences tangibles pour les jeunes subissant le plus de violences sociales.
Pensons aux jeunes victimes de violences, qui verraient restreints leurs moyens de demander de l'aide. Cette mesure va en réalité à l'encontre de la protection des mineur·e·s, surtout des mineur·e·s les plus exposé·e·s à l'adultisme. Ou aux jeunes ruraux des classes populaires, qui n'ont pas accès au voyage et regardent parfois le monde à travers l'écran de leur téléphone. Pour eux, les réseaux sociaux sont une fenêtre ouverte sur un horizon que leur condition matérielle leur interdit autrement. Ou encore aux personnes mineures exilées, isolées de leur communauté, qui n'ont aucun autre moyen de joindre leurs proches restés au pays ou dispersés le long des chemins de l'exil.
La députée Laure Miller brandit l'argument de la protection des mineur·e·s ; mais l'application concrète de cette loi touche à la possibilité même de construire des solidarités et des contre-pouvoirs.
Le prétexte de la protection de l'enfance pour justifier la surveillance de masse
Commençons par un constat : le bilan de l'État en matière de sécurité des données est accablant. En 2024, le piratage du CHU de Nantes a exposé les informations sensibles de milliers de patient·e·s. En 2026, l'Éducation nationale subit une fuite d'ampleur des données de ses travailleurs et travailleuses. Ces épisodes ne sont pas des anomalies. Ce sont les symptômes d'une incompétence chronique. Dans ces conditions, confier au gouvernement la vérification et le stockage des identités en ligne apparaît pour le moins discutable.
D'autant que la cohérence du discours gouvernemental laisse à désirer. Tandis que les budgets de l'école et des soins psychiques adressés aux enfants sont toujours plus taillés, la rhétorique de la protection de l'enfance sert de caution morale à des décisions qui, précisément, mettent en danger les plus jeunes.
Et ce n'est pas tout. Cette loi impliquerait des conséquences inquiétantes.
D'abord, l'extension du rôle de contrôle des réseaux sociaux commerciaux : Facebook, Twitter, et les autres. C'est à ces plateformes que serait déléguée la tâche de vérification d'identité. Compte tenu de leur vocation commerciale, de l'appartenance de leurs dirigeants à des milieux politiques d'extrême droite et de leur intérêt vorace pour la collecte de données personnelles, cette perspective est proprement préoccupante.
Ensuite, la mise en péril des réseaux sociaux alternatifs, qui subiraient eux aussi l'obligation légale d'exercer des contrôles d'identité. Comme le montre un article de La Quadrature du Net, la définition juridique de « réseau social » est suffisamment poreuse pour englober, si on la lit strictement, les réseaux de l'internet libre (Mastodon, PeerTube) ainsi que les messageries chiffrées (Signal et autres). Autrement dit : la loi ne s'attaquerait pas seulement aux géants du numérique, mais aussi à ceux et celles qui tentent de construire, en marge, un internet plus libre.
Derrière la rhétorique éducative, l'effet de cette loi serait sans équivoque : imposer un contrôle total de l'identité en ligne. Plutôt que d'aller dans cette direction, reste à faire entendre la proposition des défenseur·euse·s de l'internet libre : soutenir l'interopérabilité numérique, au lieu de sacrifier les libertés sur l'autel de la traçabilité.
O.R_Cases Rebelles




