Les Blacks Panthers ne reviendront jamais

PERSPECTIVE

Les Black Panthers ne reviendront jamais

Ces dernières semaines, des reportages sur un groupe militant de Philadelphie déclarant hériter du Black Panther Party fondé par Bobby Seale et Huey P.Newton et portant le même nom ont été diffusées par un certain nombre de médias. Nous avons souhaité questionner la participation de médias français à cette vague d'exposition et interroger aussi l'idée de "retour" des Black Panthers

Ces dernières semaines, on a été exposé·es de manière virale aux images d’un groupe militant de Philadelphie nommé Black Panther Party se réclamant du parti fondé en 1966 à Oakland par Bobby Seale et Huey Newton. Ce groupe, filmé systématiquement patrouillant en armes et en tenue dans les rues, le métro, a bénéficié d’une impressionnante couverture dans les médias français : Le Monde, Les Inrocks, Le Nouvel Obs, France TV jusqu’aux plus droitiers Dauphiné libéré, BFM TV, Paris Match, le Parisien, etc.

Cet engouement montre une fois de plus comment, vu de France, la radicalité politique noire étasunienne est souvent réduite à un divertissement désincarné  et à quel point la fascination pour le Black Panther Party (BPP) relève du fétichisme — pour les corps noirs masculins, les flingues, la violence — et d’un intérêt carnassier pour les formes spectaculaires de militantisme (contenant notamment en elles quelques potentialités de débouchés catastrophiques).

La connaissance commune des Black Panthers en France a souvent été limitée à l’esthétique, aux noms de quelques figures emblématiques et à des clichés. Leurs idées politiques sont nettement moins connues, tout comme les activités de distributions gratuites de petits-déjeuners aux enfants ou l'activisme dans le domaine de la santé communautaire. Mais il faut distinguer le caractère étriqué, sensationnaliste de l'intérêt des médias et du grand public, et la réalité des actions d’une organisation qui n'est pas responsable du biais par lequel on choisit de la médiatiser. Ni le BPP ni le collectif de Philadelphie désormais renommé le Black Lion Party for International Solidarity (qui a en réalité environ 6 ans d’existence) ne peuvent être réduits à cette esthétisation de la violence et à cette délectation spectatorielle ; mais ce sont les flingues et leur parfum de guerre civile à venir qui attirent la meute journalistique. D'ailleurs, dans ces récents reportages, on n'apprend que très peu de choses sur le groupe de Philadelphie et il est très difficile, depuis la France, de se faire une idée claire de leurs positionnements et de leurs actions, au-delà de leurs discours et de patrouilles d'autodéfense forcément altérées par le fait qu'elles soient filmées. Les images semblent montrer beaucoup mais ne disent pas grand chose, en dehors de la convergence avec le désir d'une partie de la population des États-Unis de se défendre contre ICE (Immigration and Customs Enforcement) ; et c'est déjà appréciable compte tenu de la situation.

Il est intéressant de constater que tous ces grands médias ont su donner l’opportunité à des hommes noirs armés des États-Unis appartenant à une organisation non-mixte d’expliquer leur démarche et leur action. Pourtant en France, la question de l'organisation en non-mixité raciale des dominé·es a déclenché ces dix dernières années de fantastiques polémiques : levées de bouclier, campagnes diffamatoires de la plus grande violence et procès médiatiques. De l’accusation de racisme anti-blanc aux parallèles déplacés avec la ségrégation raciale en Afrique du Sud ou dans le Sud des États-Unis, les anathèmes prononcés sur ce sujet ont toujours été profondément malhonnêtes et ont largement participé à donner de la force à l’extrême droite. Il serait trop long de faire la liste de celleux qui, de la Licra à la Dilcrah en passant par Audrey Pulvar et SOS Racisme, ont hurlé avec les loups, affichant l’indigence de leurs visions antiracistes et leur mépris des sciences sociales.

Mais rappelons aussi que l’extrême gauche qui se pense radicale n’a jamais été en reste d’attaques racistes dites “anti-racialistes”, de diffamations, etc ; nombre de nos cicatrices militantes sont là pour en témoigner.

Pour revenir aux polémiques qui ont touché le grand public : les personnes et organisations visées lors de ces polémiques, qui ont parfois résonné jusqu’à l’Assemblée Nationale, n’ont jamais eu l’opportunité de répondre aux attaques et de présenter leur projet politique dans les grands médias. En comparaison, cela trahit à quel point l'intérêt pour ces nouveaux Black Panthers est voyeuriste et morbide.

Il faut ajouter que cet intérêt des médias aux ordres tranchent aussi cruellement avec leur rôle dans la criminalisation des groupes antifas tels que la GALE et la Jeune Garde par exemple, qui à maintes reprises ont soit été renvoyés dos à dos avec l’extrême-droite violente, soit présentés comme les seuls artisans de la violence politique. Ce déni catégorique en dépit d'une forte montée en puissance des violences d'extrême droite, trahit a minima une capitulation face aux fascistes et a maxima une adhésion pleine et entière aux projets politiques réactionnaires.
Pour toutes ces raisons, l’intérêt pour les Black Panthers, ceux d’hier ou d’aujourd’hui, qu’il soit le fait de réacs qui nous détestent ou de forces progressistes qui n’apprécient les luttes autonomes et/ou radicales qu’à grande distance de leur territoire, est profondément suspect. La focalisation sur le port d'armes en public, impossible en France, dit bien aussi le caractère fantasmatique des projections sur ce type de militantisme.

Ajoutons également que l’histoire du Black Panther Party est loin d’être inaccessible 1. Il est important de l’étudier pour comprendre que les patrouilles avec des armes ne constituent qu’une petite partie de l’histoire du BPP. C’est important de l’étudier pour arrêter d’ignorer que des gens comme Huey P.Newton ou Eldridge Cleaver ont fait des choses horribles que la répression n’est absolument pas en mesure de justifier, que rien ne peut justifier. Le BPP a beaucoup de squelettes dans le placard ; cela devrait pousser à s’intéresser à ce qui a pu être réalisé collectivement par les anonymes du mouvement, la cheville ouvrière, et à rejeter fermement toute forme d'idolâtrie ou de culte de la personnalité. Il faut aussi écouter ce que les enfants du BPP, comme Meres-sia Gabriel par exemple, ont à dire.

Il n’y aura jamais de retour du Black Panther Party. Le parti a été décimé par la répression, les luttes intestines, les égos, la drogue, etc. Il a, par ailleurs, connu beaucoup d’époques très différentes, avec des stratégies très différentes et chaque chapter a écrit une histoire différente en fonction des dynamiques locales : il n’y a pas un seul et unique Black Panther Party, ce n’était pas un groupe monolithique. Peu importe le degré de ressemblance, de conformation d'un nouveau groupe avec un mouvement qui a été hétéroclite il s'agira toujours d'autre chose ; et c'est tant mieux.
Le BPP a officiellement cessé d'exister en 1982. Pourquoi et comment quelques ancien·nes seraient légitimes pour cautionner une nouvelle incarnation ? Notons aussi que les Black Panthers que nous connaissons le mieux ont hérité le symbole de la panthère noire du Lowndes County Freedom Organization ; peut-on imaginer que qui que ce soit en soit propriétaire ?

Peu de temps après la vague de médiatisation mondiale, Paul Birdsong, leader du groupe de Philadelphie, a reçu un message d’Aaron Dixon, ancien capitaine du chapter de Seattle, l’informant qu’il ne cautionnait plus leur usage du nom et du logo du BPP. Quantité de théories et d’explications circulent sur ce revirement. Peu importe : Paul Birdsong a entendu et s’est fendu d’une déclaration où il informait le public du changement de nom de l’organisation, renommée Black Lion Party, tout en reprécisant qu’il avait pris le nom et le logo avec l’assentiment d’anciens Black Panthers.
Si un certain nombre de critiques 2 ont été faites de l'organisation de Philadelphie, il ne faut pas oublier que ce groupe travaillait avant les caméras ; il leur survivra, on l’espère.
Des héritier·es, plus ou moins partiel·les des Black Panthers, il y en aura toujours. Nos actions politiques se construisent forcément à partir d’héritages divers : personne n’invente une forme d’action politique à partir du néant. Cela ne doit pas encourager la nostalgie, le fétichisme ou la sacralisation.
Aujourd’hui comme hier, la question qui se pose à toute organisation est de savoir ce qu’elle peut accomplir matériellement.

Cases Rebelles_Février 2026

  1. Il est possible par exemple de lire les livres d'Assata Shakur, Elaine Brown, Bobby Seale, David Hilliard, etc.[]
  2. Le texte de Floyd Webb qui ne les vise pas nommément mais se concentre sur le New Black Panther Party et sur la Not Fucking Around Coalition est très intéressant dans l’analyse méthodologique, concise qu’il fait de la tension entre les dynamiques d’exposition et travail militant effectif.[]