Fronza Woods : « La première chose que j’ai choisie, c’était le cinéma»

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ENTRETIEN

Fronza Woods : « La première chose que j'ai choisie, c'était le cinéma»

Quarante ans après la sortie de son premier court-métrage, les films relativement méconnus de Fronza Woods, réalisatrice noire américaine, sont de nouveau accessibles à un plus grand nombre à la faveur d'une redécouverte par la presse spécialisée. Dans cette interview, elle revient avec nous sur son parcours singulier dans le cinéma indépendant noir américain.

Fronza Woods

Par Cases Rebelles

Février 2020

Nous avions croisé le nom de Fronza Woods pour la première fois dans l'ouvrage de Jacqueline Bobo, Black Women Film and Video Artists (1998). Née à Détroit en 1943, actrice, réalisatrice, scénariste, assistante son, professeure de cinéma, lectrice de scénario, prof de danse, Fronza Woods réside en France depuis plusieurs décennies et se consacre aujourd'hui à la relecture de traductions et à la rédaction de ses mémoires. Elle a fait partie de la génération de réalisatrices noires qui a émergé dans les années 70 et 80, après le mouvement des droits civiques et le mouvement Black Power. Killing Time (1979) et Fannie's Film (1981), ses films (deux courts-métrages) étaient malheureusement restés assez confidentiels. En novembre dernier ils étaient projetés  à Nantes, au Festival des 3 Continents dans le cadre d'une rétrospective couvrant un siècle de cinéma noir américain ; nous sommes donc parties à la rencontre de la réalisatrice pour un entretien-portrait et un retour sur ses deux courts-métrages.

CASES REBELLES : Pourrais-tu te présenter?

FRONZA WOODS : Je m’appelle Fronza Woods. Pleasance est mon nom d’épouse. Je suis réalisatrice. Je suis née et j'ai grandi aux États-Unis et j'ai immigré en France en 1987 après avoir rencontré mon mari. Ma carrière de réalisatrice ne décollait pas et Reagan était au pouvoir et j’en avais ras-le-bol. Je suis native de Détroit et fière de l’être, même si ce qu'on voit de Détroit c'est son état actuel : c'est pas en ruine mais vraiment triste. Mais quand j’étais enfant, dans les années 40 et 50, c’était une ville prospère. Et peu importe ta couleur, tu recevais une bonne instruction. On a d’abord habité dans un quartier très pauvre, mais ces quartiers n’ont rien à voir avec ce qu’ils sont aujourd’hui. Il y avait beaucoup de mixité et je dirais que le point commun entre les habitant.es c’était que tout le monde était de la classe ouvrière, que ce soit les italien.nes, les allemand.es, les polonais.es. On était un peu tou.tes ensemble. Et la plupart des parents travaillaient dans une des usines, les usines automobiles. Ensuite mon père a acheté une autre maison, toujours dans l’est de Détroit. C’était au début du white flight, la fuite des blanc.hes1. Des blanc.hes vendaient des maisons au noir.es : ce qui se passe une fois qu’une personne noire s’installe, c'est les panneaux « à vendre » qui commencent à fleurir dans le quartier. Nous avons donc grandi dans un quartier qui se trouvait à la limite d’un endroit qui s’appelle Grosse-Pointe, une des banlieues les plus riches des États-Unis à l’époque. Il y avait des musées supers qu’on nous emmenait visiter gamins, on allait à des concerts. C’était un temps où l’éducation était vraiment accessible à tout le monde.

Quand j’étais enfant – j’étais assez jeune donc je ne comprenais pas exactement ce que mon père voulait dire – les flics l’arrêtaient et le fouillaient. Ils ne dégainaient par leurs armes à ce moment-là, mais c’était une situation humiliante. Je sais que c’était une humiliation profonde pour lui. Dans cette rétrospective de films c’est beaucoup abordé, particulièrement dans les films les plus anciens qui sont sortis à peu près au même moment que les miens... Je n’ai pas vu les films de Larry Clark, mais dans le film de Billy Woodberry ou celui de Charles Burnett, la sévérité des parents envers leurs enfants reflète à mon avis leur manière de réagir à l’humiliation permanente. Tu sais, leur propre colère, ils ne peuvent la diriger contre ceux qui les humilient donc ils la dirigent vers les plus faibles.

Quel a été ton parcours et comment en es-tu venue à faire du cinéma?

Quand j’étais enfant, je pensais que j’allais devenir chirurgienne esthétique. Puis j’ai rapidement compris que mes parents n’avaient pas assez d’argent. Je me suis ensuite intéressée à la danse et ma mère - intelligente comme elle était – a voulu savoir, j’imagine, si je m'intéressais sincèrement à la danse ou si c’était une envie passagère. Et elle a eu raison. Je m’intéressais aux claquettes seulement parce que je voulais porter les chaussures en cuir. Et nous n’avions pas assez d’argent pour en acheter donc elle a pris des chaussures et a cloué des plaques dessous. Je me suis sentie si humiliée que j’ai laissé tombé les claquettes après une semaine de cours. À l’université, j’ai étudié le théâtre. Je pensais que j’allais peut-être devenir une actrice. J’aimais le théâtre. Et tu sais, presque tout le monde dans la compagnie était blanc. Même au lycée, quand est venu le moment de la distribution des rôles d’une pièce, le prof a dit tout haut : « Tu ne peux pas jouer la sœur parce que tu es noire. » Ma mère était furieuse et elle s’est expliquée avec l’école, mais c'était vain. J’ai continué à étudier le théâtre et à l’université j’ai fait des études de communication de masse. Je ne savais pas ce que je voulais faire. J’avais vaguement envie d’écrire des pièces de théâtre, de faire de la mise en scène et tout le reste, mais les opportunités n’existaient pas vraiment et je ne savais pas où tout cela allait me mener. Finalement, mon premier job a été dans la publicité parce que je savais écrire. J’étais rédactrice publicitaire, ce n’est pas très éloigné mais ce n’est pas de l'écriture de scénario. J’ai commencé dans une petite agence à Détroit et j’y ai travaillé pendant environ un an et demi, deux ans. Et j’ai eu un petit ami qui m’a dit : « Tu dois aller  à New York , tu dois te barrer de Détroit. »

Je savais taper à la machine, c’est comme ça que j’ai payé mes études à l’université. À l’université, je travaillais pour le département d’Art et d’Histoire de l’Art. À New York, j’ai commencé comme intérimaire. J’enchaînais les boulots. C’était juste après le mouvement des droit civiques. De nombreuses entreprises recherchaient des jeunes diplômé.es noir.es. Je suis arrivée au bon moment. J’ai aussi été dactylo intérimaire chez ABC News. Il se trouve que je bossais avec l’une des seules productrices chez ABC. Elle m’aimait bien, elle m'a un jour demandé si j’avais un CV, je lui en ai donné un et ma mission s’est terminée. Et puis j’ai reçu un appel d’ABC me demandant si une formation m’intéressait. J’ai dit oui ! On était un groupe d’environ 6 ou 8 jeunes noir.es qui entraient dans la chaîne. On m’a placée dans l’unité documentaire, sur un programme religieux. Tout à fait dans mes cordes! (rires) J’étais vraiment pas dans mon élément ! Mais ce fut une révélation. Je me suis fait pas mal d’ami.es. Il y avait un caméraman noir, un ingénieur du son noir et deux jumeaux. Dans un sens, cela fut mon introduction au cinéma, je passais énormément de temps en salle de montage avec ces deux monteurs et je me suis dit : « Hmm, c’est quelque chose que j’aime bien, ça a l’air intéressant d’assembler des éléments pour que ça devienne une histoire. »

Presque tout ce que j’ai fait dans ma vie ne l'a pas été vraiment par choix. La première chose que j'ai choisie, c’était le cinéma. J’ai travaillé dans la pub parce qu’on m’a donné un boulot, j’ai travaillé pour la télévision parce qu’on m’a donné un boulot et cela aurait pu être passionnant pour certaines personnes. Je ne pouvais pas travailler dans ce mélange d’ambiance raciste intense et... de mensonges, tout simplement. Ensuite j’ai démissionné d'ABC et j'ai remis une liste de choses que je trouvais inacceptables, le racisme, le sexisme. Ils étaient assez mécontents. Alors on m'a proposé de prendre un avocat pour leur faire un procès. J’étais complètement brisée, je voulais simplement me protéger parce que j’étais vraiment au bord du précipice. J’ai cru que je faisais une dépression nerveuse. Je me suis enfuie de New York , je suis revenue, j’ai occupé toutes sortes de petits boulots, de la dactylo, du secrétariat. J'ai aussi été professeure ; j’avais toujours étudié la danse, j’avais commencé à faire les techniques Pilates au début des années 70. Et j’ai toujours aimé ça. Et le gars avec lequel je prenais des cours de Pilates m’a dit que je devrais travailler pour lui. J’étais honorée et ravie. Et j’ai accepté. C’est comme ça que je gagnais ma vie. C'est là que j'ai rencontré Fannie Drayton.2 À l’époque il y avait beaucoup de journaux et beaucoup de petites annonces. Je suis tombée sur une annonce pour un cours de réalisation proposée par le Women's Interart Center. J’ai essayé et j’ai adoré: cela a marqué mes débuts dans la réalisation. Mais j’étais à cette époque au milieu de la trentaine et c'était vieux pour se lancer dans la réalisation, c'est un peu moins le cas de nos jours. Donc j’ai commencé sur le tard. C’était de la tension supplémentaire parce que j’étais la plus vieille sur le plateau ou dans le groupe. Tu as des idées qui sont beaucoup plus matures que les personnes avec lesquelles tu travaillais. Bien évidemment, c’est devenu frustrant. C’est aussi un domaine très macho, un petit peu moins aujourd’hui. Il y a plus de femmes dans les coulisses mais à l’époque il y avait très peu de femmes et c’est certain qu’il y avait très peu de femmes noires, point final. Donc j’avançais à tâtons et j'essayais de ne pas trop me sentir frustrée. Par chance, les deux enseignantes étaient on ne peut plus adorables. En gros, elles étaient monteuses. Elles avaient toutes les deux travaillé sur des documentaires et avaient une solide expérience dans le domaine.

Comment t'es venue l'idée de ton premier court-métrage Killing Time3 ?

Fronza Woods, dans Killing TimeKilling Time était mon premier film. C’était un film de fin d'études en fait. On devait donc réaliser un film et je n’avais pas la moindre idée. J’avais des épisodes dépressifs qui étaient dus pour la plupart au fait de ne pas trouver ma place dans ce monde. Et aussi au racisme, au sexisme et tout un tas d’autres choses ; le sentiment de ne pas être sur la bonne planète. Puis je me suis souvenue de ce que m’avait dit un jour une amie : « Oh, tu ne te suicideras jamais parce que tu ne saurais même pas quoi choisir comme fringues pour ton suicide... » Donc c’était ça l’idée de Killing Time - bien entendu, mon amie avait tout à fait raison! Je savais que ce n’était pas un film sur le suicide ; c'est un film sur ce qu’on pense qu’il arrivera si on se suicide. Je ne veux pas prendre ce sujet à la légère, le suicide est un problème grave. Mais beaucoup de personnes pensent que si elles se suicident, tout le monde pleurera. Mais tu ne seras plus là, donc franchement tu ne sais pas si on te pleurera ou si tout le monde rigolera (rires). Et aussi tu peux te voir et si tu peux te voir, tu as envie d’être jolie. Je n’avais pas vraiment écrit de scénario. Je l’ai abordé comme un film muet avec un monologue en voix-off. Et je me suis dit que ça pourrait très bien être absurde. Ce que j’essayais de recréer, c’était les pensées qu’on a dans la tête. Je voulais que le son reflète ça, je n’ai pas complètement réussi. Je ne connais personne qui n’ait pas l’esprit rempli de pensées, donc le film est censé être sur des pensées qui te traversent l’esprit. La plupart du temps, tes pensées sont un peu décalées, absurdes.

J’ai réalisé Killing Time et j’allais le laisser dans un placard. Il ne me dérangeait pas,  je ne pensais pas que c’était un mauvais film, juste un film étrange. Puis un ami qui suivait des cours de Pilates avec moi m’a dit : « Quand est-ce que tu projettes ton film ? Il faut que tu fasses une projection. » J’ai répondu que je ne le montrerai pas, il a insisté, j’ai dit non, pourquoi faut-il que je le projette ? Donc on a continué à faire pression sur moi. Une amie merveilleuse a organisé une projection  dans son appartement, beaucoup de monde est venu et une des personnes présentes m’a dit : « Je pense que tu devrais inscrire ton film à des festivals. » Pour qu’elle arrête de m’embêter, j’ai répondu :  « Oui, c’est ce que je ferai. » Et comme je ne faisais rien, elle a continué et elle a récupéré le dossier d’inscription pour moi. Finalement je me suis inscrite au festival de film de Houston, puis ça m’est sorti de la tête. À ce moment là, je commençais déjà à réfléchir à un second film.

Ton second court-métrage justement, Fannie's Film, est un portrait de Fannie Drayton, une femme de ménage noire de 65 ans. Grâce à la voix-off , nous avons accès à la vie intérieure de Fannie, par-delà les images de son travail répétitif. Tu disais que tu l'avais rencontrée au studio de danse où tu donnais des cours. Comment s'est construit ce film? Et comment s'est déroulé le tournage?

Je commençais déjà à réfléchir à un second film, toujours en collaboration avec le même centre (ndlr: le Women's Interart Center). Je pensais à Fannie ; je la trouvais intéressante parce qu’elle me rappelait en beaucoup de points mon père. Mon père était un accro du travail, il ne pouvait pas s’arrêter. Et toi aussi, tu étais obligé.e de travailler tout le temps, pas seulement lui. Je pense que c’est un truc du Sud. Tu sais, quand il revenait à la maison, on s’activait, même si c’était pour faire semblant (rires). Et la maison était toujours propre comme un sou neuf. Il fallait toujours être en train de faire quelque chose. Et d'une certaine manière ce fut un bon entrainement pour mes futurs boulots, parce que j’ai souvent travaillé dans des endroits où le job était accompli avant la fin de journée donc je savais faire semblant d'être affairée. Fannie a ce truc du Sud, une espèce de révérence pour le travail que je ne possédais pas - j’aimais travailler mais je n'éprouvais aucune révérence envers le travail. Donc je pensais à elle, la regardais, je pouvais travailler avec elle dans le studio de danse mais ça avait aussi à voir avec la colère que j’éprouvais parce que j’en avais vraiment marre des blanc.hes riches, pour résumer. Certain.es d’entre eux étaient merveilleux, certain.es m’ont vraiment apporté de l’aide, mais tu voyais vraiment un fossé dans la façon dont ils parlaient des autres. Par exemple quand je donnais un cours, une femme entrait et disait : « Ma petite ne sait même pas utiliser un aspirateur. » Ma petite...! Et mes poils se hérissaient. Comment tu peux parler de quelqu'un comme ça ? Et puis un jour, je suis rentrée chez moi et j’ai trouvé une lettre en provenance de Houston dans ma boîte. Mon film (ndlr : Killing Time) avait remporté le deuxième prix de la catégorie court-métrage. J’étais abasourdie, complètement abasourdie. Évidemment, ce fut un encouragement à continuer sur cette voie.

Je réfléchissais à Fannie’s Film, je commençais à planifier le film. Et j’ai dû demander à mon employeur si je pouvais utiliser le studio de danse pour la filmer - s’il avait dit non, je ne sais pas ce que j’aurais fait. Il a accepté, j’étais contente et j’ai demandé aux personnes qui prenaient des cours si elles accepteraient de figurer dans le film. Un cours gratuit, tu viens le matin. On a filmé en deux jours. Un ami très cher qui est dans le film faisait semblant d’être le prof. Donc c’est un peu un documentaire au rabais parce que c’était un peu orchestré. Un jour on a filmé le cours ; l'autre jour, j’ai filmé Fannie en lui posant des questions. J’étais assise seule avec elle. Je tentais de lui faire dire ce que cela représentait de nettoyer après des blanc.hes parce que j’étais tellement en colère. Et chaque fois que j’allais sur ce terrain, elle refusait de me suivre. Donc j’ai laissé tomber et je me suis dit : « Tu sais quoi? Ce film n’est pas sur toi, il est sur elle. » C’est la raison pour laquelle je l’ai intitulé Fannie’s Film (trad.: le film de Fannie), sinon il se serait appelé Fronza’s angry film (trad.:Le film en colère de Fronza) (rires) !

Fanny's film, de Fronza WoodsChaque fois que je voyais Fannie dans le studio, s’il lui arrivait de se plaindre de quoi que ce soit, elle finissait par se plaindre de sa fille qu’elle trouvait paresseuse. Je n’ai pas inclus tout ça dans le film, c’est un choix que j’ai fait. J’avais tellement entendu ces mêmes mots dans la bouche de mon père, que si tu n’es pas constamment occupé.e ça signifie que tu es paresseux.se. Je ne voulais pas que cela fasse partie de mon film. Je voulais qu’il soit sur tous ses côtés positifs. Je désirais qu’il soit un portrait complet de femme noire parce qu’en général, les femmes noir.es sont invisibilisées. On les voit toujours en relation avec soit ce qu’elles accomplissent pour les blanc.hes soit en les comparant. Je ne voulais pas de comparaison. Tu sais cette femme... elle prend soin d’elle ! Elle aime faire certaines choses, elle gagne sa vie seule, elle possède sa maison qu’elle entretient à sa façon. Elle évoque le repassage. J’ai adoré. C’est une telle expression du soin que tu donnes à ta personne.

Tu as peut-être remarqué que le sous-titre de Fannie’s Film c’est Invisible Women Part I (trad.: Femmes Invisibles partie 1). J’avais pour ambition de faire des films sur des personnes que j’observais mais ne connaissais pas personnellement. Il se trouve que je connaissais Fannie, nous discutions beaucoup ensemble – nous ne sortions pas ou nous ne passions pas du temps en dehors ensemble. Je voulais m’aventurer dans de nombreuses zones, pas nécessairement avec des femmes noires, cela aurait pu être des travailleuses hispaniques, même blanches d'ailleurs. Tu es inaudible, tu es invisible.

Je me souviens aussi d’une projection organisée par la  Black Filmmakers Foundation4 avec Reggie Hudlin et Warrington Hudlin. La BFF a été fondée par les frères Hudlin. Reggie a réalisé un film qui s’appelle House Party qui a bien marché. C’est un film populaire. Mais ils étaient distributeurs de films réalisés par des noir.es parce que personne ne distribuaient ces films. Ils organisaient leur première cérémonie de remise de prix et ils voulaient que je soumette mes films. C’était pour des films de 1979 donc j’ai soumis Fannie’s Film parce que j’estimais que Killing Time était trop vieux. Ils voulaient vraiment que je soumette Killing Time mais je ne l’ai pas fait. Je me suis rendue à la cérémonie, Fannie’s Film a été projeté et personne ne l’a compris. En fait, il me semble avoir entendu quelqu’un dans le public se moquer de Fanny et ça m’a complètement détruite. Et j’ai compris que les noir.es sans doute ne s’intéressent pas non plus aux leurs. Ou pas à ce genre de noir.es. Ce qui les intéresse, c’est les noir.es version Hollywood. Ça m’a laissée pantoise et je me retrouvais encore à chercher un moyen de gagner ma vie. Je donnais toujours des cours de Pilates mais je commençais à me lasser. J’ai été virée non pas à cause d'une faute mais parce que j'avais perdu le goût pour ça, j'étais en colère contre mon employeur parce qu'il se passait trop de choses dans ma vie. Je ne me souviens plus exactement de la raison pour laquelle je suis partie de la BFF, j’ai disparu de la circulation progressivement. C’est peut-être à cause de la projection de Fannie’s Film. Il n’a pas été compris, j’ai dû me dire « Bon, passe à autre chose » .

J’ai abandonné ce projet de Femmes Invisibles. Et c'est à ce moment que j’ai été embauchée par John Sayles sur son film The Brother From Another Planet (1984), et parce que ça parlait d’un homme noir venu de l'espace, il a embauché une équipe avec 50 % de noir.es et 50 % de blanch.es. Je trouvais que c’était une chouette idée. On m’a embauchée pour aider sur le son. J’ai adoré travailler sur ce film, j’aimais tout ce qui avait trait aux techniques de la réalisation. J’avais déjà en tête l’idée de faire un long-métrage – je surestimais vraiment mes capacités. Je voulais réaliser un film sur un homme qui s’appelle Myles Horton, il dirigeait une école nommée Highlander. Je suis tombée sur une interview de lui à la télévision. Je me suis dit que cet homme était incroyable. Je suis allée à Highlander pour le rencontrer. C’était le 50ème anniversaire de la fondation de Highlander. Je voulais lui demander s’il voudrait me faire l’honneur d’être le sujet de mon film. Il a dit non. Ce n’était pas le genre d’homme qui cherchait le feu des projecteurs. Il a dit « non, tu peux réaliser un film sur Septima Clark, je peux te la présenter ». Et j'ai été tellement bête... J’ai rencontré Septima Clark. C’était une femme formidable, elle avait travaillé là avec Rosa Parks. Mais non mon idée fixe c'était de réaliser un film sur lui et Highlander.5 Je suis retournée à New York. Pour m’accorder un temps de réflexion. J’ai commencé à bosser avec John Sayles en pensant que ça lancerait ma carrière et il n’en a rien été. John Sayles ne m’a pas rappelée pour travailler sur son film suivant, il n’a quasiment rappelé aucun.e des noir.es qui avaient travaillé sur The Brother From Another Planet. C’était le début de la fin de ma carrière. On m’a dit « appelle ce gars ! Ils recherchent quelqu’un pour s'occuper du son ». Je n’avais pas assez foi en moi pour effectuer ce boulot toute seule. C’était pour le documentaire Eyes On The Prize. Je venais tout juste d’obtenir un poste d’enseignante à l'université du Wisconsin à Milwaukee. J’ai donc refusé et jusqu’à aujourd’hui ça me tue. Mais je suis une femme de parole, j’avais déjà accepté la proposition à Milwaukee alors je suis partie...

A gauche : Joe Morton et Fronza Woods sur le tournage de The Brother From Another Planet de John Sayles.- à droite : Ernest Dickerson et Fronza Woods sur le tournage de The Brother From Another Planet.
A gauche : Joe Morton et Fronza Woods sur le tournage de The Brother From Another Planet de John Sayles.- à droite : Ernest Dickerson, Fronza Woods et Eric Taylor sur le même tournage. (Photos : Bob Marshak, photographe de plateau. Extraites des archives personnelles de Fronza Woods.)

J’avais déterminé que si je devais continuer à réaliser des films, il me faudrait posséder plus de savoirs techniques et NYU (L'Université de New York) est une des meilleures écoles de cinéma. Je n’étais pas certaine d’y être acceptée mais ça a été le cas et j’ai obtenu une bourse. Le problème cependant c’est que j’étais beaucoup plus vieille que les autres étudiant.es. La qualité d’enseignement était excellente mais ces écoles de cinéma, c’est un peu du racket, elles sont très chères. J’y ai étudié un semestre et je savais que je n’aurais pas les moyens de payer le second à part si je trouvais quelqu’un. Ces écoles sont remplis de gamin.es qui ont des parents qui peuvent payer. Et c’est très facile de se dire que tu es dans le monde du cinéma quand on paye tout pour toi. Je devais payer mon loyer, manger, m’habiller ; c’est à ce moment que j’ai reçu la proposition de Milwaukee. Un prof m’a dit : « N’y va pas, ce n’est pas une bonne école de cinéma. » En gros tu mérites mieux mais j’ai répondu que je ne pouvais plus supporter de vivre ainsi. J’étais trop âgée pour faire partie de ce cercle, très macho, de jeunes hommes. Mets quelqu’un derrière une caméra et il se prend pour Rambo ou un truc du genre. Je me suis dit : « Ça ne me plaît vraiment pas du tout ». J’étais une touche-à-tout mais je ne maîtrisais rien à la perfection. J’ai écrit mes scenarii mais pas pour d’autres. J’ai travaillé brièvement pour un scénariste majeur, Waldo Salt, qui a écrit Macadam Cowboy et Le Retour. Je l’avais rencontré au studio de danse. J’ai travaillé pour lui en tant que secrétaire. Mais c’était aussi une manière d’observer le processus d’écriture d’un scénario qui se résume en grande partie à rester assise à réfléchir et piquer du nez jusqu’à ce que tu trouves une idée. (rires) J’ai aussi été lectrice de scénario pour la chaîne HBO, c’était un travail très exigeant.

Peux-tu nous en dire plus sur cette expérience à l'université du Wisconsin?

Quand j'ai obtenu ce poste d'enseignante, on m'a demandé si je voulais créer ce programme de sensibilisation au cinéma auprès de la communauté noire de Milwaukee. J’ai monté un festival. Nous projetions des films peut-être une fois par mois, la plupart du temps, deux ou trois films à la fois. C'était quasi-exclusivement des films réalisés par des noir.es. J’ai également projeté Satyajit Ray parce que je pensais que les noir.es devaient savoir qu’iels appartenaient à une communauté plus vaste, une communauté plus vaste de personnes que les blancs avaient opprimées et qu’ils devaient avoir une vision plus large des choses. Les débuts ont été un peu lents mais ça a fini par fonctionner très bien. Les gens étaient très enthousiastes à l’idée de voir du cinéma fait par des noir.es. Il n’y avait pas tellement de longs-métrages à l’époque ; on trouvait les vieux films, les films de blaxploitation, mais des films qui ne tournaient pas autour de la violence, des armes et des hommes, c’était rare. Ils ont été bien accueillis, pas seulement par la communauté universitaire mais aussi par les gens qui habitaient dans les quartiers autour, probablement pas par les habitant.es du – je déteste utiliser ce mot – ghetto mais iels sont exclu.es de la société en général. Quand des noir.es progressent, certains pensent aux personnes dans d’autres communautés et d’autres non, ça dépend. On ne peut pas toujours sortir les gens de force de leur situation difficile... Mais ce fut une très bonne expérience. J'ai eu beaucoup de plaisir à le faire, à faire des posters, tu sais, et la fierté de projeter des films réalisés par des noir.es.

J'ai projeté un de mes films préférés - personnes ne semble en avoir entendu parler - réalisé par un documentariste connu, Marco Williams. Je l'ai rencontré quand je travaillais sur le film de John Sayles. Un de ses films s'appelle From Harlem to Harvard. C'est sur un gamin de Harlem, très intelligent qui obtient une bourse d'études pour aller étudier à l'université de Harvard. Il est un peu pataud, en surpoids et socialement, un peu à la traîne. Il vit avec un camarade de chambre, quelqu'un dont le père était l'avocat de John Kennedy ou un truc du genre donc tu peux imaginer... J’ai programmé Rue Cases-Nègres, le film d’Euzhan Palcy. C’est le genre de films qui n’étaient pas diffusés dans le cinéma du coin. J’ai projeté mes films, du Julie Dash, Losing Ground6. Et un film d’animation, l’un des premiers d’une noire américaine, Hair Piece : A Film for Nappyheaded People, de Ayoka Chenzira7 , c’est un film exquis ! Je n’ai pas programmé de vieux films, comme du Oscar Micheaux, je m’efforçais de rester dans le contemporain.

Fronza Woods (photo : Cases Rebelles)
Fronza Woods en novembre 2019 (Photo: Cases Rebelles)
Quelles sont tes influences cinématographiques? Étais-tu influencée par d'autres arts, d'autres formes artistiques?

J’ai toujours aimé l’art, les beaux-arts, la peinture. Comme je t’ai dit, j’avais eu un boulot au département d'histoire de l'art à l’université, donc j’étais entourée d’images. Et j’ai toujours aimé les films. Notre mère nous emmenait souvent au cinéma dès notre plus jeune âge. Beaucoup de téléfilms aussi. Un de mes cinéastes préférés c'était Satyajit Ray. J’adore Fellini, Buster Keaton et Charlie Chaplin, Billy Wilder. Killing Time dans un sens, c’est une fusion, une version de Certains l’aiment chaud et un film de Chaplin. Mon film, c’est en vérité un film muet avec des paroles ajoutées. J’aime Ousmane Sembène. Malheureusement, je ne suis pas une très grande admiratrice de cinéastes français.es, je ne suis pas fan de Godard, je sais que c’est interdit de dire ça mais je ne suis vraiment pas fan (rires). Qui d’autre est-ce que j’aime ? J’aime Fassbinder. C’est dur de répondre, quand on te pose la question tu oublies tous les noms. Je m’efforçais non pas de recréer mais d’être sous l’influence de films que j’aimais. Mon film préféré était Certains l’aiment chaud. Je voulais faire quelque chose de délirant dans ce genre, je voulais quelque chose de dépouillé, je voulais faire en sorte qu’on ne puisse rien enlever, que ce soit aussi nu que possible. C’est la critique que j’adresserais à la plupart des films : ils sont surchargés. Il est facile d’être séduit.e par sa propre œuvre, d’être séduit.e par les images que l’on crée. Je voulais laisser un truc dans Fannie’s Film, au final ça alourdissait le film ; quand ça n’apporte rien, ça alourdit le film, c’est aussi simple que ça.

Tes films sont projetés avec Suzanne, Suzanne de Camille Billops8 et Rain de Melvonna Bellanger9. Avais-tu conscience de l’émergence d’une génération de réalisatrices noir.es à l'époque?

Oui, je connaissais bien entendu Camille Billops grâce à une femme qui est devenue mon amie et qui était très en avance sur son temps. Elle nous avait toutes interviewées10. Bien sûr, j’avais entendu parler de Julie Dash. J’avais vu Losing Ground et sa réalisation magnifique. A sa sortie, Killing Time a été programmé à Créteil, dans le premier festival de films de femmes en 1979. Et en 1986, Fannie's Film été programmé par Valerie Smith au Whitney Museum of American Art avec douze autres films réalisés par des femmes noires. Ce n’est qu’en avril dernier que j’ai finalement vu Suzanne, Suzanne; j'étais invitée dans un festival à Gand. Son film m’a soufflée. Je n’arrêtais pas de pleurer. C’est tellement beau, inhabituel et brut, à vif. Son film était waouh...Et captivant à bien des égards. J’oublie toujours que de nombreux noir.es américain.es se sont installé.es en Californie et aussi qu’à l’époque, rares étaient les personnes qui tournaient des films de famille. Et c'était intéressant de voir ces vieux films de famille, datant des années 50 probablement. Je l’ai revu l'autre soir. Dans la même séance, il y avait Rain, que je n’ai pas particulièrement apprécié pour être honnête. Je ne pense pas qu'il vaille d'être projeté. Je n’ai pas compris et ce n'est pas très bien filmé, ce qui rend le visionnage difficile. J’ai tenu, durant ce festival, à voir tous les vieux films, les films des personnes avec qui je partage la scène, les films de Charles Burnett, je les connais très bien pour les avoir programmés et les avoir chez moi. Je suis une grande fan, ce sont de beaux films. Larry Clark, je connaissais quelques titres mais j'en saurai plus aujourd'hui parce que je vais les voir ce soir, idem pour Ben Caldwell. Tu n'es pas obligée d'aimer tout dans les films. C'est un tel trésor, un trésor qui nous montre ce qu'était l'Amérique et les gens, ce qui a changé, ce qui n'a pas changé. Pour un ou deux, je me suis dit qu'ils ne fonctionnaient pas jusqu'au bout pour moi, ils ont un peu vieilli mais malgré ça, ils portent quelque chose en eux et c'est vraiment passionnant.

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Nous remercions chaleureusement Fronza Woods pour sa gentillesse et sa disponibilité! Merci à elle et son mari Simon pour ces photos rares du tournage de The Brother From Another Planet. Interview réalisée par Cases Rebelles le 24 novembre 2019.

  1. Les blanch.es fuyaient les centres villes, créant une ségrégation de fait []
  2. sur laquelle elle réalisera son deuxième court-métrage, Fannie's Film []
  3. Un extrait du film est disponible dans la vidéo suivante, environ à 5:00min : https://vimeo.com/311385938 []
  4. trad.: Fondation des Réalisateur.ices noir.es []
  5. Fondée en 1932, dans le Tennessee par Myles Horton, un professeur blanc, la Highlander Folk School (l’école populaire de Highlander) était tournée vers les plus pauvres et les personnes de la classe ouvrière. Dans les années 50 et 60, elle accueillit des militant.es noir.es pour les droits civiques et fut un lieu d’apprentissage d’action de désobéissance civile. Rosa Parks participa à ces ateliers avant le début du boycott de Bus de Montgomery. Figure du mouvement des droits civiques, membre de la NAACP et de la SCLC, pédagogue, professeure, Septima Clark créa les écoles de la citoyenneté en 1957 et fut la directrice des ateliers d’alphabétisation entre autres à Highlander. []
  6. un film de Kathleen Collins réalisé en 1982 []
  7. Film satirique sorti en 1984 sur les préjugés autour des cheveux crépus. Il est disponible en anglais non sous-titré à l'adresse suivante: https://mediaburn.org/video/image-union-episode-825/?t=05:34 []
  8. Lire la critique du film sur Cases Rebelles: http://www.cases-rebelles.org/suzanne-suzanne-de-camille-billops-james-hatch/ []
  9. Disponible en ligne en anglais non-sous-titré : https://www.cinema.ucla.edu/la-rebellion/films/rain-nyesha []
  10. Loretta Campbell, "Reinventing Our Image: Eleven Black Women Filmmakers." Heresies 16 (1983): 58-62. Loretta Campbell a interviewé Melvonna M. Bellanger, Ayoka Chenzira, Kathleen Collins, Cynthia Ealey et Lyn Blum, Jean G. Facey , Jacqueline A. Frazier, Allie Sharon Larkin, Edie Lynch, Kathe Sandler et Fronza Woods. L'article est disponible en ligne ici. []