Les contributions théoriques de George Jackson à l’analyse du fascisme

PERSPECTIVE

Les contributions théoriques de George Jackson à l’analyse du fascisme

Dans Blood in My Eye (1972), son ultime ouvrage paru à titre posthume, l'activiste révolutionnaire noir George L. Jackson livrait une analyse internationaliste du fascisme. Dans ce brillant essai de philosophie politique, il propose une dissection de ses ressorts sociaux, économiques et psychologiques, et identifie trois étapes dans sa mise en œuvre. À travers les exemples historiques de l'Italie et de l'Allemagne mais aussi des régimes autoritaires qui lui étaient contemporains comme les États-Unis, Jackson, pensait la lutte au croisement de la pensée marxiste-léniniste et d’une tradition radicale noire des incarcéré·es, condition qui était sienne depuis 1960. Dans ce texte, Djéna. L revient sur les éclairages que la pensée du « philosophe dragon » peut apporter sur la période que nous traversons.

Introduction

Nous n’aurons jamais de définition complète du fascisme, parce qu’il est en mouvement constant, montrant un nouveau visage pour s’adapter à n’importe laquelle des configurations émergeant pour menacer la prédominance de la classe dirigeante traditionaliste et capitaliste. Mais si, pour une question de clarté, il fallait définir le fascisme avec un seul mot permettant à tout le monde de comprendre, ce mot serait « réforme ».
(George Jackson, « After the Revolution has Failed », Blood in My Eye)

À peine une semaine avant son assassinat en août 1971 dans la prison de San Quentin en Californie, George Jackson, intellectuel guérillero internationaliste dont le système carcéral américain n’a jamais pu contenir l’influence 1 termine son ouvrage de philosophie politique, Blood in My Eye, qui sera édité par Toni Morrison pour Random House en janvier 1972.

"Blood in My Eye", George Jackson, 1972, ed. Random House.
Pour une vision internationale plutôt qu'une focalisation sur les nationalismes

Dans les chapitres « Après que la révolution a échoué » et « Fascisme », il déploie une analyse de ce qu’il appelle le « corporatisme fasciste » en s’appuyant principalement sur deux aspects. Partant d’une part du constat qu’aucun régime politique ne peut fonctionner sans la coopération des détenteurs des moyens de production, il s’attache à passer en revue les dynamiques et politiques économiques dans différents régimes autoritaires occidentaux et latino-américains d'alors : l’Italie, l’Allemagne, le Japon, l’Argentine, le Brésil. Il s’arrête d’autre part sur les ressorts psychologiques qui conduisent une partie des classes sociales précaires à agir contre leurs intérêts, dans la lignée des travaux de Wilhelm Reichdans l'ouvrage Psychologie de masse du fascisme (1930-1933) 2 .

Malgré le soin particulier qu’il accorde à décortiquer, à des fins pédagogiques, les trajectoires des pays occidentaux depuis l’Entre-deux-guerres, George Jackson ne se laisse pas enfermer dans une conception du fascisme qui resterait confinée aux archétypes mussoliniens et hitlériens. Sa position singulière d’intellectuel incarcéré dans le « ventre de la bête » ainsi que  l’influence revendiquée de Frantz Fanon, l’ont sans doute prémuni contre cet écueil. George Jackson disait l’urgence de parvenir à une analyse correcte du phénomène, pour le combattre de façon pragmatique et s’en libérer. La compréhension contemporaine se trouvait alors entravée selon lui par un problème d’étroitesse sémantique, par la volonté de se doter d’une définition complète qui pourrait coller à l’ensemble des pays connaissant des symptômes identiques. Réserver le mot aux seuls régimes dits totalitaires, dont les systèmes économiques et politiques sont basés sur un parti unique et l’absence d’opposition, empêche par exemple de voir que l’incarcération, la surveillance policière, l’obligation de vendre sa force de travail, pourraient déjà être considérées comme des manifestations tangibles du fascisme.

La définition du fascisme est la suivante : un État policier dans lequel l'ascendant politique est lié aux intérêts de la classe supérieure et les protège, caractérisé par le militarisme, le racisme et l'impérialisme.
(George Jackson, Soledad Brothers, 1970.)

Selon l'universitaire et militant Dylan Rodriguez, George Jackson mobilise dans son analyse le concept de violence comme force productive de fabrication des hiérarchies spatiales et sociales, décrite dans les Damnés de la Terre :

L’État autoritaire est, en ce sens, un phénomène complexe et sophistiqué qui ne repose pas exclusivement sur la répression militaire brutale ou un leadership dictatorial, et qui ne s'articule pas uniquement (comme dans la plupart des conceptions orthodoxes du fascisme) autour d'un régime fonctionnant officiellement avec un parti unique. Au contraire, ce sont précisément les excès violents de la formation de l'État corporatiste qui lui assurent sa subsistance, une notion qui contredit l'hypothèse marxiste courante selon laquelle les excès des classes dirigeantes créent les conditions de leur propre détérioration et de leur autodestruction […]. En résonance avec Fanon, cette conception du fascisme accorde la primauté à la violence étatique en tant que dimension productive de l'hégémonie capitaliste, notamment parce qu'elle favorise une condition commune de « loi et ordre », de confinement étatique et de répression suprémaciste blanche.
(Dylan Rodriguez, Radical Lineages: George Jackson, Angela Davis, and the Fascism Problematic, in Forced Passages, Imprisoned Radical Intellectuals and the U.S. Prison Regime, 2006.)

George Jackson reconnaît que la nature du fascisme reste en débat depuis son émergence en Italie en 1922, mais constate qu'au moins trois propriétés du fascisme semblent faire consensus aussi bien parmi les penseurs marxistes que non-marxistes : son orientation capitaliste, son hostilité envers les travailleur·euses et sa volonté d’abolir la conscience de classe. Il n’y voit en revanche pas de véritable « idéologie » qui pourrait être prise au sérieux. Même s’il admet une combinaison des pensées de Hegel, Nietzsche et Platon 3 comme influences intellectuelles du fascisme européen, ce dernier porte en son sein des contradictions insolubles, comme celles entre autorité et liberté, ou obéissance et créativité, qui disqualifient l’idée d’une doctrine figée.

Jackson estime donc plus opérant d’étudier le passé économique et social des régimes fascistes en place pour en comprendre les modalités, car le fascisme consiste principalement d’un « réarrangement économique», qui réforme le système capitaliste pour mieux le revigorer. Il s’agit d’opacifier la réalité de classes sociales antagonistes, d’endoctriner tous les individus pour qu’il ne reste que la déification de l’intérêt suprême de l’État et de la nation, qui s’avère n'être que l’intérêt des industries monopolistiques. Le nationalisme intégral agressif endossé par les partisan·es du fascisme empêche donc de voir qu’il s’agit d’un phénomène fondamentalement international : un mouvement antagoniste au socialisme internationaliste et à l’organisation des travailleur·euses qu’il professe.

Les définitions les plus précises du fascisme impliquent les concepts de « capitalisme scientifique », ou « capitalisme contrôlé », une réponse sophistiquée, totalitaire, calculée face au défi que pose le socialisme scientifique égalitaire.
(George Jackson, « After the Revolution has Failed », Blood in My Eye)

Les trois visages du fascisme

Un des apports analytiques importants de George Jackson réside dans la distinction schématique du fascisme en trois étapes qu’il propose, et au fil desquelles le mariage entre les entités politiques et économiques devient de plus en plus flagrant.

D’abord, quand le fascisme n’est pas encore au pouvoir, il prend une première forme pseudo-révolutionnaire, « antisystème », arborant un anticapitaliste de façade, portée par les classes moyennes et la petite bourgeoisie qui cherchent à résister aux assauts rapaces des oligopoles industriels et financiers. Pour l’exemple italien des années 1920, Antonio Gramsci le résume par exemple dans ce passage :

Avec le développement de la grande industrie et du capital financier, la petite bourgeoisie perd alors toute importance et déchoit de toute fonction essentielle dans le domaine de la production […]. Mais elle cherche à tout prix à conserver une position d'initiative historique : elle singe donc la classe ouvrière : elle descend dans la rue […]. En somme, tout se ramène à ceci : la petite bourgeoisie, jusqu'ici asservie au pouvoir gouvernemental à travers la corruption parlementaire, a changé de forme de prestations de services, elle se fait antiparlementaire et cherche à corrompre l’opinion publique.
(Antonio Gramsci, « Le peuple des singes », dans L'Ordine Nuovo, 2 janvier 1921.)

Pour désigner les stratégies mises en œuvre afin de concentrer le pouvoir au sein du secteur économique en faveur de l’industrie lourde aux tendances monopolistiques, George Jackson introduit le terme de « mobilisation contre-positive » . L’un des objectifs est d’éliminer les conflits au sein de la classe dirigeante bourgeoise mais aussi de détruire la diversité des classes préexistantes pour n’en conserver que deux : les possédant·es et les autres. Pourtant, d’acteur·ices agrégé·es et mis·es en mouvement par le fascisme ont bien des intérêts contraires : ce sont les membres des petites classes moyennes qui craignent pour leur statut (secteurs de l’agriculture et du petit artisanat), les membres des classes les plus défavorisées, ou même des socialistes pris·es de passions nationalistes. Le fascisme cherche à développer le plus possible cet agrégat et à pervertir le besoin de communauté pour le transformer en un phénomène morbide et moutonnier, tout en détruisant la conscience de classe. Il lui faut donc annihiler tout mouvement auto-organisé des classes de travailleur·euses et de les remplacer par des institutions contrôlées par l’État ou par rien du tout. C’est une des conditions pour établir un État se présentant comme portant l’intérêt de la nation entière. George Jackson se revendiquant de la tradition marxiste-léniniste des mouvements de libération nationale, il explique le succès de l’entreprise par la faillite, et/ou la trahison des partis de gauche d’avant garde, qui ne sont pas suffisamment solides et persévérants pour éclairer les classes laborieuses sur leur véritables ennemis.

Ensuite, à son accession au pouvoir — encore non stabilisée — le fascisme prend une forme sensationnelle, ultra violente. Les partis d'avant-garde, d’opposition, et le mouvement des travailleur·euses sont supprimés. C’est le second visage du fascisme ; la gauche est atomisée et la raison de vivre du peuple devient unique : l’État.

Aucune violence ne sera négligée pour assujettir le prolétariat industriel et agricole à un travail servile : on cherchera à briser inexorablement les organismes de la lutte politique de la classe ouvrière (Parti socialiste) et à incorporer les organismes de résistance économique (syndicats et coopératives) dans les engrenages de l'État bourgeois.
(Antonio Gramsci, « Pour un renouveau du Parti Socialiste », dans L'Ordine Nuovo du 8 mai 1920.)

George Jackson estimait que les régimes autoritaires brésilien et argentin étaient restés coincés à cette étape, en raison de leur situation sous domination néocoloniale des États-Unis. Ils restaient dépendants des investissements américains et des exportations pour le développement industriel, l'économie ne pouvant reposer uniquement sur une demande intérieure insuffisance. Le pouvoir des fascistes reste donc insécurisé. Ils ne parviennent pas à installer et concentrer une industrie de monopole autonome, à accumuler du capital. Cet équilibre instable ne peut être garanti que par le terrorisme d’extrême droite, et par le soutien extérieur pour le maintien de l’ordre, tandis que les couches populaires n’ont pas abandonné l’idée de la contre-violence et la nécessité de manier efficacement les armes.

Le produit final de l’arrangement fasciste au pouvoir, le « corporatisme fasciste », est stable et sécurisé. Il troque la violence contre les « réformes sociales » qui ont pour but d’accorder des espaces de respiration, de survie, pour neutraliser les révoltes et maintenir la classe laborieuse divisée. À cette troisième étape, le fascisme peut même se permettre d’autoriser certaines formes de dissidences afin de donner l’illusion de liberté. Jackson cite pour exemple l’opposition de Benedetto Croce, qui fut un des premiers soutiens de Mussolini avant de se raviser et de publier un manifeste antifasciste le 1er mai 1925 4 , trois ans après la marche sur Rome, en réponse au « Manifeste des intellectuels fascistes » rédigé par Giovanni Gentile, philosophe autoproclamé du fascisme.

Chaque réforme économique qui perpétue l'hégémonie de la classe dirigeante doit être déguisée en un gain positif pour les masses susceptibles de se soulever. Le déguisement intervient comme troisième étape de l'émergence et du développement de l'État fasciste. L'État fasciste industriel moderne a jugé essentiel de dissimuler l'opulence de la vie de loisirs de sa classe dirigeante en offrant aux classes inférieures un marché de consommation de masse qui lui est propre (…)
(George Jackson, ibid.)

En revanche le corporatisme fasciste ne tolère aucune activité révolutionnaire réellement valide, et vraiment efficace, raison pour laquelle le régime n’hésitera pas à revêtir son visage ultra violent selon la vigueur de l’opposition, d’où la brutalité de la répression subie par les membres du Black Panther Party 5 .

L’état corporatiste ne permet pas de véritable opposition politique, mais uniquement des manifestations de façade dans lesquelles ils sèment plus d’espions que de véritables participant·es. Ils se sentent confiants dans le fait de manipuler les opinions de gens uniquement intéressés par leur salaire. En revanche, toute activité véritablement révolutionnaire sera sévèrement réprimée.
(George Jackson, « Fascism », Blood In My Eye.)

Le résultat est toujours plus de concentration, et un abandon assumé du « laissez faire » libéral, de la « main invisible » de l’économiste écossais Adam Smith (1723-1790), c'est-à-dire de l’idéal de concurrence entre une multitude d’acteur·ices, censé être la meilleure forme d’organisation pour maximiser le bien être collectif 6 .

Ses intérêts ayant fusionné avec ceux de l’État, c’est l’industrie lourde et notamment militaire qui impose son agenda et dirige l’économie en conséquence. Le contrôle par la centralisation est au cœur de l’économie fasciste : contrôle des mouvements des capitaux, des prix, gel des salaires, contrôle de la balance commerciale. Les tensions que cela génère nécessitent toujours plus d’intervention et d’asservissement au travail. La concentration des élites capitalistes s’opère également au niveau supranational, notamment à l’issue des conflits entre les nations occidentales pour l’accès aux nouveaux marchés de consommation, ou aux matières premières moins chères, essentielles à l’alimentation de l’économie. En Italie, en Allemagne et au Japon, la facilitation du crédit, du financement de projets publics, ont permis de reconstruire l’appareil de production capitaliste après la Première guerre mondiale et de réaffirmer les relations traditionnelles de propriété, ce qui mènera toutefois plus tard à des crises inflationnistes.

Les États-Unis à l'avant-garde d’un fascisme mature ?

Angela Davis et George Jackson étaient très proches et leurs analyses politiques se nourrissaient mutuellement 7 . Tous deux se rejoignent sur le rôle fascisant du racisme et du fonctionnement du système judiciaire aux États-Unis dans un contexte historique fertile : la peur morbide des noir·es, peuples autochtones et des « mexicain·es », le désir sadique de leur infliger de la souffrance lorsqu’ils entrent dans la compétition du marché du travail dans les secteurs industriels.

Le ressentiment et la peur sont profondément incrustés dans toute la société capitaliste moderne, car alimentés par un sens de l’insécurité et de l’insignifiance « inculqués aux travailleur·euses par leurs conditions de vie et de travail ». Cette vulnérabilité nourrit en retour le racisme, également activement promu par les classes dirigeantes à l’encontre des non-blanc·hes des classes populaires.

Pour Jackson, ce racisme programmé est compatible avec « la personnalité autoritaire » 8 qui combine besoin de conformité et goût pervers d’infliger de la souffrance. Le racisme a toujours servi, aux États-Unis, comme / de soupape pour les pulsions destructrices.
Au moment de sa propre incarcération 9 , Davis écrit que le mal qui afflige les États-Unis, n’était à ce stade qu’ un « fascisme préventif » judiciaire s’abattant principalement sur les couches marginalisées pour tuer dans l’œuf les velléités révolutionnaires :

« [...] leur affirmation [celle du manifeste de soutien de 1970 aux 2400 insurgés gréviste de la prison de Folsom, Californie], selon laquelle les prisons sont en train d'être transformées en « camps de concentration fascistes de l'Amérique moderne » ne doit pas être prise à la légère, même s'il serait erroné et défaitiste, d'un point de vue pratique, de soutenir que le fascisme s'est irrémédiablement installé. […] Le gouvernement n'hésite pas à recourir à tout un arsenal de tactiques fascistes, notamment la surveillance des appels téléphoniques des membres du Congrès, un système de « fascisme préventif », comme l'a qualifié Marcuse, dans lequel le rôle des systèmes judiciaires et pénaux occupe une place prépondérante. […] Si aujourd'hui, la menace du fascisme se limite principalement à l'utilisation de l'appareil répressif, judiciaire et pénal pour réprimer les tendances révolutionnaires manifestes et latentes parmi les peuples opprimés au niveau national, demain, cette menace pourrait s'abattre sur la classe ouvrière dans son ensemble et même, à terme, sur démocrates modérés. »
(Angela Davis, Political Prisoners, Prisons, and Black Liberation, 1971.)

Épousant le point de vue des révolutionnaires qu’il appelle « du Tiers Monde », George Jackson soutenait au contraire que la forme la plus mature du corporatisme fasciste, stabilisée « en la plus grosse communauté d’intérêt qui n’aie jamais existé », s’était constituée aux États-Unis qui ont été le creuset de l’hyper concentration industrielle et des tactiques de cartels. Depuis, les forces réactionnaires et contre-révolutionnaires y prolifèrent, ce qui crée les conditions économiques, politiques et culturelles de la propagation du capitalisme de monopole dans tout le monde occidental.

Selon lui, c'est à partir de la guerre civile (1861-1865) que les États-Unis abandonnent le principe du « laisser faire » au profit de l’interventionnisme économique. L’expansion industrielle rendue nécessaire par les besoins de la guerre provoque un mouvement de regroupement dans les secteurs stratégiques des transports et des télécoms, qui fait disparaître les entreprises de moyenne échelle. L’industrialisation de masse éteint alors le rêve petit bourgeois d’un système de concurrence entre petits propriétaires qui parviendraient aisément à concilier intérêts publics et privés. Elle est aidée en cela par la conception traditionnelle de la loi à l'anglo-saxonne. Reposant sur le principe de protection de la propriété, celle-ci laisse prospérer les trusts dans les secteurs qui présentent des effets d’échelle (énergie, télégraphe, rail...) favorisés par la corruption et l’absence de réglementation 10. En revanche, toute association ayant pour but d’aider à relever les salaires des travailleur·euses est immédiatement criminalisée sous le prétexte de crime de conspiration, ce qui empêche l’émergence d’un semblant de mouvement des travailleur·euses avant la fin du 19e siècle. Et c’est aussi à travers la loi que l’on accorde des subventions, que l’on casse les grèves :

Chaque fois que j’entends le mot « loi », je visualise des gangs de miliciens ou des Pinkertons 11 qui répriment les grèves, des flics en tuniques blanches et capuches pointues qui recouvrent leur têtes. Je vois un chêne blanc auquel est pendu un Noir pied nu, des yeux de serpent observant à travers des lunettes de fusils télescopiques ou encore des procès pour complot.
(George Jackson, ibid.)

La « vieille gauche » (celle d’avant les années 1970), se fourvoie sur la possibilité de coexistence entre la démocratie bourgeoise représentative et le capitalisme de monopole.

Au sortir des années 1950, George Jackson considère qu’une mystification s’est opérée, qui empêche de voir que l'État désormais dit social, inauguré par le New Deal de Roosevelt (« welfare state »), n’est que la prise de pouvoir politique du complexe militaro-industriel et un moyen d’éteindre les pulsions révolutionnaires qui menaçaient dans le chaos laissé par la Grande dépression :

FDR [Franklin Delano Roosevelt], est né et a été élevé dans une famille de la classe dirigeante. Son rôle était de former le premier régime fasciste, de fusionner les élites économiques, politiques et syndicales. Élites dirigeantes/état corporatiste/fascisme — son rôle était de limiter la concurrence, de la remplacer par le rêve de coopération.
(George Jackson, ibid.)

Pour Jackson, un véritable État social ne peut exister comme une entité séparée du monde : en permettant que les besoins matériels et psychologiques de toutes et tous soient satisfaits, il rendrait de fait les régimes politiques inutiles. Jackson voit dans la Seconde guerre mondiale la principale cause de la désintégration du mouvement ouvrier et de sa conscience de classe révolutionnaire formée avec la succession de crises économiques jusqu’aux années 1930. Pour lui, deux conditions principales ont permis la consolidation du fascisme aux États-Unis. Le soutien des partis de gauche à la Seconde Guerre Mondiale a, en instrumentalisant les instincts de loyauté patriotique, gaspillé les vies et l’énergie du prolétariat et fait diversion. Puis l’émergence non-contrariée 12 de l’impérialisme américain a suivi. Après la fin de la guerre, afin de faciliter la conquête des marchés européens, africains et asiatiques par les États-Unis, les élites du prolétariat ont abandonné les demandes légitimes des travailleur·euses. La défection de la gauche a donné lieu à un « consensus politique » qui a solidifié un système dans lequel les grandes familles à la tête des industries lourdes continuent de disposer d’infrastructures leur permettant de façonner l’opinion (reproduction des élites via les universités Ivy League, agences gouvernementales de défense et de surveillance, propagande via les organes médiatiques concentrés…). Aussi, derrière l’illusion d’une société de participation et de consommation de masse, l’arrangement fasciste a ainsi pu développer des mécanismes de défense et de propagande puissants contre toutes les formes traditionnelles de conscientisation des opprimé·es. Parmi eux, les tactiques de récupération, de tokenisme, contre lesquelles George Jackson mettait en garde ses camarades 13 .

Face à cette dissection terrifiante, dont on n’est pas obligé·es de partager toutes les dimensions mais qui ne manquera pas de provoquer inconfort ou déni en bloc chez les progressistes les plus privilégié·es, la tentation d’un défaitisme paralysant — doublé d’une romantisation peu fertile devant tant de courage — guette. C’est sans doute là qu'il faut remettre en avant la position si singulière du « philosophe dragon » qu’était George Jackson. Confronté au quotidien à l’enfer carcéral, au harcèlement des gardiens, à l’infection volontaire de sa nourriture, aux privations d’eau et aux menaces incessantes de la Nation aryenne 14 , quel autre choix s'offrait à celui qui s’était malgré tout donné pour mission d’organiser ses compagnons d’infortune, de la prison un des foyers de soulèvement permettant aussi de libérer celles et ceux du « dehors », quel autre choix que celui de la recherche de lucidité ?

George Jackson fait allusion à sa divergence de diagnostic avec Angela Davis, au début du chapitre « Fascisme » (Blood In My Eye), en opposant à l’esprit défaitiste dénoncé par Davis une nécessité impérieuse de clarté pour la réussite d’une révolution permettant de mettre fin à l’oppression.

Affirmer que le corporatisme a émergé et avancé ne veut pas dire qu’il a triomphé. Nous ne sommes pas vaincu·es.

Djéna L._Cases Rebelles (Janvier 2026)

  1. Dylan Rodriguez : “Un intellectuel guérillero essaie d'activer, d'utiliser son travail intellectuel comme une arme pour la résistance et la lutte révolutionnaire.” Dans "Guerrilla Intellectuals, Academics and Grifters" w/ Joy James, Dylan Rodriguez and Kalonji Changa.[]
  2. À propos de Wilhelm Reich, médecin, psychiatre et psychanalyste communiste, et de l'ouvrage Psychologie de masse du fascisme pendant la conquête du pouvoir par les nazis (1930-1933)voir l'article « Wilhelm Reich et la révolution absente. Penser l’entre deux guerre avec Marx et Freud » de Pierre-Ulysse Barranque, 2017, sur contretemps.eu[]
  3. Voir l'article « À propos de Nietzsche, Hegel et le fascisme allemand, de Georg Lukács », de Guillaume Fondu, 2018, sur contretemps.eu []
  4. Le 14 juin 2025, jour de la parade du 250e anniversaire de l'armée des États-Unis organisée par la seconde administration Trump, plus de 400 universitaires signent une lettre ouverte « contre le retour du fascisme », qui se veut une réactualisation du manifeste de 1925.[]
  5. voir “Field Marshall George Jackson Analyzes the Correct Method of Combating American,” Fascism,” The Black Panther Intercommunal News Service, 6 no. 2, (4 September 1971) à lire ici. []
  6. Il est frappant de lire George Jackson mettre en lumière la fonction de propagande de théories d’économie classiques, aujourd’hui enseignées à grands renforts d’équations mathématiques pour les mystifier comme des lois physiques « naturelles ». Jackson mentionne par exemple la théories économique de l’équilibre général de Vilfredo Pareto (1848-1923), selon laquelle concurrence pure et parfaite, l’allocation des ressources est optimale, c'est-à-dire qu'il est impossible d'améliorer le sort d’un des agents économiques participant au marché sans réduire la satisfaction d'un autre. Il est rarement mentionné que Pareto a aussi été considéré comme un anticipateur du fascisme — sans l’endosser — car il est mort avant la prise du pouvoir par Mussolini. Celui-ci lui rendait hommage pour sa « théorie des élites », qui stipule que de tous temps et dans tout système politique, il existe toujours une minorité dont la supériorité psychologique et intellectuelle des élites, lui permet de s'imposer à la majorité qu'elle dirige.[]
  7. au moins jusqu’à ce que, pour la première, la nécessité d’échapper à la prison à vie ne nécessite de prendre de la distance. Voir Joy James: The Architects of Abolitionism , Brown University, 2019.[]
  8. Bien qu'il n'y ait aucune citation explicite dans le texte, on peut supposer ici que George Jackson évoque les travaux des intellectuels de l’École de Francfort, parmi lesquels Théodore Adorno, qui ont mené des enquêtes sociologiques sur les traits de personnalités qui pourraient expliquer l'adhésion au fascisme (voir notamment « The Authoritarian Personality » paru en 1950).[]
  9. George Jackson est incarcéré suite à une accusation pour meurtre, kidnapping et conspiration après qu’en août 1970, son jeune frère, Jonathan, ait brandi une arme qui appartenait à Angela Davis et mené une prise d’otage, lors de l’audience d’un prisonnier de San Quentin, prison dans laquelle George Jackson et les deux autres « Frères de Soledad » étaient détenus. Dans la fusillade qui s’ensuit avec la police, Jonathan Jackson est tué, ainsi qu’un juge otage, le juge Haley. George Jackson sera assassiné par un maton un an plus tard.[]
  10. Les premières lois antitrust américaines qui visent à « limiter » les monopoles sont le Shermann Act de 1890 — qui conduit au démantèlement du géant pétrolier des Rockefeller, la Standard Oil puis le Clayton Act de 1914.[]
  11. L'Agence nationale de détectives Pinkerton est une agence privée américaine de détectives et de sécurité créée à Chicago en 1850. Dès 1877, l'agence se met au service du patronat pour briser le mouvement syndical naissant dans tout le pays. Ses agents sont payés pour infiltrer les syndicats et les usines. Les ouvriers les appelaient « les Pinkerton sanguinaires »[]
  12. comme d’autres militant·es de tradition marxiste-léniniste de cette époque, les considérations de George Jackson sur la Russie staliniste et d’autres systèmes dits communistes ignorent leur caractère répressif ou totalitaire.[]
  13. Voir “Field Marshall George Jackson Analyzes the Correct Method of Combating American,” Fascism,”, op. cit.[]
  14. organisation suprémaciste étasunienne fondée en 1974[]