PESPECTIVE
Quelle valeur d'usage pour l'existence ? Anatomie du capacitisme 1 judiciaire
Pendant deux ans, une demande de renouvellement auprès de la MDPH reste sans réponse. Puis vient le refus. Le recours gracieux. Le tribunal. Ce texte raconte ce parcours administratif : les rédactions solitaires, les rendez-vous contraints, l’attente, l’humiliation, l’absence de considération matérielle pour les corps qui existent sans produire assez. Il montre aussi que cette violence n’est pas seulement bureaucratique. Elle s’inscrit dans une logique capitaliste plus large, où les vies sont évaluées à partir de ce qu’elles peuvent encore vendre, rapporter, ou laisser extraire.
Crédit image : Julie Mehretu, Dissident Score, 2019-2021.
[TW : capacitisme, violences sexuelles]
L’art d’éterniser l’empêchement
Tout a commencé par un dépôt de dossier. Il y a deux ans. Une demande de renouvellement, presque routinière.
Depuis ce jour, le silence absolu s’est dressé comme un mur. Chaque appel, chaque tentative pour obtenir des nouvelles, se heurtait à la même sonnerie interminable, ou au refus catégorique d’une personne agente déjà exaspérée.
Étrangement, le pire n’a pas été que mon corps se dégrade. Le pire a été de devoir encore convaincre l’administration qu’il lâchait. Des centaines de pages de synthèses médicales unanimes ne suffisent pas. Celui qui a déjà fait devrait encore pouvoir faire.
Puis enfin, une lettre. L’envoi de la réponse de l’administration a été accéléré par l’intervention de la Défenseure des droits.
Un refus.
Deux ans plus tard. Une semaine avant Noël.
Ce timing cruel épuisait mes ressources et m’incitait à renoncer. Il fallait choisir : continuer des exercices ophtalmologiques qui ne rendront jamais la vue à l’œil perdu, ou passer les fêtes à rédiger des courriers administratifs sur ordinateur, au risque d’aggraver encore la situation. La première option paraissait plus pertinente à court terme.
Mais une camarade juriste m’a convaincu de poursuivre.
Alors j’y suis allé.
Recours gracieux.
Le recours gracieux ? Un nouveau refus. Comme une confirmation que tout était déjà tranché bien avant la réception du second courrier.
Deux mois seulement pour saisir le tribunal : délai strict, imposé par la loi. Une demande d’aide juridictionnelle déposée. La réponse arrive, positive : une date d’audience sera fixée. Mais le courrier, lui, prend le mauvais chemin. Il atterrit à une adresse où je n’habite plus.
Par chance, mes anciens colocataires acceptent de récupérer le recommandé en mon nom. Sans leur gentillesse, je n’aurais jamais rien su de la convocation.
Un adversaire absent mais le mépris au rendez-vous
Le tribunal grouille de monde. Plus d’une cinquantaine de personnes sont rassemblées dans la salle d’attente. Toutes dans la même attente anxieuse. Toutes marquées par un non-sens similaire.
La MDPH est absente.
Aucun·e avocat·e dépêché·e. Aucune conclusion juridique envoyée au préalable. Même l’honneur d’une notification de son absence manque à cette administration.
Nous faisons partie des départements où elle est la plus défaillante. La suppression des subventions effectuée par Pécresse en septembre dernier n’a probablement pas aidé. Il ne reste que cet irrespect silencieux.
Dans la salle où les noms sont lus à voix haute pour vérifier les présences, l’atmosphère est suffocante. Des personnes handicapées, âgées, majoritairement noires et arabes. Après l’appel, on attend.
Chacun passera à son tour, même si nous avons toustes été convoqué·es à la même heure.
La question se pose naturellement. On la pose.
« Ça peut aller de 15 minutes à 5 heures », nous répond-on.
Dans tous les autres pôles du tribunal, des chaises seraient disponibles. Ici, seulement cinq.
On pourrait presque croire à une mise en scène. Une architecture du mépris, conçue pour humilier avant même que la mascarade ne commence.
Prouver son handicap
Beaucoup n’ont jamais reçu de réponse à leur demande d’aide juridictionnelle. Celleux qui ont pu obtenir des avocat·es passeront en priorité. Les autres attendront, reporté·es à la suite.
Comme si les personnes qui se débrouillent seules n’avaient pas d’autres luttes à mener après cette audience. Comme si leur temps valait moins que celui des mieux loti·es.
Certain·es ont choisi de se défendre seul·es, par conviction ou par nécessité. Résultat des cinq chaises dans le couloir ? La majorité attendra debout, ou affalée par terre, dans la canicule.
Une première femme passe, en fauteuil roulant. Elle ne peut bouger aucun de ses membres seule. En sortant, elle témoigne de son impression : celle de n’avoir pas été crue.
Elle ne dispose pas de document récent prouvant qu’elle ne peut pas travailler, alors que sa situation n’a pas évolué depuis l’accident qui l’a rendue handicapée, il y a des années. L’administration exige des preuves bureaucratiques là où la réalité devrait suffire.
J’ai une avocate. Je passe donc parmi les premier·es.
Dans la salle d’attente brûlante, des personnes handicapées sont entassées par terre, dans un couloir en forme de L. L’une d’elles commence à s’étouffer. Elle rougit. Elle n’arrive plus à respirer pleinement.
Une autre, assise quelques mètres plus loin, affirme à voix haute qu’elle simule. Que c’est « du cinéma ».
Voilà la conséquence de cette mise en concurrence des corps handicapés : quand la rareté des ressources est imposée, les personnes se déchirent entre elles pour des miettes.
Pendant que la première peine à respirer, un ouvrier vient vérifier, juste au-dessus d’elle, si l’alarme incendie fonctionne.
Ironie suprême : on s’intéresse à la sécurité, mais pas à celle qui est en train de manquer d’air.
Dans la grande pièce, pendant qu’une personne est devant le jury, une autre a une consultation médicale dans la petite pièce adjacente. On repassera pour la confidentialité médicale. Toute forme d'interruption est d’autant plus gênante alors qu’on est en train de se raconter dans le cadre une audition.
L’examen sans soin
Je savais que j’avais une potentielle consultation médicale. Mais pour les gens sans avocat·e, c’est une surprise totale.
J’ai de la chance : mes maladies provoquent des lésions internes, invisibles à l’œil nu. Le médecin n’a pas emmené d’IRM. Il peut donc lire mon dossier, mais pas vraiment m’examiner. Je me sens soulagé.
Il parcourt plusieurs centaines de pages relatant cinq maladies chroniques auto-immunes. Chacune, prise isolément, mériterait des années de suivi.
Puis il s’arrête précisément sur le compte rendu de ma psychologue : dix lignes seulement.
Il relève, avec une curiosité clinique détachée :
« Enfance difficile… Vous avez été violée ? »
Je réponds oui.
Il me demande des détails. Puis conclut :
« Comme quoi, les femmes aussi. »
J’insiste : je ne suis pas venu ici pour ça. Il me répond que ce genre d’enfance, on n’en guérit pas vraiment.
Je ne suis pas convaincu par ces phrases en l’air mais dans cet espace-temps ça me glace sur le champ.
Mon avocate, qui m’attend dans le couloir, est choquée par cette consultation. Pour autant, elle n’est pas surprise. Les médecins expert·es ont pour habitude d’aimer leur position de toute-puissance : poser toutes les questions qui leur passent par la tête, surtout lorsqu’elles n’ont pas de rapport précis avec le sujet traité ce jour-là.
Handicapé mais encore exploitable
Je suis appelé.
L’argument de la MDPH pour refuser mon dossier repose sur une contradiction apparente : mon taux de handicap est estimé entre 50 et 80 %, ce qui devrait ouvrir droit à l’AAH. Pourtant, je n’y ai pas droit, car, d’après elle, j’ai toujours fini par travailler et/ou étudier.
Autrement dit : son petit calcul reconnaît mon handicap, mais refuse qu’il soit suffisant.
Car oui, j’étais au seuil de la reconnaissance. À quelques unités de pourcentage du droit à l’allocation destinée aux adultes handis : l’AAH.
Mais ces quelques pourcents manquants venaient signifier le doute de l’administration quant à ma capacité à travailler. Il fallait lui prouver une « restriction durable d’accès à l’emploi ».
Comme s’il y avait, d’un côté, celleux qui ne peuvent absolument pas travailler ; de l’autre, celleux qui sont parfaitement adapté·es au monde du travail. Comme si, les plus “valides” ne faisaient pas eux aussi face, en ce moment, à une restriction durable d’accès à l’emploi.
Comme si, par ailleurs, avoir cinq maladies chroniques dégénératives, pour lesquelles aucun traitement curatif n’existe, n’était pas une preuve de la persistance durable des difficultés.
J’essaie d’expliquer : la seule fois où j’étais parfaitement immobilisé à cause de problèmes de santé, j’ai fini à la rue. Parce que j’avais moins de vingt-cinq ans. Et que je n’avais donc pas droit aux minima sociaux réservés aux adultes.
Ça ne signifie pas que j’avais moins mal. C’était même un peu plus désagréable, à l’hôtel social, sans ascenseur fonctionnel.
Ça signifie seulement que je n’avais pas vraiment le choix entre avoir mal et manger.
La juge demande au médecin, en sa qualité d’expert généraliste, son avis sur ma RSDAE : restriction durable d’accès à l’emploi.
Le médecin qui se serait peut-être rêvé psychologue insiste pour revenir sur mon enfance.
La juge le remercie et lui répète, patiemment, que ce n’est pas la question.
Il répond que, pour l’emploi, il n’en sait rien : il n’est pas employeur. Mais que oui, j’ai beaucoup de pathologies graves et incurables, et qu’elles peuvent impacter ma capacité à travailler.
Dans le jury, en revanche, il y a des employeur·euses. Iels seraient, semble-t-il, en mesure d’estimer mon aptitude à produire.
Le médecin refuse d’utiliser les termes juridiques. Il préfère ceux de la vie intime.
Ma vie personnelle devient ainsi une preuve. Mais contre moi.
Mon avocate pense que c’est certain : j’aurai l’AAH. Je le crois aussi. Parce qu’elle est compétente. Parce que j’exerce dans des activités valorisées socialement. Parce que j’ai fait des études supérieures.
Tous ces éléments devraient jouer en ma faveur.
Mais l’humiliation absolue de devoir se raconter face à un jury pressé et un adversaire absent demeure incommensurable. Aucune victoire future ne pourra effacer ce moment précis : celui où l’on réduit votre existence à une somme de pathologies, où l’on vous demande de prouver que vous méritez encore de vivre.
Croyez-vous en la vie après la survaleur ?
J’ai déjà écrit que le capacitisme s’enchevêtre passionnément avec le capitalisme. Car c’est toujours à l’aune de la force de travail que nous sommes mesuré·es.
Chez Marx, la force de travail n’est pas simplement la capacité physique de produire quelque chose. C’est la marchandise que la personne prolétaire doit vendre à la personne capitaliste pour survivre.
Le salaire reçu par la personne qui travaille ne correspond pas à la valeur totale produite. Seule la différence entre ces deux valeurs — la survaleur, ou plus-value — permet à la personne capitaliste de s’enrichir.
Peu importe si cette exploitation finit par tuer la personne qui travaille. Tant que la plus-value est captée, tout est justifié aux yeux du mode de production salarial.
Cette logique traverse mon récit. Chaque étape du parcours administratif revient à évaluer :
« Quelle force de travail encore disponible peut-on extraire de ce corps ? »
Même faible. Même moribonde. Elle doit être vendue.
Quand on est handicapé·e et qu’on arrive à vendre cette force de travail, on devient immédiatement un bénéficiaire « suspect » de minima sociaux.
Les algorithmes de France Travail le savent. Leur direction teste présentement un dispositif appelé « Ciblage du Contrôle de la Recherche d’Emploi » — un nom bureaucratique pour désigner un tri prédictif des profils supposés les moins susceptibles de chercher vraiment un emploi.
Pendant ce temps, le « score de suspicion » de la CAF grimpe dès qu’on est en situation de handicap et qu’on cherche du travail.
Ce jour-là, dans cette salle, chaque corps était scruté selon une même grille de lecture :
combien reste-t-il de force de travail exploitable ?
Tout cela, c’est l’expression concrète de la théorie marxiste : le capitalisme ne reconnaît que ce qui peut produire de la valeur. Le reste est superflu, voire nuisible.
Le handicap devient alors une menace pour la rentabilité : un surplus de coûts sans contrepartie productive directe.
C’est pourquoi l’AAH est si contestée. Ce minimum vital représente un échec partiel pour les gouvernements capitalistes : reconnaître que certains corps ne pourront pas générer de plus-value directement, et qu’ils pourront, quand même, continuer à exister. Et ce, sans être placés en institution ou en ESAT (établissement ou service “d'aide” par le travail).
Cette simple possibilité heurte la logique de l’organisation économique actuelle.
Dans ce contexte, les algorithmes de contrôle, les scores de suspicion, les audiences sans chaises dans la canicule : tout cela forme une architecture cohérente.
Une architecture destinée à filtrer, punir, décourager.
O.R._Cases Rebelles
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Bibliographie
- "Honteux : Valérie Pécresse et sa majorité suppriment discrètement les subventions aux MDPH d'Île-de-France", L'Humanité, 22 septembre 2025 (lire ici).
- "France Travail déploie un outil de profilage algorithmique à des fins de contrôle", La Quadrature du Net, 20 juillet 2026 (lire ici).
- Reprendre place : Contre l'architecture du mépris. Mickael Labbe, éd. Payot, 2019.
- Le capacitisme désigne l'oppression systémique, les discriminations, les préjugés à l’encontre des personnes handies.[↩]




